FOURNIER FINOCCHIARO, Laura (dir.) ; HABICHT, Tanja-Isabel (dir.). Gallomanie et gallophobie : Le mythe français en Europe au XIXe siècle. Nouvelle édition [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2012 (généré le 29 mars 2021). Disponible sur Internet : . ISBN : 9782753568969. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.116571.

Gallomanie et gallophobie,
Le mythe français en Europe au XIXe siècle,
Laura Fournier Finocchiaro et Tanja-Isabel Habicht (dir.) Histoire

Au cours de la phase de Nation building qui définit l’Europe au XIXe siècle, l’image de la France a eu un rôle particulier : modèle ou contre-modèle de civilisation, exemple de nationalisme littéraire et politique à imiter ou à combattre, vivier de stéréotypes nationaux déclinés dans l’Europe entière. Pour construire leur propre identité, les différents pays et les différentes régions se sont à un moment ou à un autre interrogés sur le mythe français et ont pris position pour assoir leur légitimité ou mieux cerner leur différence.

Le volume réunit dix-huit articles rédigés par des spécialistes de différentes disciplines (histoire, littérature française et étrangère, sciences politiques), en provenance de toute l’Europe, qui étudient et analysent les représentations de la France à l’étranger. Les auteurs se sont penchés sur les différentes manifestations de sentiments pro-français et anti-français dans les textes littéraires et politiques, l’iconographie, les manuels d’histoire et d’enseignement, les articles de journaux, les mémoires, les dictionnaires, afin d’apporter une nouvelle pierre à l’histoire des représentations nationales. Les articles qui composent le volume analysent chacun une facette du « mythe français » et montrent la circulation des mêmes thèmes dans différentes aires culturelles européennes ; ils donnent ainsi un aperçu représentatif des usages en vigueur et des réflexions individuelles qui ont alimenté le débat international sur l’élaboration des identités nationales.


Documents

SOMMAIRE

Laura Fournier-Finocchiaro et Tanja-Isabel Habicht

Introduction


Première partie. Les nations européennes confrontées à la France

Robert Tombs, La nouvelle Arcadie ou l’évolution des représentations britanniques de la France rurale au XIXe siècle.

Laura Fournier-Finocchiaro, « Joseph n’aime pas la France » : Giuseppe Mazzini et l’émancipation de l’Italie

Pit Péporté, L’image de la France au Grand-Duché de Luxembourg : discours identitaire et interprétation de l’histoire du XIXe au début du XXe siècle

Tom Verschaffel, L’ennemi préféré. La France comme contre-image pour la Belgique à la recherche d’une identité nationale (1830-1914)

Tanja-Isabel Habicht, La Bavière de Louis Ier et Louis II entre Wagner et Versailles

Doubravka Olšáková, La perception de l’image de la France en Bohême au XIXe siècle


Deuxième partie. Parcours d’écrivains et d’artistes entre gallophobie et gallomanie

Christian Del Vento, Vittorio Alfieri et l’invention du Misogallismo

Stéphanie Lanfranchi, D’une gallophobie à l’autre : le fascisme italien en quête de précurseurs gallophobes (Alfieri, Foscolo et Leopardi)

Fiona McIntosh-Varjabédian, La révolution française : triste destinée d’une nation sœur ou maladie contagieuse ? (autour de Carlyle, Dickens et Alison)

Éric Leroy du Cardonnoy, Défense et illustration de la peinture autrichienne de Ferdinand Georg Waldmüller ou l’intéressante dialectique entre gallomanie et austriomanie

Antoine Guémy, Un exemple suédois de l’influence française au milieu du XIXe siècle : August Blanche

María del Rosario Alvarez Rubio, Emilio Castelar et la culture française : chroniques littéraires et sociales d’un illustre voyageur espagnol

Irène Semenoff-Tian-Chansky-Baïdine, Nicolas de Séménow – écrivain russe, provençal d’adoption – et sa vision de la France


