VERSCHAFFEL, Tom. L’ennemi préféré. La France comme contre-image pour la Belgique à la recherche d’une identité nationale (1830-1914) In : Gallomanie et gallophobie : Le mythe français en Europe au XIXe siècle [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2012 (généré le 30 mars 2021). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pur/116616
ISBN : 9782753568969. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.116616.

Gallomanie et gallophobie,
Le mythe français en Europe au XIXe siècle,
Laura Fournier Finocchiaro et Tanja-Isabel Habicht (dir.) Histoire

Au cours de la phase de Nation building qui définit l’Europe au XIXe siècle, l’image de la France a eu un rôle particulier : modèle ou contre-modèle de civilisation, exemple de nationalisme littéraire et politique à imiter ou à combattre, vivier de stéréotypes nationaux déclinés dans l’Europe entière. Pour construire leur propre identité, les différents pays et les différentes régions se sont à un moment ou à un autre interrogés sur le mythe français et ont pris position pour assoir leur légitimité ou mieux cerner leur différence.


VERSCHAFFEL, Tom.
L’ennemi préféré. La France comme contre-image pour la Belgique à la recherche d’une identité nationale (1830-1914)

p. 73-82

https://doi.org/10.4000/books.pur.116616.


RÉSUMÉ

Afin de légitimer son existence en tant qu’État-nation, la Belgique, devenue indépendante par moyen d’une révolution en 1830-1831, définit sa culture et son identité nationales. Cette définition impliquait l’insistance sur les éléments qui pouvaient distinguer les Belges des autres, et notamment des nations qui lui étaient les plus proches et les plus similaires. C’est surtout en se distinguant des Français que les Belges ont voulu affirmer leur nationalité. Cette identité nationale était cherchée aussi bien que projetée dans le passé, ce qui inspira une histoire nationale cohérente, écrite par les historiens du pays et popularisée par tous les moyens afin de répandre ainsi la conscience nationale et le patriotisme. Le fil rouge de cette histoire nationale repose sur le mythe des dominations étrangères : l’idée que les Belges ont toujours été, dès l’époque romaine et Jules César, jusqu’à la Révolution de 1830, « dominés » par des souverains et des peuples étrangers. Dans cette histoire, la France joue le rôle principal de l’ennemi naturel et éternel, toujours aux aguets pour priver les Belges de ce qui leur est le plus cher et de ce qu’ils considèrent comme l’essence de leur identité historique : la liberté. Dans la littérature nationale, aussi bien de la période romantique nationale que de la deuxième moitié du XIXe siècle, les Belges ont été appelés à former et à cultiver leur identité nationale. Cet appel est presque toujours lié à l’affirmation de la nécessité de rejeter et de résister à la culture française et au son de sirène de Paris. La représentation de l’influence pernicieuse de Paris et de la culture française, et la France en général – pour cette contribution étudiée surtout à travers l’historiographie, la culture historique populaire et le théâtre (dans lequel la ridiculisation de la gallomanie est un thème privilégié) –, est presque omniprésente dans la culture belge du XIXe, et la véhémence avec laquelle cette image est avancée ne peut être comprise que par l’attrait et l’inévitabilité – et l’omniprésence en effet – de la culture française et de son influence au XIXe siècle.


TEXTE INTÉGRAL

La Belgique a entretenu, notamment au XIXe siècle, une relation privilégiée avec la France. Les contacts étaient intenses, et favorisés par les points communs, dont la langue bien sûr. Par conséquent, l’aspiration à une identité nationale pour la Belgique a coïncidé plus ou moins avec la volonté de prendre position par rapport à la France, ou même de prendre ses distances avec cette dernière. L’identité nationale, en tant qu’objectif ou prémisse pour les États-nations du XIXe siècle, est souvent cherchée dans les différences et distinctions par rapport à d’autres États, notamment les voisins. Pour la Belgique, c’était la France qui jouait, plus que les Pays-Bas ou d’autres, le rôle du significant other.

