via Persée

Furon Christophe. Entre mythes et histoire : les origines de la principauté d’Achaïe dans la Chronique de Morée. In: Revue des études byzantines, tome 62, 2004. pp. 133-157.

www.persee.fr/doc/rebyz_0766-5598_2004_num_62_1_2288

Rédigée dans une première version entre 1292 et les années 1320, la Chronique de Morée s’appuie sur des traditions orales pour faire le récit de la fondation de la principauté d’Achaïe à la suite de la quatrième croisade


Résumé

Christophe Furon, Entre mythes et histoire : les origines de la principauté d’Achaïe dans la Chronique de Morée.Rédigée dans une première version entre 1292 et les années 1320, la Chronique de Morée s’appuie sur des traditions orales pour faire le récit de la fondation de la principauté d’Achaïe à la suite de la quatrième croisade, apparaissant à première vue comme une œuvre de mémoire visant à légitimer le pouvoir des Villehardouin. Mais, remplacée dans le contexte politique, social, et militaire de sa rédaction, la chronique apporte un éclairage sur les relations entre l’aristocratie moréote et le pouvoir princier angevin siégeant à Naples : écrite dans le milieu noble de la principauté, elle en reflète les idées et laisse transparaître un « antiangevinisme » voilé, créant du même coup une identité collective moréote qui serait née de la fonction de la principauté.


PREMIERES PAGES

La Chronique de Morée est l’une des principales sources pour l’histoire de la principauté d’Achaïe, appelée aussi Morée franque, au 13e siècle. En réalité, sous cette dénomination, on regroupe quatre versions écrites en français, en vers grecs, en italien et en aragonais. Celles-ci sont à l’origine d’un débat, encore ouvert, sur les étapes de leur élaboration, notamment à propos du prototype dont elles sont issues, qui, pour certains, aurait été écrit en français, pour d’autres en grec, ou encore en italien. Quant à sa valeur historique, elle a souvent été mise en question, car, comme l’écrit Jean Longnon :

« Toute une partie du récit a un caractère légendaire et épique, caractère de récit transmis de bouche en bouche et, de ce fait, nécessairement soumis à des déformations et des confusions portant sur les faits et les personnes, mais qui, malgré toutes les inexactitudes qu’il contient, repose sur un fond d’événements réels »

Ces remarques sont valables pour le récit de la fondation de la principauté d’ Achaïe que nous fournit la Chronique de Morée, dont les versions française et grecque, les plus anciennes donc les plus proches du prototype, suivent le même déroulement : après un bref rappel des événements de la première croisade, elles relatent la quatrième croisade, la prise de Constantinople qui s’ensuivit, ainsi que la fondation puis la chute de l’empire latin ; ensuite, elles entrent dans le vif du sujet avec la conquête de la Morée par Guillaume de Champlitte et Geoffroy de Villehardouin ; enfin, le règne de ce dernier consiste à consolider le pouvoir franc dans la principauté par la poursuite de la conquête et l’établissement des coutumes devant la régir.

Ces deux versions, qui furent rédigées au moins trois générations après les faits et rapportent donc des traditions orales antérieures, nous renseignent ainsi sur les mythes qui circulaient dans la principauté à propos de sa fondation. Afin de les comprendre, il est tout d’abord nécessaire de connaître les circonstances de leur élaboration ou, du moins, de leur mise par écrit. Pour cela, il faut prendre en compte les étapes au cours desquelles les différentes copies furent réalisées et interpolées, à partir de l’époque de la rédaction du prototype, aujourd’hui disparu, jusqu’à celle où furent exécutées les dernières interpolations : on peut ainsi, sans que le débat sur le prototype ne vienne, de façon décisive, modifier ces fourchettes de dates, établir que la version française qui nous est parvenue fut progressivement élaborée entre 1292 et 1346 et que la version grecque le fut de 1292 à 1388, toutes les deux étant issues, comme nous le verrons plus loin, de l’entourage de feudataires moréotes.

Ces différentes versions s’inscrivaient donc dans une période de profonds bouleversements et d’importantes difficultés pour la Morée franque. La dynastie angevine de Naples détenait le titre princier, sinon la suzeraineté sur la principauté, mais ses membres étaient peu présents personnellement et gouvernaient par l’intermédiaire de baux. Ceci avait pour conséquence d’accélérer les changements que connaissait l’aristocratie moréote dans sa composition : tandis que les lignages francs issus de la conquête s’éteignaient, de nouvelles familles nobles étrangères, souvent d’origine italienne, s’enracinaient. Le passage de la principauté dans la dynastie angevine avait aussi provoqué des luttes pour le pouvoir entre les princes et de nombreux prétendants cherchant à faire valoir leurs droits. Ces évolutions dans les structures et l’exercice du pouvoir affaiblissaient la principauté, qui devait faire face à d’importantes difficultés militaires, engendrées par la présence depuis 1261 dans le Péloponnèse des Byzantins, qui voulaient reconquérir la péninsule, par les incursions des Catalans installés dans le duché d’Athènes depuis 1311, ainsi que par les raids des pirates turcs à partir des années 1320.