Troisième partie. Vecteurs rhétoriques et pédagogiques du mythe français

Iris de Barros-Sousa, Le mythe français au Portugal du point de vue de la lexicographie

Pierre Musitelli, Patriotisme linguistique italien et réaction gallophobe. Le cas d’Alessandro Verri

Isabelle Guillaume, La France des jeunes Anglais dans la seconde moitié du XIXe siècle : un territoire en mutation

Laurence Boudart, L’image de la France dans les manuels scolaires belges du XIXe siècle et sa contribution à la définition d’une identité nationale

Jean-Claude Lescure, L’universalisme de la langue française en Europe à la fin du XIXe siècle

Les auteurs

Résumés des articles en anglais

Résumés des articles


INTRODUCTION
Reproduction intégrale p. 7-16

Laura Fournier-Finocchiaro et Tanja-Isabel Habicht

https://books.openedition.org/pur/116589


L’exacerbation actuelle des débats sur les identités nationales et leur préservation dans l’Europe contemporaine nous invite à prendre du recul et à réfléchir sur le processus de création de ces identités. Dans un ouvrage devenu fondamental pour comprendre comment les nations modernes ont été fabriquées autrement que ne le racontent les histoires officielles, Anne-Marie Thiesse a analysé le processus de formation identitaire des différents pays européens entre le XVIIIe et le XXe siècle, qui a consisté en grande partie à déterminer le patrimoine de chaque nation et à en diffuser le culte. Ainsi, pour la France, Anne-Marie Thiesse rappelle quelques éléments de la rhétorique nationale au XIXe siècle qui visent à définir l’identité française en faisant usage de la tradition classique et de la référence latine, mais aussi qui diffusent le mythe de la France comme fille aînée des Celtes. Il nous a cependant semblé que cette autodéfinition de l’« âme nationale » française (par le biais d’une liste d’éléments symboliques et matériels qui présentent la France à la collectivité nationale – une histoire, des grands ancêtres, des héros de la patrie, une langue, des monuments, un folklore, des représentations officielles, etc.), était incomplète si l’on veut pleinement comprendre le « mythe français » qui se développe au cours du XIXe siècle. L’identité française ne se nourrit en effet pas seulement du regard que portent les Français sur eux-mêmes : elle est également le fruit du regard que portent les autres nations sur elle. En retour, les pays qui composent l’Europe au XIXe siècle traversent au cours de cette période une phase de Nation building, de construction et de revendication des identités nationales et des caractères nationaux des peuples, qui les pousse à un moment où un autre à se confronter avec l’identité française pour construire leur propre autoreprésentation. On assiste au cours du siècle à un processus transnational de formation identitaire, dans un climat de rivalité avec l’hégémonie culturelle d’une nation particulière. Dans ce contexte, l’image de la France a eu un rôle particulier, actualisé par les bouleversements sociopolitiques en Europe dus aux événements historiques (Révolution française, occupation napoléonienne de l’Europe) : modèle ou contre-modèle civilisationnel, exemple de nationalisme littéraire et politique à imiter ou à combattre, vivier de stéréotypes nationaux déclinés dans l’Europe entière, il semble que pour construire leur propre identité, les différents pays ou les différentes régions doivent à un moment ou à un autre s’interroger sur le mythe français, prendre position pour assoir leur légitimité ou mieux cerner leur différence.

Afin d’analyser et de comprendre cet aspect particulier des constructions nationales au cours du XIXe siècle, l’équipe ERLIS de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de l’Université de Caen a décidé d’inviter en juin 2010 des spécialistes de différentes disciplines (histoire, littérature française et étrangère, sciences politiques) en provenance de toute l’Europe pour pouvoir confronter les multiples représentations de la France à l’étranger, qui constituent chacune une facette du « mythe français », ainsi que pour illustrer les diverses manières dont en Europe des identités nationales ont pris forme à travers le prisme de la France. Les chercheurs réunis ont ainsi étudié les différentes manifestations de sentiments pro-français et anti-français dans les textes littéraires et politiques, l’iconographie, les manuels d’histoire et d’enseignement, les articles de journaux, les mémoires, les dictionnaires, afin d’apporter une nouvelle pierre à l’histoire des représentations nationales. Ce volume rassemble les contributions originales des chercheurs invités à Caen en 2010, ainsi que deux articles inédits d’éminents chercheurs spécialistes des relations entre la Grande Bretagne et la France, afin d’offrir un panorama le plus complet possible des aspects du mythe français en Europe au XIXe siècle.

