source : http://etudesromanes.revues.org/


Pablo Berchenko, « Paris dans les représentations des élites chiliennes au XIXe siècle  », Cahiers d’études romanes, 6 | 2001, 63-75. Aix Marseille Université, CAER (Centre Aixois d’Etudes Romanes), EA 854, 13090, Aix-en-Provence, France


Résumé

Cet article examine le regard porté sur Paris par les voyageurs, les essayistes et les romanciers chiliens tout au long du XIXe siècle à travers les mémoires, le journal de voyage, la chronique journalistique mondaine et le roman. Il s’appuie en particulier sur des écrits des libéraux Vicente Pérez Rosales (Recuerdos del pasado 1814-1860, paru en 1882) et Benjamín Vicuña Mackenna (Pájinas de mi diario durante los tres años de viajes, 1853-54-55, paru en 1856). Le roman Los transplantados (1904) du diplomate chilien détaché à Paris Alberto Blest Gana (1830-1920), bien que rédigé une cinquantaine d’années plus tard, s’inscrit également dans cette tradition littéraire.


TEXTE INTEGRAL
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Tout au long du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe, le mirage de Paris imprègne la culture des élites chiliennes. Durant cette période, la « Ville Lumière » se projette sur l’imaginaire de l’élite créole par un arsenal de clichés et de poncifs cristallisant à la fois les valeurs aristocratiques propres de l’Ancien régime et celles de la modernité la plus libérale. Ainsi, Paris et la culture française remplacent pour les créoles les honneurs, les charges, les distinctions et les fastes du pouvoir ibérique disparus dans l’éclatement de l’empire colonial. C’est pourquoi, pendant une centaine d’années, Paris est également le paradigme qui permet aux gens aisés de rompre avec la tradition ibérique et de rétablir ses liens avec une Europe à la fois progressiste et conservatrice. Libéraux et conservateurs créoles se différencient ainsi des masses métisses et indigènes tout en gardant (ensemble ou successivement) le contrôle du pouvoir.

Il n’est pas utile ici de revenir trop longuement sur l’importance du rayonnement social, économique et culturel que pouvait avoir Paris au XIXe siècle sur les jeunes sociétés de l’Amérique latine en général et celle du Chili en particulier. Rappelons simplement que ce rayonnement se traduit par le déploiement dans la jeune république chilienne d’une foule d’éléments d’origine française aptes à séduire l’élite créole. C’est l’influence d’un certain savoir-faire en société propre à la vie parisienne et dont les échos arrivent à Santiago dès les premiers jours de vie indépendante du pays (1818). C’est le commerce français spécialisé dans le luxe qui introduit au Chili la fascination pour la mode parisienne (vêtements, chapeaux, chaussures, rubans, coiffures, etc.). C’est l’achat de meubles, d’ustensiles domestiques, de boissons ou l’usage de moyens de transport d’origine française. Mais c’est aussi, dans le domaine culturel, l’irradiation du savoir scientifique et technique de Paris, la renommée de ses institutions d’éducation, l’engouement pour la littérature en français. L’enthousiasme pour les écoles de peinture et de sculpture de la capitale française et l’imitation de l’architecture parisienne à Santiago du Chili traduisent le même rêve de l’élite pour Paris. La France affiche sa puissance par la présence de sa flotte dans les ports chiliens à partir de 1825. Enfin, l’éclat aristocratique de certains diplomates français envoyés au Chili sera un facteur important d’identification sociale pour les créoles récemment arrivés au contrôle du pouvoir dans la jeune république