Le souvenir des Villehardouin tendait à s’estomper, tandis que, pour ceux qui l’avaient encore présent à l’esprit, cette époque glorieuse devait apparaître comme un âge d’or à jamais révolu, ainsi que l’écrit Jean Longnon :

« Au moment où les traditions de l ‘Achaïe féodale tendaient à être oubliées, il convenait de rappeler, pour les Angevins et pour les nouveaux venus, les conditions de la conquête » 

La Chronique de Morée constitue donc une œuvre de mémoire. En conséquence, il faut s’interroger sur le rôle que joue le récit de la fondation de la principauté dans la chronique. A-t-il, dans ce contexte difficile, une portée plus politique qu’une simple œuvre de mémoire ? Étant produit dans l’entourage de feudataires moréotes, laisse-t-il transparaître une certaine propagande ou, du moins, une forme de critique du pouvoir angevin ? Analyser le récit de la fondation de la Morée franque et le replacer dans le contexte de sa mise par écrit peut donc apporter un éclairage sur les relations entre l’aristocratie moréote et le pouvoir angevin au 14e siècle.


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La Chronique de Morée débute le récit de la fondation de la principauté par un rappel des événements de la première croisade, que les auteurs des deux versions datent de 1104. D’après David Jacoby, cette erreur serait celle d’un copiste : MXCIX serait devenu MCIV par omission du X après le M et par mutation du dernier X en V, chose fréquente à l’époque, pour donner MCIIII. Quoi qu’il en soit, le ou les copiste(s) qui fi(ren)t l’erreur, ou le copiste suivant, insiste(nt) sur le fait que tout juste cent ans se sont écoulés entre la première et la quatrième croisade: ce nombre rond par excellence permet de cette manière au copiste responsable de l’interpolation d’affirmer une filiation et une continuité entre les deux expéditions dans une conception cyclique de l’histoire, où l’œuvre-modèle accomplie pendant la première croisade fut renouvelée lors de la quatrième croisade. Cela est renforcé par le fait que l’auteur insiste sur les conquêtes territoriales faites après 1095, créant ainsi un précédent justifiant les conquêtes issues de la quatrième croisade. Celles-ci sont par ailleurs légitimées par le fait que le chroniqueur écrit que la déviation de la quatrième croisade s’est opérée sur l’ordre du pape : les croisés de 1204 sont ainsi présentés comme accomplissant la même œuvre pie que leurs prédécesseurs de 1099.

De même, le chroniqueur ne manque pas de préciser la façon dont les croisés ont choisi leur chef : Godefroy de Bouillon est élu « roy dou royaulme de Jherusalem » ; Boniface de Montferrat est choisi comme chef de la quatrième croisade ; et Baudouin de Flandres est élu empereur de Constantinople en 1204 par douze prélats et barons. Ceci lui permet de faire un parallèle avec la façon dont il présente l’accession au pouvoir de Geoffroy de Villehardouin en Morée, où les princes font preuve des mêmes qualités que leurs glorieux prédécesseurs : le Livre de la conqueste dit que Godefroy de Bouillon fut élu « pour la bonté de lui », tout comme Baudouin de Flandres, tandis que Guillaume de Champlitte et Geoffroy de Villehardouin sont aussi caractérisés par leur bonté ; la version grecque, quant à elle, préfère parler de la sagesse dont font preuve l’avoué du Saint-Sépulcre et les deux premiers princes d’ Achaïe. La Chronique de Morée rattache de cette manière Guillaume de Champlitte et Geoffroy de Villehardouin à une sorte de lignage virtuel où figurent leurs glorieux prédécesseurs qui ont accompli la même œuvre. Elle légitime, du même coup, la conquête du Péloponnèse issue de la déviation de la quatrième croisade.

