via turquie-culture.fr



Quelques années après l’expédition d’Egypte, désastreuse pour les Français du Levant, Napoléon s’est réconcilié avec le sultan Selim III, ce que n’apprécie pas l’Angleterre qui essaie de faire pression sur les Turcs en menaçant Istanbul. L’analyse des événements qui suit, bien que donnant le beau rôle à la France, reste très pertinente et montre le retour de l’influence française à Istanbul. Elle fait écho à l’intervention de la France pendant la guerre de Crimée (1853-1855).


Défense de Constantinople en 1807

L’énergie que la Porte vient de déployer au début de sa lutte avec le czar, et qui a opéré un revirement subit de l’opinion publique en sa faveur, m’a remis en mémoire un événement analogue, dont Constantinople fut le théâtre il y a près d’un demi-siècle, et qui prouve que cette vigueur dont on s’étonne, en l’admirant, n’est pas un fait nouveau dans l’histoire contemporaine de la Turquie.

C’était au commencement de l’année 1807. A cette époque, l’Angleterre et la Russie coalisées contre la France (autres temps, autres alliances), cherchaient à entraîner la Porte dans leur parti et agissaient depuis plusieurs mois auprès du divan en vue d’obtenir le renvoi de Constantinople de la légation française, à la tête de laquelle se trouvait alors le général Sébastiani. A la fin, irrité du peu de succès de ses démarches, et désespérant de rompre les rapports d’intimité qui venaient de s’établir entre le sultan Sélim et Napoléon, l’ambassadeur d’Angleterre, M. Arbuthnot, s’était embarqué sur le vaisseau L’Endymion, le 29 janvier, et avait quitté précipitamment Constantinople, après avoir menacé le divan de l’arrivée prochaine d’une flotte anglaise sous les murs de la capitale. Cette retraite, considérée par les Turcs comme une déclaration de guerre, les détermina à mettre un embargo sur les bâtiments anglais dans les ports ottomans, et à consigner les marchandises appartenant au commerce britannique.

Le 2 février, on apprit effectivement qu’une escadre anglaise avait forcé les Dardanelles et brûlé, à Gallipoli, plusieurs bâtiments de la flotte ottomane (1). Le 20, treize voiles ennemies étaient en vue de la capitale. Cette division, commandée par les amiraux Duckworth, Sidney Smith et Louis, se composait de cinq vaisseaux de ligne, quatre frégates, trois corvettes et deux bombardes (2). A son apparition, l’effroi fut à son comble. Rien n’était disposé pour la résistance. L’ambassadeur de France pouvait penser que, une fois la flotte anglaise arrivée sous les murs du Sérail, le grand-seigneur souscrirait à toutes les conditions qui lui seraient imposées, que la légation française serait renvoyée, ou même mise aux Sept-Tours, si les Anglais l’exigeaient.

Cependant, cette escadre ayant mouillé aux îles des Princes (3), les ministres ottomans, frappés de stupeur, avaient déjà reçu plusieurs parlementaires de l’amiral Duckworth. Les Anglais demandaient que le grand-seigneur leur livrât quinze vaisseaux de ligne et autant de frégates, avec des vivres pour six mois ; que dés garnisons anglaises fussent reçues aux Dardanelles, à l’entrée du Bosphore et dans plusieurs ports de l’empire ; que l’alliance avec l’Angleterre et la Russie fût renouvelée ; enfin, le point sur lequel ils insistaient le plus, était le renvoi immédiat de la légation française.

(1) C’est depuis cette époque qu’en vertu d’un khatti-chérif, confirmé par les traités subséquents, l’entrée des Dardanelles est interdite à tout armement européen.
(2) Cette escadre était formée des vaisseaux le Royal-George, de 110 canons, monté par le vice-amiral Duckworth ; du Windsor-Castle, de 110 canons, monté par le contre-amiral Louis; du Canoput, de 84 canons, monté par sir Sidney Smith; du Pompée, de 81 canons: de l’Actif, du Standard, du Thunderer et du Repulse, de 74 canons ; de l’Endymion, de 50, de trois frégates et de six brûlots et galiotes à bombes.
(3) […] Les Iles des Princes [sont] situées à environ 10 milles de Constantinople.