Nous avons choisi de limiter la période d’investigation au XIXe siècle. Il est vrai que c’est au cours du Siècle des Lumières que s’affirme l’hégémonie culturelle et linguistique française, Paris étant le centre de la République des lettres et des arts et le français, parlé dans la plupart des cours européennes, s’imposant à tous les esprits cultivés. Il est possible de relever déjà à cette époque des prémisses de l’offensive contre la culture unique : des savants et poètes des quatre coins de l’Europe francophone – mais non forcément francophile – n’hésitent pas à réfuter les fondements du modèle français et posent les bases d’une révolution esthétique qui induit une mutation de la culture dans un sens national et anti-cosmopolite. Mais c’est véritablement la Révolution française et les guerres napoléoniennes en Europe qui constituent le point de départ et le véritable déclencheur des « volontés nationales » qui vont s’affirmer tout au long du XIXe siècle et entreprendre une refondation de la culture européenne. Tandis que la Révolution française a prouvé à l’Europe que l’accession de la nation à la souveraineté politique était possible et a induit un effet « d’accélération de l’histoire » dans les pays qui avaient commencé à prendre le chemin de la modernisation et du libéralisme, les guerres napoléoniennes et l’institution de l’Empire ont suscité l’éveil national des peuples occupés et ont révélé l’urgence de prendre en main sa destinée, qui devient beaucoup plus militante que dans les siècles précédents.

Au cours du siècle, de nouveaux États-nations voient le jour (Belgique, Italie, Allemagne…) tandis que d’autres (re)définissent leurs imaginaires nationaux (Luxembourg, Angleterre, Espagne…) Ceci impose à tous les pays européens une confrontation avec le modèle politique et culturel français. Les recherches des historiens nous éclairent aujourd’hui très bien sur la politique étrangère de la France au XIXe siècle et les interprétations de la Révolution française en Europe, mais il est également intéressant de confronter, dans chacun des pays concernés, la capacité des Européens à s’approprier les apports français et à les mobiliser en faveur d’objectifs propres : réformes sociopolitiques, linguistiques, littéraires et artistiques liées à la situation de chaque État. Les auteurs des contributions que nous avons réunies ici ont ainsi repéré, analysé, re/déconstruit les discours sur la France qui ont servi à la définition du caractère des autres nations européennes dans l’historiographie, la littérature, la pensée politique. Disposés de façon à montrer une circulation des mêmes thèmes dans différentes aires culturelles européennes, ces articles s’éclairent et se complètent les uns les autres. Le lecteur habitué à son domaine de spécialité aura ainsi tout intérêt à lire le volume comme un continuum : il s’apercevra que ce qui lui apparaît comme une particularité du mythe français dans son pays se retrouve sous d’autres formes en d’autres lieux et que l’étude des représentations nationales fait apparaître beaucoup de constantes de la production idéologique. Ainsi, on remarque aisément que le discours identitaire qui se développe au cours du XIXe siècle passe généralement par la confrontation et la comparaison avec un autre pays et une autre culture, et que la France est un partenaire ou un adversaire central dans cette opération. De nombreux philosophes et historiens du XIXe siècle, ainsi que des auteurs et critiques littéraires, font grand usage du concept de « caractère national » pour permettre la fusion des populations en une communauté unie ou pour construire une histoire commune, mais sentent aussi la nécessité de se distinguer de leurs voisins. C’est au prisme de l’autre que chacun définit ses propres particularités : les auteurs des contributions qui suivent ont mis à nu les artifices rhétoriques propres au travail de construction de clichés, de caricatures et de représentations stéréotypées de la France et des Français.

