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Chiha Doha. La francophonie en Egypte. Aperçu historique. In: Cahiers de l’Association internationale des études francaises, 2004, n°56. pp. 67-73.

www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_2004_num_56_1_1527

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Communication de Mme Doha CHIHA (Université d’Alexandrie) au LVe Congrès de l’Association, le 7 juillet 2003


TEXTE INTÉGRAL

Le monde arabe, du Machrek au Maghreb, est, depuis des siècles, une aire privilégiée de la francophonie.

Si, dans les pays du Maghreb, le français a été introduit et s’est fortement implanté avec la colonisation, dans les pays du Machrek, l’Egypte surtout, l’essor du français n’a pas été lié à une entreprise de colonisation; il s’est implanté à partir du XIXe siècle en tant que langue de communication internationale, favorisant les échanges commerciaux, les transformations économiques et techniques et surtout l’enseignement.

Permettez-moi de revenir un peu en arrière dans l’histoire pour cerner de plus près l’évolution de la francophonie en Egypte.

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**

C’est avec Mohamed Ali Pacha, au début du XIXe siècle, que tout commence. Mohamed Ali a pris à cœur l’instauration du pays. Pour le moderniser, il fit appel à des techniciens européens et cela, en premier lieu, dans le but de réformer sa flotte et son armée, mais également afin d’engager toute l’industrie locale dans la voie du progrès et de favoriser la formation du personnel d’encadrement et de la main-d’œuvre indispensable aux nouveaux établissements. Mohamed Ali s’adressa à la France de préférence, car elle jouissait d’un grand prestige, pour l’aider à bâtir son État moderne. Parmi les Français qui ont répondu à l’appel de Mohamed Ali, figurent d’anciens officiers des armées napoléoniennes, des médecins (comme Clot bey) et des ingénieurs (comme Coste). Le règne de Mohamed Ali fut de plus marqué par un événement historique dont le héros est français : Jean-François Champollion déchiffra les hiéroglyphes de la pierre de Rosette. Une nouvelle science est née : l’égyptologie, qui deviendra au cours des années une véritable passion française.

C’est dans le domaine de l’enseignement que cette présence francophone se fera le plus sentir. Des missions scolaires sont envoyées en France et leurs membres créeront à leur retour des institutions calquées sur le modèle français. Le cas le plus notoire est celui de Refaa Al Tahtawi, qui a fondé l’école de traduction du Caire.

Avec l’arrivée au pouvoir de Said Pacha, petits-fils de Mohamed Ali, en 1854, les liens entre l’Egypte et la France se trouvent renforcés. C’est au début du règne de Said Pacha que commencera le percement du canal de Suez, projet grandiose qui lui a été proposé par l’ingénieur français Ferdinand de Lesseps, et qui consolidera la présence française sur la terre des pharaons, du point de vue économique et culturel. L’inauguration du canal de Suez se fera en novembre 1879, sous le règne du Khédive Ismaú.

Dans le domaine de l’enseignement, des établissements scolaires français furent ouverts par des religieux catholiques au Caire et à Alexandrie. De ces établissements, les plus prestigieux étaient le pensionnat de Notre-Dame-de-Sion, celui de la Mère-de-Dieu et celui du Sacré-Cœur pour les filles, et le collège Saint- Marc et celui des jésuites pour les garçons. Ces écoles ont ouvert leurs portes à partir de 1844, non seulement aux enfants des colonies étrangères, mais aussi aux enfants égyptiens, surtout ceux appartenant à la haute bourgeoisie égyptienne. Ce sont ces écoles étrangères qui, comme le fait remarquer Luthi, les premières favorisèrent la politique d’intégration en regroupant dans leurs locaux des élèves de nationalités et de religions diverses. Bon nombre de ces établissements scolaires fonctionnent encore aujourd’hui. Grâce à ces établissements scolaires français, ouverts par les religieux, et auxquels viendront s’ajouter des lycées de la Mission Laïque française, dans les grandes villes égyptiennes, l’influence de la France s’imposera de plus en plus.

Ce sont ces écoles qui ont formé des générations de dirigeants égyptiens. Le Prince Ismaiu Daoud, l’aide de camp du Sultan Hussein Kamel, et Mahmoud Fakhri, son grand Chambellan sont des anciens élèves du collège des jésuites du Caire. Ismaïl Sedqui et Tewfiq Nes- sim, qui ont été tour à tour Président du Conseil, ont été formés au collège des frères. De même le docteur Esmat Abd El Meguid, qui a été ministre des affaires étrangères pendant de longues années, est un ancien du Collège Saint-Marc.

En même temps, lorsque les tribunaux mixtes ont été créés en 1875, le français en était l’une des langues officielles. Bien plus, la juridiction égyptienne est inspirée du Code de Napoléon.

Lorsque commencera l’occupation britannique de l’Egypte, en 1882, la situation de la France n’est guère ébranlée car la France était solidement installée en Egypte. Elle a une place de choix dans plusieurs institutions, où elle compte plus de 300 hauts fonctionnaires. Les Français sont les propriétaires des usines de raffinage de sucre et s’imposent dans le secteur banquaire avec le Crédit Foncier égyptien.