Tout paraissait désespéré pour nos compatriotes ; le général Sébastiani, croyant les Turcs hors d’état de résister aux exigences de l’Angleterre, appuyées par un aussi grand déploiement de forces, faisait ses préparatifs de départ, et, dans sa précipitation, avait déjà, disait-on, livré aux flammes une partie des papiers de l’ambassade, lorsque M. Ruffin, attaché à la légation en qualité de conseiller d’ambassade, ouvrit un avis qui changea subitement la face des choses et transforma une retraite à moitié accomplie en une victoire éclatante. Ce Nestor du Levant, comme on l’appelait, qui depuis tant d’années avait observé le cours des vents dans ces contrées, remarqua que celui du sud-ouest, qui avait favorisé les Anglais jusqu’aux îles des Princes, ayant tout à coup passé au nord-ouest, l’ennemi, qui avait différé de se présenter de suite devant le port lorsque le vent lui était favorable, allait se trouver retenu pour plusieurs jours à quatre lieues de la capitale. Le général ambassadeur mit habilement cette circonstance à profit pour remonter le courage des Turcs et leur fit voir le danger auquel ils s’exposaient en livrant leur flotte aux Anglais et en adhérant à leurs autres demandes (1).

(1) Nous devons dire aussi que, dans ces circonstances, le général Sébastiani fut heureusement secondé par le talent et l’habileté des deux frères Franchini, drogmans de l’ambassade, dévoués particulièrement à Napoléon, et que, par ce seul motif, un ambassadeur de la Restauration fit plus tard renvoyer du service. La Russie, profitant de cette maladresse, s’empressa de s’approprier les frères Franchini, les combla de biens et d’honneurs, et les conserva jusqu’à leur mort à son service. On le voit, dans tous les temps, pour les petites choses comme pour les grandes, la Russie a toujours profité habilement des fautes de l’Occident.

Dès lors tout changea de face ; le sultan Sélim ordonna de défendre Constantinople et de cesser immédiatement toute communication avec les Anglais. Tout ce qu’il y avait de Français à Péra et à Galata devint soldat. M. de Pontécoulant, sénateur, qui se trouvait alors à Constantinople, le marquis d’Almenara, ambassadeur d’Espagne, qui devint plus tard ministre de l’intérieur sous le roi Joseph, les officiers des ambassades de France et d’Espagne, parmi lesquels on remarquait MM. La Blanche et Latour-Maubourg, M. Lascours, capitaine aide-de-camp du général Sébastiani, MM. Enderiz Ferez et Rolin, les drogmans français et les jeunes de langues (1), tous furent se jeter dans les batteries. Les Turcs, électrisés par cet exemple, secondés par des officiers français d’artillerie et du génie, envoyés de Dalmatie par le duc de Raguse (2), eurent bientôt fortifié les approches de la capitale. Jamais, dit le général Juchereau de Saint-Denis , l’un des témoins oculaires et des narrateurs de cet événement, jamais l’élan populaire des Turcs ne fut porté à un tel point : les janissaires quittèrent leurs bâtons, armes habituelles en temps de paix, pour prendre le fusil et le yatagan; les vieillards et les enfants se portaient en foule vers les travaux et s’employaient au transport des terres et des fascines ; ceux dont les maisons pouvaient gêner l’action de l’artillerie, se hâtèrent de les détruire pour laisser aux canons un libre jeu contre les vaisseaux ennemis. Tous étaient disposés à périr plutôt qu’à se soumettre. Les travaux furent poussés avec une activité prodigieuse. En moins de six jours, et comme par enchantement, la partie de Constantinople qui regarde la Propontide, la pointe du Sérail, la Tour de Léandre et les rivages de l’Asie, naguère dépourvus d’artillerie, ne présentèrent plus aux yeux étonnés de l’ennemi qu’une immense côte de fer. Durant cette crise, le sultan Sélim et ses ministres, ainsi que toute la population de Constantinople, musulmane et chrétienne, déployèrent une résolution, une activité étonnantes. Le sultan, un archère d’ivoire à la main, comme premier architecte de l’empire, se promenait à pied au milieu des soldats et des ouvriers, les interrogeant, leur distribuant des éloges et des récompenses, et prenant lui-même les dimensions des batteries pour reconnaître si elles avaient été prises avec exactitude. Les ministres, de leur côté, afin d’activer les travaux, s’étaient établis en permanence au milieu des principales batteries avec les employés de leurs bureaux. Une fois Constantinople mis en état de défense, une partie des officiers français se rendit à franc étrier aux Dardanelles , pour relever les batteries que les Anglais avaient renversées en forçant le détroit. Ces officiers furent efficacement secondés par des ingénieurs turcs et deux cents canonniers qui avaient été expédiés de Constantinople et mis sous les ordres d’Ismaïl-Pacha, ministre intelligent et actif. Informé de ces dispositions, qui allaient rendre sa retraite impossible ou du moins désastreuse, l’ennemi, qui peu de jours auparavant s’était présenté en vainqueur, ne songea plus désormais qu’à la fuite. Il leva l’ancre précipitamment et se hasarda, le 2 mars, à franchir l’Hellespont.