S’il est assez aisé d’imaginer les raisons de la centralité de la « question française » dans tous les pays européens, la France étant au XIXe siècle un modèle (positif ou négatif) de communication sociale et d’organisation politique, nous avons voulu ici nous pencher sur le contenu précis attribué au « mythe français » : quelle image de la France a été mise en avant et comment a-t-elle été traitée (utilisée ou rejetée) dans le discours national étranger ? Ce sont les processus d’élaboration du mythe français, entre gallomanie et gallophobie (admiration et haine) qui sont au centre de toutes les analyses. Chacun s’est interrogé sur le positionnement des autres pays européens face à la France ; étant acquis que le positif et le négatif coexistent simultanément dans les imaginaires sociaux, les interventions ont évité un schéma manichéiste (la France mythe positif/la France mythe négatif) et ont plutôt mis en avant les formes d’expression de la gallophobie ou de la gallomanie pour tenter de comprendre l’apport de cette confrontation à la France dans la construction des identités nationales particulières. Les articles qui composent le volume sont loin d’avoir illustré de façon exhaustive la multitude des cas qui caractérisent le rapport à la France en Europe au XIXe siècle, mais elles donnent un aperçu représentatif des usages en vigueur et des réflexions individuelles qui ont alimenté le débat international sur l’élaboration des identités nationales.

Nous avons choisi de présenter les contributions en dégageant trois axes principaux de réflexion, qui mettent en relief les points communs des discours identitaires au lieu de les séparer selon une division géographique. Dans une première partie, nous avons réuni les contributions qui étudient les discours et les actions de propagande politique qui visent à définir, au prisme de la France, les identités nationales de la Grande Bretagne, de l’Italie, du Luxembourg, de la Belgique, de la Bavière et de la Bohême. Puis nous avons permis la confrontation, dans la deuxième partie, de différents parcours d’écrivains et d’artistes entre gallophobie et gallomanie (Vittorio Alfieri, Ugo Foscolo et Giacomo Leopardi pour l’Italie, Dickens, Alison et Carlyle pour l’Angleterre, Ferdinand Georg Waldmüller pour l’Autriche, August Blanche pour la Suède, Emilio Castelar pour l’Espagne, Nicolas de Séménow pour la Russie). Enfin la troisième partie offre des analyses des représentations de la France à partir de supports rhétoriques originaux, comme celui de la lexicographie (Portugal), de la grammaire et de la linguistique (Italie), des romans pour la jeunesse et des manuels scolaires (Angleterre et Belgique) et enfin de la francophonie.

Le volume s’ouvre sur l’article du professeur Robert Tombs, qui analyse l’intérêt et l’admiration nouvelle des Britanniques vis-à-vis de la société française rurale à la fin du XIXe siècle. L’Empire britannique, qui constitue la plus grande puissance du monde au XIXe siècle, entretient une relation spéciale avec la France, qui a été définie par Robert et Isabel Tombs de « douce inimitié ». La question des relations franco-britanniques au XIXe siècle est indissociable de celle de la portée de la Révolution française en Grande-Bretagne. L’historien Fabrice Bensimon, qui a étudié l’écho de la Révolution française dans la Grande-Bretagne du XIXe siècle, ainsi que l’évolution de la définition de la Britishness au cours de la révolution de 1848, a contribué à démentir la « conception établie [qui] veut que les idées républicaines d’origine française n’aient connu en Grande Bretagne qu’une fortune limitée, marginale, contenue par le loyalisme monarchique des classes populaires ». Tout au long du siècle, la tradition politique française, révolutions du XIXe siècle incluses, demeure une référence dans la culture politique et littéraire britannique, du culte de Robespierre chez Bronterre O’Brien aux cires de Madame Tussaud, jusqu’aux vers du poète-lauréat Alfred Tennyson consacrés à Paris. Robert Tombs ajoute à ce panorama les impressions des Britanniques en voyage en France à la fin du XIXe siècle loin des centres urbains ; il montre que l’admiration pour la France rurale devient un thème majeur de gallomanie britannique, voire sans doute son aspect le plus important, influençant les voyageurs et les exilés britanniques installés en France pour chercher des valeurs et un mode de vie qui semblaient avoir disparu de l’Angleterre.