Mais par delà ces aspects plus ou moins bien connus, ce qu’il nous intéresserait de mettre ici en valeur, ce serait le regard porté sur Paris par les voyageurs et les essayistes chiliens tout au long du XIXe siècle. En effet, a existé pendant toute cette période (et de fait, jusqu’aux années 1930) une véritable tradition littéraire qui consistait pour ces voyageurs et essayistes séjournant dans la capitale française à raconter cette ville aux lecteurs chiliens. Ceux-ci le faisaient à travers divers genres littéraires : les mémoires, le journal de voyage, la chronique journalistique mondaine. Ces témoignages se révèlent aujourd’hui encore très riches en informations sur la ville elle-même, sur sa société et sur son exemplaire modernité. Tel est le cas, pour le Paris de la première moitié du XIXe siècle, des écrits des libéraux Vicente Pérez Rosales (Recuerdos del pasado (1814-1860), paru en 1882) et Benjamín Vicuña Mackenna (Pájinas de mi diario durante los tres años de viajes, 1853-54-55, paru en 1856). Le roman Los transplantados (1904)9 du diplomate chilien détaché à Paris Alberto Blest Gana (1830-1920), bien que rédigé une cinquantaine d’années plus tard, s’inscrit également dans cette tradition littéraire.

Les différences sont pourtant nombreuses entre les écrits de ces auteurs d’époques et de sensibilités différentes, et celles-ci se perçoivent notamment à travers le portrait que chacun d’eux brosse de la capitale française. À l’heure de décrire Paris, les intentions d’Alberto Blest Gana ne sont plus les mêmes que celles de Benjamín Vicuña Mackenna cinquante ans plus tôt. On peut alors se demander dans quelle mesure les transformations du portrait de Paris par les essayistes chiliens ne refléteraient pas les transformations de la société chilienne elle-même, ou tout au moins de ses élites. L’analyse, dans un premier temps, des écrits de Vicente Pérez Rosales et de Benjamín Vicuña Mackenna, suivie dans un second temps de celle du roman d’Alberto Blest Gana, devrait nous donner un meilleur éclairage sur cette question.

Pendant la première moitié du XIXe siècle, l’image de Paris au Chili est avant tout celle d’une ville modèle, paradigme de modernité et de splendeur aristocratique. La France qui nous est décrite est, chez Vicente Pérez Rosales, celle de la Restauration, et chez Benjamín Vicuña Mackenna celle des débuts du Second Empire. La France reste alors encore une société très aristocratique, mais dans laquelle les débuts de la Révolution Industrielle permettent déjà l’apparition d’une puissante grande bourgeoisie qui aime à se montrer dans la vie parisienne et à parader auprès de la grande noblesse. Paris est une ville géante et brillante, image même du triomphe de ces sociétés européennes entre aristocratie et grande bourgeoisie, entre Ancien Régime et libéralisme. Pour les jeunes libéraux chiliens que sont Vicente Pérez Rosales et Benjamín Vicuña Mackenna, Paris doit constituer le modèle de société et de ville à atteindre.

L’œuvre de Vicente Pérez Rosales (Santiago du Chili, 1807-1886) est l’illustration même de cette ambition. Descendant d’une puissante famille coloniale, celui-ci a connu Paris très jeune pour y avoir été envoyé par sa famille faire ses études supérieures (1825-1830), comme c’était alors la coutume dans les jeunes sociétés créoles d’Amérique latine. Il y a par la suite multiplié les séjours (en 1859 notamment), mais le Paris qu’il décrit en détail reste celui de sa jeunesse. Il lui faudra pourtant près de cinquante ans pour mûrir sa réflexion, et c’est au cours de l’année 1882 qu’il fait paraître dans le journal La época de Santiago du Chili ses mémoires. De convictions libérales, il vient confirmer au lecteur chilien l’image d’une « Ville Lumière » porteuse de toutes les promesses de progrès social. Cette ville apparaît comme la capitale du théâtre et des fêtes galantes, comme un lieu de culture et d’irradiation des grandes prouesses techniques ou des expériences politiques avancées. Paris est présenté ainsi par V. Pérez Rosales comme une métropole qui rayonne de sa modernité sur le reste du monde. Mais Paris est également la ville des hispano-américains. La capitale française est à l’époque le lieu de l’exil de ceux qui y ont été projetés par la désintégration du système colonial hispanique, la restauration espagnole et les bouleversements des jeunes républiques hispano-américaines. L’auteur y croise notamment le général San Martín, héros des indépendances argentine, chilienne et péruvienne, exilé en Europe par le gouvernement argentin, inquiet de sa trop grande influence. Il y croise également Leandro Fernández de Moratín, homme de théâtre espagnol, libéral exilé par le très réactionnaire roi Ferdinand VII. Paris est dès lors, dans la description de V. Pérez Rosales, le lieu d’accueil de tous les libéraux en exil.