C’est vers la France que les nationalistes égyptiens se tourneront pour mieux combattre l’occupant britannique. Moustapha Kamel et Saad Zaghloul ont même obtenu des licences de droit des universités françaises.

Une presse francophone commence à paraître et à se développer dès le milieu du xixe siècle. Et c’est justement la presse qui met le mieux en évidence la portée de l’influence française en Egypte ; en plus des journaux économiques, dont la création fut jugée nécessaire vu le développement des projets égyptiens bénéficiant du soutien de la France, (comme Le Nil, 1866, Le Bosphore Égyptien, 1881, La Réforme, 1894, La Bourse Égyptienne, 1899), des revues comme La Revue du Caire, fondée en 1838, témoignent de la vigueur d’une vie intellectuelle en français.

La langue française, langue de la modernisation économique et technique du pays au XIXe siècle, est devenue peu à peu la langue de culture moderne et d’ouverture pour les classes aisées. Parler le français était en quelque sorte un signe de distinction sociale, le français étant la langue de l’élite.

La crise de Suez, en 1956, a fortement ébranlé cette situation privilégiée dont jouissaient la langue et la culture françaises en Egypte. Déjà ces relations avaient été menacées en 1937 avec la remise en cause du statut des étrangers, qui leur accordait certains privilèges fiscaux, ainsi que la suppression des tribunaux mixtes après une période de transition de douze ans.

La Révolution de juillet 1952 en Egypte avait également affecté la situation du français. Les Officiers Libres qui ont fait la révolution n’étaient pas francophones et étaient plutôt hostiles à la présence des étrangers.

C’est ce qui explique la violence de la réaction des autorités égyptiennes en 1956 à la suite de la guerre tripartite (israélienne, britannique et française) qui n’a duré que quelques jours mais qui a été lourde de conséquences — tout d’abord la rupture des relations diplomatiques franco-égyptiennes, le départ des Français dont les biens furent séquestrés. Les organismes français disparurent avec le départ des étrangers. Ainsi, en quelques mois, la France a perdu une situation privilégiée qu’elle avait mis tant d’années à bâtir.

* * *

La francophonie pourtant n’était pas morte. Elle vivait dans l’esprit, la pensée et le cœur des Égyptiens.

Quelques années plus tard, la présence francophone en Egypte reprend du poids et son impact se fait de plus en plus sentir.

Dans le domaine de l’enseignement, les écoles privées de langue française reçoivent de plus en plus d’élèves et cela malgré l’importance accordée à la langue anglaise depuis quelque temps, car sur le marché du travail, l’anglais est plus demandé que le français.

Dans le secteur universitaire, les départements de langue et de littérature françaises continuent à décerner des licences es lettres ainsi que des maîtrises et des doctorats. Le nombre d’étudiants inscrits dans ces départements de français est important : près d’une centaine par année.

Au cours des dernières années, il y a eu en Egypte une diversification des cursus et des compétences universitaires. Une sorte de francophonie multilatérale tend à s’imposer. Des filières françaises ont été créées dans les Facultés de Droit, de Commerce et de Sciences politiques, au Caire et à Alexandrie.

De même, en 1990 fut fondée, à Alexandrie, l’Université Senghor, établissement privé de troisième cycle reconnu d’utilité internationale.

La création de l’Université française au Caire contribuera à la diffusion de la culture francophone en Egypte et travaillera à promouvoir les nouvelles spécialisations, notamment dans le domaine de la technologie. П ne faut pas non plus négliger l’importance du rôle joué par les médias dans la diffusion du français et de la culture française en Egypte. Le programme européen à la radio du Caire a une double portée ; il s’adresse aux étrangers résidant en Egypte et aux Égyptiens pratiquant les langues étrangères. De par sa grande variété, le programme français aide à créer un environnement linguistique et culturel francophone qui sert de soutien à l’enseignement du français dans les écoles.

De plus, les relations culturelles franco-égyptiennes sont de plus en plus prospères. Des organisations telles que L’I.F.A.O (Institut Français d’Archéologie Orientale), le C.E.A. (Centre d’Études Alexandrines), la mission archéologique de Sakkara, se montrent particulièrement efficaces depuis plus d’une dizaine d’années.

Dans le domaine littéraire, l’existence d’une presse égyptienne francophone, comme Le Progrès Égyptien, Le Journal d’Egypte et plus récemment Al-Ahram Hebdo, a été l’un des facteurs qui ont favorisé l’аррагition, timide, il est vrai, d’une littérature en français en Egypte, littérature faite par des Égyptiens autochtones et non pas par des étrangers vivant en Egypte. Retenons le nom des poètes Ahmed Rassem, Georges Henein et Joyce Mansour, de Out El Kouloub Al Demerdachia (1892-1968) auteur de plusieurs romans, de Fawzia Assaad (L’Égyptienne en 1975, La Grande Maison de Louxor en 1991) et enfin et surtout d’Albert Cossery et d’Andrée Chédid qui tous deux se sont taillé une grande notoriété dans le domaine de la littérature francophone.

* *

Pour conclure, je voudrais souligner que les relations de l’Egypte avec la langue et la culture françaises ont une valeur spécifique. Elles sont historiques sans être coloniales, affectives sans être figées. Le français est, pour nous Égyptiens, une langue de culture et n’a jamais été un instrument d’acculturation.

Doha CHIHA

 

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