L’analyse de Laura Fournier Finocchiaro se penche ensuite sur l’Italie du Risorgimento. Elle revient sur la forte hostilité à la France ressentie par les écrivains et les penseurs politiques de la première moitié du XIXe siècle et nuance cette attitude pour le cas de Mazzini. Nous comprenons que Mazzini n’est pas viscéralement antifrançais, il ne remet en question le poids des lettres et de la politique françaises en Italie et en Europe que pour imaginer l’émancipation de l’Italie de la tutelle française. Elle nous démontre que les critiques de Mazzini vis-à-vis de la France doivent être comprises comme un appel à la Grande Nation de s’ouvrir vers les lettres et les intellectuels étrangers. Mazzini, malgré toutes les déceptions vécues après la prise du pouvoir de Napoléon III, persiste dans son projet d’un mouvement européen unifié pour la démocratie et la libération des peuples opprimés, sans exclure aucune nation.

Au Grand-Duché de Luxembourg, la gallomanie est utilisée à des fins de construction d’identité nationale : Pit Péporté nous montre que le petit pays, une fois exposé au puissant voisin allemand après la guerre franco-prussienne (1870-1871), revendique le caractère français de sa culture pour se distancier de la culture allemande, trop présente pour des raisons historiques, culturelles ou linguistiques. Pour justifier l’indépendance politique, le Luxembourg définit sa culture comme « culture métissée », mi-allemande, mi-française : elle s’empare du meilleur des deux, tout en ne se résumant ni à l’une, ni à l’autre et permet donc d’affirmer le caractère unique du pays. Pit Péporté illustre ce repositionnement du discours identitaire luxembourgeois en étudiant les représentations de Jean de Bohême, monarque médiéval, devenu depuis la deuxième moitié du XIXe siècle « héros national » du Luxembourg.

En Belgique, en revanche, la France et son influence sur la langue et la culture sont perçues comme une menace pour l’indépendance et l’intégrité nationale belge. Tom Verschaffel nous montre que la création d’une histoire et d’une culture nationale belge passe, après la révolution de 1830, par un rejet de la culture dominante française, sans pour autant encourager la « flamandisation » du pays. La spécificité de la Belgique repose davantage sur son bilinguisme, qui est l’exemple clé de sa double culture romane et germanique qui contribue au concept de « mythe du carrefour ». Tom Verschaffel fonde son analyse sur des pièces de théâtre qui hésitent entre gallomanie et gallophobie et servent de critique sociale.

Avec la réflexion de Tanja-Isabel Habicht sur le déchirement du jeune roi Louis de Bavière entre le rejet du nouveau Reich sous domination prussienne et son admiration profonde pour la France de Louis XIV, nous saisissons que la gallomanie de Louis II est un exemple d’exploitation originale du mythe français au XIXe siècle. Ce roi de conte de fée a récupéré le mythe à son profit : non pas tant pour construire l’identité de son pays, mais pour son usage personnel exclusif et comme négation de la « réalité diminuée » de son pouvoir et de sa place dans la nouvelle Allemagne. Ainsi les châteaux de style français, Linderhof et Herrenchiemsee, mais aussi le château de Neuschwanstein imprégné d’un wagnérisme exorbitant sont l’expression d’une architecture de contestation.

À Prague, le passage de la gallophobie à la gallomanie entre le début et la fin du XIXe siècle trouve une bonne illustration dans l’analyse de Doubravka Olšáková. À l’instar des nouvelles de Josef Kajetán Tyl et de la transformation de la ville de Prague suivant le modèle de Paris, elle nous fait découvrir comment l’horreur panique de la révolution, qui avait nourri la gallophobie de plusieurs générations, décroît progressivement en Bohême. À la fin du siècle, la société française est considérée comme une société moderne et cultivée, de même que Paris est considérée comme une vraie métropole européenne, un « creuset bouillonnant du monde ». Cette admiration trouve son apogée dans la construction d’une réplique de la tour Eiffel parisienne, la tour de Petřín à Prague.