Au milieu du siècle (mais, il est vrai, bien avant que V. Pérez Rosales n’en vienne à rédiger ses mémoires), l’historien et essayiste Benjamín Vicuña Mackenna, dans son journal de voyage, développe de la même façon ce cliché de Paris « Ville Lumière ». Alors qu’il n’était qu’étudiant en Droit à Santiago, il avait participé activement à la tentative (infructueuse !) de révolution libérale chilienne de 1851. Cela lui avait valu un premier exil, en 1852, au Mexique et en Californie, puis un second exil en Europe, de 1853 à 1855, pendant lequel il résida un temps en France. La parution de son journal de voyage à son retour au Chili en 1856 fut accueillie avec éclat dans la capitale chilienne, annoncée partout sur des affiches « à l’américaine ». L’impact de ce récit de voyage fut considérable puisque, selon les témoignages de l’époque, « pendant longtemps sa lecture et discussion constitua le commentaire de tous les cercles » de Santiago du Chili.

Vicuña Mackenna, ce jeune révolutionnaire chilien, républicain convaincu et ardent défenseur de la raison et de la liberté, n’a pas de doute sur le fait que Paris est une ville exemplaire. L’auteur décrit avec enthousiasme l’architecture, les différents quartiers de la ville, les alentours de la capitale, les manufactures, et jusqu’aux cimetières. Il est ravi par des manifestations artistiques telles que l’opéra, le théâtre, les spectacles militaires, etc. C’est à Paris que se trouve, selon lui, la vie la plus féconde pour celui qui veut faire des études. Pour lui, l’irradiation de la « Ville Lumière » « jaillit des intelligences qu’elle éduque, et qui, semées ensuite par toute la terre, constituent de nouveaux noyaux de civilisation et de progrès ». Une partie significative de son journal de voyage est consacrée à une élogieuse description du système d’enseignement parisien et à ses savants les plus illustres (François Arago, Geoffroy de Saint-Hilaire, Claude Gay). Pour Vicuña Mackenna, le rayonnement de la « Ville Lumière » ne fait pas de doute parce que pour lui, « Paris est proprement la capitale du monde ».

Cependant, Vicuña Mackenna doit reconnaître qu’« en vérité, la partie la plus active et brillante […], le Paris de la mode, le Paris des étudiants, des hommes politiques, des capitalistes, des révolutionnaires, est essentiellement étranger ». Et c’est justement là qu’au début des années 1850, il découvre « le petit monde chilien qui se trouvait à Paris tous les hivers, dans les grands bals officiels de l’aristocratie ». Ce « petit monde » n’est pourtant déjà plus le même que celui qu’avait connu V. Pérez Rosales vingt ans plus tôt. Il avait changé de sens, au fur et à mesure que les sociétés du Nouveau Monde s’étaient stabilisées et recommençaient à produire les matières premières dont le marché européen avait besoin. En conséquence, ce n’était plus les exilés politiques que l’on croisait à Paris dans le milieu des hispano-américains, mais les propriétaires terriens, les exploitants de mines ou les grands commerçants et leurs familles venus faire du négoce en France. Ce « petit monde », nous le retrouverons déjà transformé en une colonie stable dans le roman de Blest Gana, Los transplantados, cinquante ans plus tard.