(1) L’école des interprètes, dite des Jeunes de langues, fut fondée par Louis XIV, le 18 novembre 1669, sous le ministère de Colbert. Plus tard nous reviendrons dans cette Revue sur l’utilité de cet ancien établissement, en traitant de l’enseignement général des langues orientales à Paris. (Note de la Rédaction)
(2) Les capitaines Boutin, Leclerc et Coutaillant. Par un concours de circonstances aussi heureuses qu’extraordinaires, ces officiers, venus en posta de Dalmatie, arrivèrent à Constantinople le jour même de l’apparition des Anglais.

Ce ne fut pas sans essuyer des dommages que les Anglais y parvinrent, quoiqu’on n’eût pas eu le temps de relever les batteries du fort d’Europe ; leur flotte essuya tout le feu du château d’Asie, qui était bien servi. Un énorme boulet de marbre cassa le grand mât du Windsor-Castle, et deux corvettes échouèrent à la côte. Enfin, la flotte anglaise passa entre les deux nouveaux châteaux, dont elle essuya également le feu et se retira en mauvais état à Tenedos. Ainsi l’Angleterre, pour tout fruit d’une expédition hasardeuse, n’eut que le regret d’avoir exaspéré les Turcs et consolidé l’influence française à Constantinople, en fournissant à la nation l’occasion de jouer un beau rôle.

En rappelant aujourd’hui ce fait, qui eut dans le temps un grand retentissement, mais dont les circonstances n’ont pas été suffisamment appréciées, j’ai voulu retracer un souvenir également honorable pour la Turquie et pour la France, et rendre hommage à la mémoire d’un homme qui fut pendant plus d’un demi-siècle la gloire du drogmanat français dans le Levant.

Depuis lors, le temps a singulièrement modifié la situation et les forces respectives des puissances ; la Russie seule, fidèle à ses vieux projets d’agrandissement et de conquêtes, menace Constantinople ; mais les Turcs, aussi braves et aussi résolus que par le passé, ont plus de moyens de défense qu’ils n’en avaient alors, et la France et l’Angleterre, jadis rivales de gloire et d’intérêts, unies aujourd’hui pour le triomphe du droit et de la justice et pour la paix et le bien de l’Europe entière, envoient leurs escadres combinées dans le Bosphore, afin de préserver la Turquie de toute atteinte portée à son intégrité et à son indépendance.

T.-X. Bianchi extrait de la Revue de l’Orient et de l’Algérie… 1853


https://www.turquie-culture.fr/pages/histoire/relations-franco-turques/turcs-et-francais-face-aux-anglais-1807.html


 

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