Le deuxième volet est consacré aux parcours d’écrivains et d’artistes. Nous repartons d’abord en Italie pour nous pencher avec Christian Del Vento sur une expérience directe de vécu révolutionnaire et pour analyser le rapport douloureux à la France de l’écrivain-patriote Vittorio Alfieri, dont la biographie est marquée à jamais par les événements français. L’auteur revient sur le Misogallo, pamphlet antifrançais d’Alfieri, et nous propose une nouvelle lecture des textes de l’écrivain misogallico dont la « haine » pour la France aurait été nourrie par la rancœur née des injustices endurées pendant la Révolution. Christian Del Vento nous permet de comprendre que le rejet de la Révolution française n’implique pas forcément le refus du libertarisme et du républicanisme constitutionnel d’Alfieri. Sa lecture attentive nous dévoile que l’écrivain italien reste fidèle toute sa vie à une vision libérale de la société politique et à une solution constitutionnelle qui s’inspirait du modèle anglo-saxon et qui trouve son achèvement légitime dans la Révolution américaine. Le misogallisme d’Alfieri, qui ne défend pas l’idée d’une suprématie culturelle et idéologique de l’Italie, bien utile pour légitimer les revendications politiques et commerciales de la péninsule de la fin du XIXe siècle vis-à-vis de la France, ne permet donc pas d’accuser Alfieri d’avoir nourri la gallophobie italienne du XIXe et du XXe siècle.

L’article de Stéphanie Lanfranchi franchit les limites chronologiques de la vie des écrivains italiens soi-disant « gallophobes » du XIXe siècle (Vittorio Alfieri, Ugo Foscolo et Giacomo Leopardi) pour étudier leur parcours dans la critique littéraire fasciste. La définition de l’italianità et de son rapport au misogallismo pendant le fascisme ajoute de nouveaux éléments à notre appréhension du « mythe français ». En partant d’une analyse de l’expression italianità, un terme qui souligne généralement des vices, et non pas des vertus, Stéphanie Lanfranchi démontre que la gallophobie défensive des poètes-patriotes du XIXe siècle est présentée par l’idéologie fasciste au XXe siècle comme offensive et hégémonique. Elle dévoile à quel point les écrits d’Alfieri, Leopardi et Foscolo, qui déploraient la condition de l’Italie pour inciter la nation à réagir et à agir, sont dénaturés par la critique profasciste : celle-ci projette son propre modèle de gallophobie sur celui des auteurs du XIXe siècle et fait de ces trois auteurs les « maîtres de patriotisme et d’italianité » contre le modèle français.

Fiona McIntosh-Varjabédian s’interroge quant à elle sur les écrits britanniques qui jugent la révolution française de 1789 à l’aune de l’histoire anglaise. Elle montre en particulier que l’Histoire de la Révolution française de Thomas Carlyle et l’Histoire de l’Europe pendant la Révolution française et l’Empire du grand historien écossais Archibald Alison ont à la fois alimenté les parallèles entre les deux nations ainsi que deux messianismes historiques concurrents. Le roman de Charles Dickens A Tale of Two Cities, qui s’inscrit dans le cadre de ce fonds historiographique commun, met en scène des personnages répondant à des stéréotypes nationaux, qui valident l’idée que les peuples ont des caractères particuliers, mais Dickens interroge aussi l’image de l’Angleterre comme terre préservée et bienheureuse, et son roman permet de nuancer l’image gallophobe de l’histoire révolutionnaire.