Ainsi, la chronique journalistique qui parle de l’élite chilienne installée à Paris se révèle riche en informations pour le lecteur chilien. Elle concerne les dames chiliennes qui se retrouvent dans les salons de la Légation chilienne de la rue Washington ou les messieurs qui, dans les années 1875, se rencontrent pour parler des affaires du monde dans les bureaux de la banque Vega e Ibáñez de la rue de la Victoire. Cette chronique journalistique est abondamment nourrie par les mariages européo-chiliens de prestige aristocratique. Ainsi, par exemple, B. Vicuña Mackenna, qui revient à Paris quelques années plus tard (1867-1871) en qualité de correspondant du journal chilien El mercurio, rendra largement compte d’un divorce qui avait lieu à Paris entre le fils d’un diplomate chilien et une princesse russe (Florencio Blanco Encalada et la princesse Olga Troubestkoi), et qui faisait grand scandale à Santiago du Chili. La chronique rapporte également les activités de ces Chiliens séjournant à Paris et les raisons de leurs prestige. C’est ainsi qu’on parle des promenades des riches Chiliens dans leurs magnifiques équipages à l’occasion de l’ouverture de l’Avenue des Acacias dans le Bois de Boulogne ou de leurs hôtels de grand luxe dans les avenues Kléber ou Wagram, à Passy ou dans la rue Tivoli. Cette chronique rend compte aussi des artistes parisiens qui font le portrait des dames chiliennes installées à Paris.

De V. Pérez Rosales à B. Vicuña Mackenna, nous retrouvons donc les mêmes thèmes et la même emphase à décrire Paris comme la « Ville Lumière ». Lieu de la culture et du négoce, mais aussi du cosmopolitisme et du savoir-vivre aristocratiques, lieu de la modernité et du progrès, Paris cristallise les aspirations de ces deux jeunes libéraux à une société plus libérale et plus riche, mais également plus aristocratique et mondaine. Pour la jeune société créole chilienne, le modèle parisien de la moitié du XIXe siècle est le plus satisfaisant. Il n’en va plus de même cinquante ans plus tard avec Blest Gana.

La tentative d’Alberto Blest Gana en 1904 apparaît effectivement à contre-courant de cette tradition. Elle vise à introduire « une autre lecture » de ce que pourrait signifier Paris pour les Chiliens qui rêvaient de la « Ville Lumière ». En effet, cette œuvre est fondamentalement différente de celles que nous venons d’analyser. Par son contexte tout d’abord : le Chili en 1904 est un pays politiquement stabilisé, économiquement florissant, pour lequel la France n’est plus qu’un modèle et un partenaire parmi d’autres. Par son auteur ensuite : A. Blest Gana n’a rien à voir avec les jeunes voyageurs romantiques qu’étaient V. Pérez Rosales et le journaliste B. Vicuña Mackenna. En 1904, c’est un vieux diplomate, ancien ambassadeur du Chili à Paris (1866-1886) où il a passé trente-quatre ans de sa vie. C’est un réaliste, porté sur les lettres, admirateur de Honoré de Balzac et d’Émile Zola. Par sa forme enfin : nous ne sommes plus ici en présence de mémoires ou d’un journal de voyage, mais d’un roman, une œuvre de fiction dans laquelle l’auteur veut pleinement développer la fonction didactique de l’écrit sans se soucier d’égotisme ou de mise en valeur du narrateur. Paris cesse donc d’être pour lui-même l’objet de la réflexion. Les personnages centraux de son roman sont des Chiliens et des Hispano-américains qui habitent Paris. C’est sur la vie de ces personnages que l’auteur construit l’image de la ville. Le fond du roman et, pour ce qui nous intéresse, le portrait de Paris, ne sauraient donc être les mêmes que dans les cas précédemment analysés.