On peut expliquer ce rôle par l’histoire entre les deux pays, et plus précisément, par l’histoire nationale et la culture historique populaire, développées en Belgique, notamment après l’indépendance obtenue en 1830. Historiquement, la Belgique fait partie des Pays-Bas (ce qu’on appelle en anglais the Low Countries), c’est-à-dire l’ensemble comprenant aujourd’hui les Pays-Bas (communément la Hollande) et la Belgique. Les Pays-Bas historiques et donc aussi les Pays-Bas méridionaux (la future Belgique) étaient constitués par une série de principautés, comtés et duchés : le comté de Flandre, le duché de Brabant, le Hainaut, le Namur et autres. Ceux-ci ont gardé une certaine autonomie officielle jusqu’à la fin de l’Ancien régime, même s’ils avaient des princes communs : les ducs de Bourgogne et, ensuite, des membres de la dynastie des Habsbourg. Après la révolution du XVIe siècle contre Philippe II, roi d’Espagne, les provinces du nord ont formé une république indépendante et protestante, tandis que les provinces du sud (plus ou moins ce qui deviendra ensuite la Belgique) restaient, ou plutôt redevenaient, catholiques et dominées par les Habsbourg. Elles firent partie de l’empire espagnol d’abord (XVIIe siècle), autrichien ensuite (XVIIIe siècle), puis la Belgique fut annexée par la France révolutionnaire et napoléonienne. Après Waterloo, elle fut intégrée aux Pays-Bas, jusqu’en 1830, date à laquelle, par une révolution contre le roi néerlandais Guillaume I, elle acquit son indépendance, en devenant une monarchie constitutionnelle très libérale, avec à sa tête le roi Léopold Ier.

La langue officielle de l’État belge était le français, mais la réalité vernaculaire était bilingue. Une partie considérable de la population, dans la moitié septentrionale du pays, parlait le néerlandais. Cependant, l’élite sociale de la Flandre était francophone, tandis que le flamand, avec ses dialectes locaux, était la langue des classes populaires. Cette situation était le résultat d’un processus de francisation plus ou moins spontané au XVIIIe siècle, occasionné par le statut de la langue française comme langue de la culture internationale, et son attrait sur l’élite intellectuelle et sociale, une politique de francisation pendant la période française ensuite, et la suprématie officielle de cette langue dans l’État belge indépendant.


L’ennemie éternelle

La Belgique, en tant qu’État indépendant, date donc de 1830. En tant que nation, on peut postuler qu’elle date de la fin du XVIIIe siècle. En effet, une identité commune des habitants des Pays-Bas méridionaux, alors sous régime autrichien, commence à apparaître à partir des années 1760-70 sous la plume d’historiens et d’intellectuels, nationaux mais pas nationalistes. Vers 1787, la publication de la première partie d’une Histoire générale des Pays-Bas autrichiens par Jean des Roches, marque l’étape initiale de l’édification d’une histoire nationale. Entre 1805 et 1807, donc en pleine période française, une Histoire de Belgique, la première histoire nationale complète de la Belgique, est publiée par Louis Dewez, d’ailleurs fonctionnaire du régime français en Belgique. L’histoire générale et l’idée d’une identité nationale et historique des Belges ne sont donc pas nouvelles en 1830. Cependant, cette histoire gagne en valeur après la Révolution. Désormais elle sert à légitimer l’existence de la Belgique en tant qu’État-nation indépendant.

L’affirmation d’une identité nationale se fonde, au moins en grande partie, sur l’élément flamand en Belgique. Néanmoins les élites belges n’encouragent pas la « flamandisation » du pays dont la spécificité repose davantage sur son bilinguisme. Celui-ci n’est que l’exemple clé de cette double culture romane et germanique (ou Gaule et Germaine, pendant l’antiquité), d’où le concept de « mythe du carrefour », qui souligne la fonction de trait d’union entre cultures de l’Europe du Sud et du Nord.

Il ne s’agit donc pas tellement d’une définition de l’identité nationale par la langue, mais plutôt par la culture et l’histoire. En Belgique, comme ailleurs, la construction d’une identité nationale et la valorisation du droit à l’existence d’un État indépendant se fondent sur la création d’une histoire nationale. Cette histoire, pour la Belgique, est centrée autour d’une notion bien précise : celle de la domination étrangère. L’idée est la suivante : à l’origine, soit avant l’Empire romain, les Belges formaient un peuple, ou plutôt, un ensemble de peuples libres et heureux. La conquête par Jules César, cependant, fut la première d’une longue série de soi-disant « dominations étrangères » par les Français, les Espagnols, les Autrichiens, de nouveau les Français et enfin les Hollandais. Les historiens parlent toutefois d’un « mythe des dominations étrangères », parce que les puissances n’étaient pas, dans les périodes concernées, considérées comme étrangères – l’idée dominante reposant sur une notion anachronique de nationalité. Les Pays-Bas faisaient simplement partie d’États plus grands et étaient gouvernés par des souverains considérés comme légitimes.

Le mythe des dominations étrangères est lié à un autre mythe, celui de la lutte incessante pour la liberté (et face aux oppresseurs). Les Belges n’ont pas seulement été dominés par des régimes étrangers, ils ont aussi toujours résisté avec beaucoup de courage et de bravoure. Cette vision incite le culte, dans la culture historique populaire, de batailles nationales et de héros qui ont lutté et donné leur vie pour la liberté et la patrie. L’apothéose – et la clef de voûte – de cette histoire réside dans la révolution de 1830 et la fondation de l’État indépendant. Enfin – « après dix-huit siècles passés à souffrir et à combattre » – la lutte a abouti et les Belges ont reconquis leur liberté originelle.