Eric Leroy nous amène dans le domaine de l’art et engage une réflexion sur le pamphlet de Ferdinand Georg Waldmüller, Défense et illustration de la peinture autrichienne, qui tente de nier les positions conceptuelles et artistiques des institutions académiques de son pays. De retour de l’exposition universelle de Paris en 1855, date à laquelle le néo-absolutisme joséphiste s’affermit en Autriche, Waldmüller développe une gallomanie qui trouve son fondement dans le manque d’intérêt suscité par les productions autrichiennes à l’exposition universelle. Ce désintérêt ne traduit que la carence que la notion même d’Autriche semble signifier pour le monde occidental à cette date. La gallomanie de Waldmüller résulte à la fois d’un complexe d’infériorité et d’un besoin d’affirmation, à défaut d’une définition, de l’austriacité. L’admiration du peintre autrichien pour la France vise à pousser l’Autriche à parvenir à un niveau où la compétition artistique internationale pourra avoir un sens, afin de permettre à son pays de s’avancer sur le chemin du progrès.

Pour bien des écrivains et intellectuels européens, la France est une terre d’accueil temporaire ou permanente. Les contributions suivantes se consacrent aux hommes de lettres dont l’œuvre naît au prisme de la France et en partie dans l’Hexagone. Antoine Guémy analyse la vie et l’œuvre du suédois Auguste Blanche, homme politique et romancier. L’auteur nous rappelle que dans les milieux libéraux et progressistes de Stockholm, l’image de la France ainsi que ses idéaux de liberté et d’égalité occupe une place considérable à partir de 1830. Dans ce contexte, nous apercevons que l’œuvre de Blanche est une expression curieuse de gallomanie, faite d’imitation de modèles français (George Sand, Victor Hugo, Pierre Flourens, Honoré de Balzac…) Son admiration pour les œuvres françaises le pousse à les imiter jusqu’au plagiat. Antoine Guémy nous invite à considérer cette technique plus comme une forme de fétichisme ou d’hommage caché, une « gallofolie », que comme un acte de vandalisme.

La gallophilie d’Emilio Castelar, professeur, homme politique et écrivain espagnol, se nourrit elle aussi d’un contact direct avec la France. María del Rosario Alvarez Rubio nous invite à lire ses ouvrages Un año en París et Un viaje a París, fruits de ses séjours dans la capitale, dans lesquels il admire les réalisations de la nation française (ses institutions civiles et politiques, sa littérature, ses arts) comme un point de repère essentiel dans sa réflexion sur la liberté et la démocratie de toute la civilisation moderne. L’attrait de Castelar pour la France ne signifie pas pour autant une soumission aveugle à son hégémonie : d’ailleurs ce n’est pas la seule nation dont il tire des enseignements, et c’est justement l’élargissement de la gallophilie à l’européanisme qui fait de Castelar un intellectuel avisé. Castelar présente ainsi le « mythe français » comme un point de départ pour développer les libertés civiques et politiques aussi bien en Espagne qu’en Amérique latine.

L’amour pour la France se trouve sous d’autres formes dans les romans du Russe Nicolas de Séménow, analysés par Irène Semenoff-Tian-Chansky-Baïdine. Prédestiné par sa culture à comprendre et à aimer la France, où il s’installe et s’intègre au point de devenir un écrivain exclusivement de langue française, publié par des éditeurs français, Nicolas de Séménow développe des relations avec les félibres, les chantres de la Provence. Malgré sa gallomanie poussée jusqu’à l’assimilation, l’image de la France donnée par ses écrits laisse transparaître un jugement anti-parisien et pro-méridional. Nous apprenons que contrairement à bon nombre d’écrivains russes souvent déçus par l’Europe de l’Ouest, Séménow place quant à lui une ligne de démarcation culturelle entre le Nord et le Sud, et cultive l’image d’une France méridionale pleine de charme.