Déjà le titre du roman, Los transplantados, propose par une métaphore évidente, l’image des hispano-américains installés à Paris vers la fin du XIXe siècle. Ces Hispano-américains-là sont, pour les Parisiens de l’époque, les « rastaquouères ». Ce nom est appliqué d’abord en Amérique du Sud aux parvenus enrichis dans le commerce des cuirs, les arrastra cueros. En France, ce nom familier désigne l’étranger très riche, parvenu, mais dont les manières sont prétentieuses et grossières. Néanmoins, et en premier lieu, le « rastaquouère » est un étranger qui affiche des titres nobiliaires suspects.

Blest Gana, à partir de ce concept, focalise son récit sur ce type d’hispano-américain installé à Paris au début des années 1890. Il crée ainsi une famille chilienne, les Canalejas, et leur cercle. Grands propriétaires dans leur pays, les Canalejas sont le portrait de ce petit monde chilien que nous retrouvions déjà dans les récits de Vicuña Mackenna. Ces personnages servent de référent concret et d’exemple à la démonstration que Blest Gana veut faire. L’auteur divise ainsi les Canalejas et les hispano-américains en deux groupes, chacun marqué par des valeurs opposées : les uns cherchant l’insertion dans la vie parisienne, les autres la refusant.

Dans le premier groupe, nous trouvons le chef de la famille Canalejas, Graciano, qui a fait le voyage à Paris sous le prétexte d’éduquer ses enfants. Aveuglé par les fastes aristocratiques de la métropole, il veut marier l’une des ses filles, Mercedes, avec un aristocrate européen (le prince Stéphan Roespingsbrück) pour accéder à ce qu’il considère les « lumières » les plus nobles de la ville. Mais il plonge, en même temps, dans le côté le plus sombre de l’agglomération urbaine. Mêlé à une affaire de détournement de mineurs, il est victime d’un chantage. Graciano Canalejas est ainsi menacé d’un scandale qui ruinerait le prestige social qu’il est en train de se construire. D’autre part l’abandon de ses affaires au Chili et le train de vie que lui et sa famille mènent à Paris (un hôtel sur le quai Devilly, des meubles de style, un équipage luxueux, de nombreux employés de maison, des frais démesurés en bijoux, modistes, etc.) l’obligent à dépenser sa fortune à la limite de ses possibilités. Graciano Canalejas insiste cependant pour payer la dot exigée par l’aristocrate en échange de ses titres de noblesse. Sa femme, Quiteria Gordanera, vit de façon irresponsable, obsédée par les modistes et la mode parisienne. Ses filles, Milagros et Dolores, après un bref passage par le Collège du Sacré-Cœur de Paris, se sont mariées à de riches hispano-américains. Épouses adultères ou au bord de l’adultère, avides d’une reconnaissance sociale dans les milieux aristocratiques parisiens, Milagros et Dolores poussent également leur sœur Mercedes vers un mariage de convenance. Le fils, Juan Gregorio, plus parisien que les Parisiens, phtisique et sans volonté, a abandonné ses études à l’école préparatoire d’ingénierie et s’enfonce dans l’alcoolisme. Enfin, Jenaro Gordanera, riche commerçant, beau-frère de Graciano Canalejas, est un vieil avare hypocondriaque qui n’a d’autre préoccupation que sa propre santé. Celle-ci lui sert de prétexte pour ne pas retourner au Chili. Il dépense sa fortune à Paris en médecins, soins et médicaments.

Dans le deuxième groupe se trouvent les seuls personnages empreints d’une certaine noblesse d’esprit dans la famille Canalejas : Mercedes et sa grand-mère paternelle Regis. La première refuse son mariage avec l’aristocrate européen parce qu’elle aime Patricio Fuentealba, un jeune chilien pauvre. Celui-ci a fini ses études d’ingénierie à l’École Centrale de Paris et veut rentrer au Chili pour y exercer sa profession. C’est pourquoi il est rejeté par les Canalejas. Pour sa part, la grand-mère, isolée dans une ville qu’elle ne comprend pas, sait parfaitement que Paris signifie la destruction de toute sa famille. Mercedes et sa grand-mère veulent en conséquence quitter Paris et rentrer au Chili.