Dans la chronique, cette conquête débute avec le débarquement de Guillaume de Champlitte, à Kato-Achaïa, sur la côte nord de la péninsule, où il construit un château. En réalité, elle le confond avec Geoffroy de Villehardouin, qui, au lieu de prendre le départ pour Constantinople, s’embarqua directement pour la Terre Sainte : à la nouvelle de la chute de la Seconde Rome, il décida de rejoindre les croisés, mais « l’en mena venz et aventure au port de Mouton [Modon] », où il rencontra le chef local avec lequel il entreprit la conquête de l’ouest de la péninsule. Mais, à la mort de ce dernier, son fils chassa Geoffroy de Villehardouin, qui rejoignit Boniface de Montferrat au siège de Corinthe. Le chroniqueur transpose donc à Kato-Achaïa l’arrivée de Geoffroy de Villehardouin à Modon. Il semble que cette confusion soit involontaire de sa part, étant donné qu’il confond parfois les personnages et qu’il rapporte sans doute une tradition orale qui a pu déformer les événements, un siècle environ s ‘étant écoulé avant leur mise par écrit. Cela pourrait expliquer pourquoi le chroniqueur confond les deux premiers princes de Morée, dont il écrit pourtant l’histoire. Ces problèmes de fiabilité se retrouvent à propos du trajet des conquérants. En effet, la Chronique de Morée fournit de nombreuses « indications topographiques qui dénotent chez le chroniqueur une connaissance profonde du pays », pour reprendre la phrase de Jean Longnon, ainsi que des informations fiables sur les voies de communication : par exemple, en 1271, les troupes du prince en campagne contre les Byzantins « se partirent de Carintaine [Karytaina] et dedens .ij. jours vindrent a la cité de Nicies [Nikli] ». De même, la version grecque précise que Kato-Achaïa se situe à environ quinze milles de Patras. Or, la chronique fait passer les conquérants, après leur débarquement, par Patras, puis Andravida et les fait revenir sur leurs pas jusqu’à Corinthe : ce trajet, truffé d’allers et venues, paraît donc illogique et surprenant de la part d’un fin connaisseur de la région. Quoi qu’il en soit, cela lui permet de présenter le débarquement de Guillaume de Champlitte comme un acte fondateur de la Morée franque, souligné par l’homonymie entre le nom du lieu de débarquement et le nom officiel de la future principauté. À cela s’ajoute la construction d’un château à proximité, qui symbolise l’établissement et l’enracinement du nouveau pouvoir franc sur le sol moréote. Guillaume de Champlitte apparaît donc comme le fondateur de la principauté et, donc, comme le premier prince légitime de la Morée.

Mais ce dernier ne put rester longtemps en Morée : vers 1208, il dut retourner en France prendre possession de l’héritage de son frère. Pour le représenter, il nomma comme bail son neveu Hugues de Champlitte. Après la mort de celui-ci et de son oncle, Geoffroy de Villehardouin devint prince, mais on ne sait pas vraiment de quelle manière. La Chronique de Morée donne une version différente : Guillaume de Champlitte, de retour en France, désigna pour lui succéder au titre princier son cousin Robert, qui partit pour sa nouvelle principauté, où il devait arriver avant le délai d’un an et un jour, au terme duquel Geoffroy de Villehardouin devait devenir le prince légitime. Ce dernier fit tout pour retarder le prétendant, qui arriva après l’expiration du délai : il était prince. Ce récit tient plus de la légende que de la réalité, mais il montre que les barons, qui incitèrent Geoffroy de Villehardouin à agir ainsi, préféraient avoir comme prince un de leurs compagnons plutôt qu’un inconnu n’ayant pas participé à la conquête.

En apparence, la prise de pouvoir de Geoffroy de Villehardouin telle qu’elle est relatée dans la Chronique de Morée s’apparente donc à une usurpation. Mais en apparence seulement : le chroniqueur la justifie par son rôle dans l’organisation de la quatrième croisade, que rappelle Guillaume de Champlitte avant, au moment de son départ, de le nommer bail :

« Messire G[offroys], il est voirs que par vostre conseil mes frères le conte de Champaigne, que Diex pardoint, si entreprist de faire le passage en la saincte terre de Jherusalem ; et depuis qu’il fu trespassez de cest siècle, de quoy fu grant dommage, vous ne meistes pas en delay la bonne entreprinse, ains vous meistes pas en grant paine et alastes au bon conte Baudouin de Flandes, et puis au conte de Thoulouse et les meistes a la voie de faire et acomplir ce qu’il avoient encommencié avec mon frère ; et puis alastes par leur conseil et voulenté au marquis de Monferra, et ordinastes qu’il fust chapitaines de cel ost ; et puis alastes a Venise, ou ordinastes les vaissiaux qui portèrent celle gent ; et après alastes en Costantinople en leur compaignie. De quoy je sai que tout li grant fait furent achevé par vostre conseil ».

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