Notre troisième partie est consacrée aux vecteurs rhétoriques et pédagogiques du mythe linguistique et culturel français. L’étude d’Iris de Barros-Sousa nous plonge dans l’univers de la lexicographie au Portugal. Nous constatons que l’engouement pour la langue française sert à la construction et puis à la dynamisation d’une lexicographie bilingue moderne lusophone. En analysant des dictionnaires du XVIIIe et XIXe siècle, Iris de Barros-Sousa démontre que l’attrait pour la France et l’admiration pour la technique lexicographique française sont le moteur de la production lexicographique à succès qui permet non seulement la naissance du dictionnaire monolingue portugais, mais aussi le développement d’une langue à l’identité parfaitement définie, noble et bien assise. Iris de Barros-Sousa remarque également que l’occupation du Portugal par les troupes napoléoniennes, qui entraîne un rejet de la domination politique française, n’entrave pas pour autant le goût pour la culture et la langue françaises.

La réflexion de Pierre Musitelli sur le parcours intellectuel d’Alessandro Verri nous permet de saisir une autre évolution du rapport à la langue française en Italie entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Après un premier moment d’ouverture sur l’Europe des Lumières, qui se traduit chez Alessandro Verri par une défense des gallicismes et du cosmopolitisme lexical, le romancier italien développe, après l’espérience de la Révolution française, une opposition farouche à l’influence et à l’hégémonie transalpine. Celle-ci prend la forme d’une revalorisation, contre le modèle français, de la langue italienne et de sa mémoire historique, alimentée par le double souvenir de l’Antiquité et de la culture de la Renaissance. Alessandro Verri, par réaction gallophobe, promeut un nationalisme linguistique qui sera célébré comme un exemple de « beau style » (« bello scrivere ») italien.

La lecture des romans anglais pour la jeunesse de la fin du XIXe siècle, menée par Isabelle Guillaume, nous présente un autre vecteur du « mythe français ». Isabelle Guillaume constate que la France des romans pour la jeunesse ne se réduit pas à un territoire pittoresque visant à susciter le divertissement des jeunes lecteurs. Elle est aussi la Grande Nation, un pays menaçant par ses ambitions économiques, coloniales et militaires, rivale séculaire de l’Angleterre. Mais dans les romans anglais, cette altérité française n’apparaît pas seulement comme une menace d’affrontement : elle est aussi présentée comme une possibilité de complémentarité avec l’Angleterre. Les romans historiques anglais pour la jeunesse jouent ainsi un rôle pédagogique et civique pour alimenter la coopération internationale.

L’étude de Laurence Boudart nous ramène en Belgique, où nous saisissons que les manuels de l’école primaire sont l’instrument de prédilection pour galvaniser un sentiment national dans ce jeune pays sans passé commun, sans âme nationale, sans délimitations historiques précises. L’identité de la Belgique se construit à travers la représentation de l’autre, ici la France. Nous apprenons que l’image négative d’une France instable, agitée et imprudente permet de souligner, chez le public scolaire, la force du caractère belge comme le trait caractéristique de son identité nationale. Par ses manuels scolaires gallophobes, la Belgique impose l’archétype d’un État dominé par le droit, l’ordre et la liberté.

La dernière contribution prolonge notre réflexion sur le mythe linguistique et culturel français au XXe siècle : Jean-Claude Lescure réfléchit sur le conflit linguistique qui implique tous les pays d’Europe autour de 1900. L’universalité de la langue française – la langue de la diplomatie et des élites des États européens depuis les Traités de Westphalie (1648) – ainsi que la place de la France en Europe sont remises en question non seulement par les autres langues naturelles, mais aussi par un nouvel acteur : les langues artificielles. Cet affaiblissement entraîne en réaction la mise en place d’une politique de la langue, la promotion de la francophonie, véritable politique culturelle qui vise à nourrir la gallomanie.

En confrontant ces analyses, nous comprenons que la France et encore plus l’image que l’on s’est fait d’elle a joué un rôle décisif dans la construction identitaire des nations européennes. La célèbre formule de Montaigne, « À cela sont merveilleusement propres la fréquentation des hommes et la visite des pays étrangers […] pour frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui », trouve toute sa signification au XIXe siècle en Europe, dans la dialectique entre gallomanie et gallophobie.

Auteurs
Laura Fournier-Finocchiaro
Université Paris 8/ ERLIS

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