Les amours contrariées de Mercedes servent de fil conducteur à la narration. La jeune femme, belle et pure, finira par se suicider après son mariage forcé avec le prince ruiné et libertin. L’anecdote qui structure le roman est, en fin de compte, mince, parce que le message se veut clair. Il est déjà annoncé par la métaphore du titre et confirmé par toute l’histoire de ces chiliens sortis de leur terre pour être replantés à Paris. Les « transplantés » ne se fortifient pas dans leur nouveau milieu. Au contraire, ils sont condamnés à l’échec ou à la mort. Le voyage de retour à la terre apparaît en conséquence comme le seul chemin vers le salut. Blest Gana porte ainsi un regard critique sur les Hispano-américains qui, au lieu de se construire comme des individus porteurs d’une modernité utile au progrès de leurs propres pays brûlent leurs existences et leurs fortunes dans la « Ville Lumière ».

Du reste, Blest Gana élargit sa démonstration par le biais d’autres personnages qui englobent toutes les sphères de la société hispano-américaine et qui refusent eux aussi de revenir à leur patrie sous différents prétextes. Campaña par exemple, étudiant chilien possédant une petite fortune, est venu à Paris pour faire des études de médecine. Rêveur et aboulique, militant des doctrines altruistes d’Auguste Comte, il reste à Paris sans jamais finir sa formation. On peut considérer aussi le cas d’Ignacio Sagraves, représentant de la petite bourgeoisie chilienne, venu à Paris pour percevoir un héritage appartenant à ses sœurs restées au Chili. Il perd entièrement ses biens propres et ceux de sa famille par le vice du jeu. Sagraves sombre dans la misère la plus totale avec ses enfants, nés de l’union avec une blanchisseuse du quartier de Montmartre. Finalement, pour échapper à la misère, il se jette avec sa femme et ses enfants dans la Seine. De même, la famille hispano-américaine Fuenteviva s’intègre dans la démonstration que l’auteur veut faire. Les Fuenteviva, comme les Canalejas, venus attirés par les « lumières » de la ville, vont perdre en même temps leur fille Rosaura et leur honneur. Rosaura se « perd », séduite par un membre ruiné de la petite noblesse serbo-croate. Ainsi la description de Paris vécu par ces étrangers est sévère et implacable.

L’image de la ville se construit dans le roman à travers les déplacements des personnages à l’intérieur de l’agglomération urbaine. Pour les riches rastaquouères, le déplacement se fait principalement à travers le Bois de Boulogne, le Palais de Glace, le champ de courses de Longchamp, les Champs-Élysées, le Jardin des Plantes, l’Opéra, les Folies Bergère, l’Olympia, les couturiers de la rue de la Paix (Worth, Doucet, Paquin), l’Hôtel des Ventes Drouot, les hôtels aristocratiques de la rue de Varenne, etc. Les personnages les plus modestes se déplacent dans les magasins du Bon Marché ou du Printemps ou dans les quartiers populaires comme Montmartre.

Paris est également vu par Blest Gana à travers les personnages de tous les milieux sociaux qui peuplent la ville, par exemple l’aristocratie européenne et française, élite méprisante et souvent désargentée, mais qui éblouit les rastaquouères (voir la duchesse de Vieille-Roche ou la comtesse de Montignan). Paris, ville des plaisirs et des débauches luxueuses, est représenté par la courtisane Rosa de Montestruc – cocotte à la mode – et son entourage. Cette liberté que l’étranger découvre dans la ville apparaît également en la personne des séducteurs des salons aristocratiques qui exploitent la naïveté des femmes rasta (le comte Guy Morin ou le riche Termal). Les maquerelles qui exploitent la luxure des vieux hispano-américains riches et corrompus font également partie du portrait de la métropole. Les blanchisseuses ingénues ou les cupides employés de maison qui profitent eux aussi des rastaquouères ne manquent pas non plus dans cette description.

Ainsi, Paris apparaît sous le regard de Blest Gana comme la « moderne Memphis où viennent dépenser les économies paternelles les fils prodigues du monde [dans ce que l’auteur appelle la] grande foire des vanités cosmopolites » (p. 18). Dans cette image se mêlent en même temps la fascination et la répulsion pour la métropole. L’auteur qualifie ainsi Paris de « moderne Babylone » (p. 9) ou de « paradis de Mahomet » (p. 17). Il nous présente donc une société internationale attirée par ce « centre des plaisirs mondains » qu’est Paris (p. 9) où « toutes les nationalités sont représentées » (p. 9).

La didactique du roman fonctionne en conséquence à partir du sort réservé aux étrangers qui viennent dans cette ville, véritable « mer semée de récifs » (p. 13). Pour Blest Gana, les hispano-américains et les Chiliens ne peuvent trouver à Paris que la mort ou la ruine. Le suicide de Mercedes et de Sagraves, la perte de l’honneur de la famille Fuenteviva, la prochaine ruine de Graciano Canalejas, la mort irrévocable de Juan Gregorio (rongé par l’alcoolisme), la chute certaine de ses filles dans l’adultère sont les preuves « vivantes » de sa démonstration.

Le tissu urbain se mêle par conséquent à la vie des personnages. Ainsi le parcours que Mercedes fait à travers cette ville de tous les dangers commence au Palais de Glace pour se terminer au cimetière du Père Lachaise. De même, Sagraves, se jetant à la Seine cristallise la métaphore de Paris comme le torrent qui emporte les êtres vers leurs destruction. Mieux encore, l’auteur referme l’épisode sur Sagraves en notant que sa fin tragique a lieu tandis que la ville de Paris reste « endormie dans son opulence, dans son sommeil de grande courtisane, fatiguée des caresses du monde » (p. 238).

Le roman de Blest Gana est un jeu de miroirs qui témoigne aussi bien sur les Chiliens dans leur propre pays que sur la vie des Chiliens qui vivent à Paris. Dès lors, Alberto Blest Gana entend, au moyen de sa narration, démolir définitivement le mythe de Paris et dissuader tous ceux que le voyage à la « Ville Lumière » fait encore rêver dans leur lointaine patrie. Est-il si bien placé pour le faire ? Effectivement, après vingt-cinq ans de fonctions diplomatiques à la Légation chilienne à Paris, Blest Gana marie sa fille aînée à un aristocrate français (le baron de Bats), acquiert une belle résidence dans la capitale, prend sa retraite et meurt à Paris. Aujourd’hui, il est enterré au cimetière du Père Lachaise, sur les lieux mêmes où il avait « enterré » son tragique personnage, « Son Altesse Sérénissime la princesse Mercedes Roespinsbrück née Canalejas » (p. 297).

Désormais l’image de la capitale de la France proposée par l’œuvre d’Alberto Blest Gana n’est plus un modèle. Pour lui la « Ville Lumière » est devenue plutôt un lieu de déclin. Ce regard est le signe d’une rupture historique qui s’amorce déjà à la fin du siècle dans les rapports qu’entretiennent les élites chiliennes avec la culture française. Par la suite, la guerre de 1914-1918, représente une progression dans l’éloignement culturel entre le Chili et la France. Mais le regard porté sur Paris par les écrivains chiliens n’est pas épuisé. Quelques années plus tard Joaquín Edwards Bello enfonce le clou pour fixer lui aussi une image sévère et tragique de Paris. Son roman Criollos en París se focalise sur une autre couche de « rastaquouères » qui vient s’installer dans la « Ville lumière ». Il s’agit des petites fortunes chiliennes qui arrivent à Paris à la fin de la Belle Époque. L’envoûtement que Paris exerce sur les écrivains chiliens n’est donc pas pour autant rompu et il reflète toujours les transformations de la société chilienne elle-même, ou tout au moins de ses élites.

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