L’écriture d’un récit national implique tout d’abord l’assemblage des histoires provinciales afin d’obtenir une seule et même histoire, celle d’un peuple. Ceci a longtemps posé problème aux historiens belges, étant donné que pendant de longues périodes (au Moyen Âge notamment), les provinces des Pays-Bas n’étaient pas unies. La solution consista à accorder plus d’intérêt à certaines ou même à une seule des provinces, à la considérer comme le cœur de la nation, et son histoire comme la colonne vertébrale de l’histoire nationale. Parfois, le duché de Brabant fut choisi pour jouer ce rôle (notamment au XVIIIe siècle), mais le plus souvent (surtout au XIXe siècle) ce fut – justement – l’ancien comté de Flandre. Ce choix provient du fait que le comté fut, au Moyen Âge tardif, la province la plus prospère et la plus florissante, aussi bien du point de vue économique, culturel que politique. Dans cette histoire, le conflit entre le comté de Flandre et son supérieur féodal, le roi de France, formait le récit principal. Il fournissait donc aussi le drame essentiel du récit national belge. Cela eut notamment pour conséquence que la bataille de Courtrai du 11 juillet 1302, connue au XIXe siècle sous le nom de bataille des Éperons d’Or (la plus grande victoire d’une armée flamande contre les Français), devint aussitôt l’apogée, le moment clé, la gloire par excellence, et le symbole de toute l’histoire nationale.

Le rôle principal de la France comme ennemie éternelle ne peut pas être compris seulement par la logique interne du récit, mais s’explique aussi par des raisons liées à la situation politique et culturelle de la période même. Plus que tout autre pays, la France devait être considérée par le jeune et précaire État belge comme une menace pour son indépendance et son intégrité nationale. L’histoire devait motiver les Belges du XIXe siècle, et encourager leur amour de la liberté et leur ténacité. Le récit national montrait en effet, croyait-on, que la France avait toujours visé la Belgique, et que les Belges s’étaient toujours opposés à cette intimidation. Dans un pamphlet de 1853, Charles Potvin l’a écrit clairement : « Les Belges savent comment on lève l’étendard de la révolte contre l’empereur. Mais la France à elle seule est leur empereur et leur pape : éternelle ennemie qu’ils trouvent en travers de tous leurs progrès, qu’ils ont à combattre sans cesse, à subir quelquefois, à n’accepter jamais. » Il soulignait ce point justement pour donner une vue générale de l’histoire nationale. C’était une histoire glorieuse, mais dans laquelle la nation s’était heurtée constamment à l’hostilité française :

« La Belgique des communes, la Belgique de la liberté, de l’égalité, de la civilisation démocratique, se fonde, grandit, triomphe à chaque siècle : à chaque siècle, l’ambition de la France l’arrête, l’ensanglante, la ruine. »

Les drames patriotiques, qui avaient pour toile de fond des périodes très variées, semblaient servir à munir le récit d’exemples et de preuves. Coup sur coup, le roi de France apparaissait comme « le tourmenteur éternel de notre liberté ». Cependant, l’enjeu n’était pas exclusivement la liberté de la nation, mais aussi et surtout son identité. La lutte n’était pas uniquement menée contre la domination des étrangers, mais également contre leur influence. À travers l’histoire, les rois de France n’ont pas seulement compromis l’intégrité politique et diplomatique de la Belgique-Flandre, mais aussi son caractère et sa nature. Le patriotisme des Belges du XIXe siècle implique qu’ils doivent défendre, coûte que coûte, leur sol natal, ainsi que leur identité, comme on le lit dans une citation du même Potvin, tirée d’une pièce de théâtre historique dédiée à Jacques d’Artevelde, un des héros nationaux, du XIVe siècle : « Français ! nous ! ce serait l’anéantissement !/Jamais ! je suis Flamand et veux mourir Flamand ! »

En tant que plaidoyer pour le culte de l’identité nationale, le message de l’histoire s’inscrivait facilement dans l’actualité culturelle. Plus que la menace politique ou militaire de la France, était redouté le danger de la francisation, qui, d’ailleurs, selon beaucoup de contemporains, n’était plus un risque potentiel, mais une réalité.


Méfiance culturelle

Il était essentiel de développer une culture nationale, une culture qui fût l’expression de l’identité nationale et qui dénonçât l’influence étrangère, particulièrement celle de la France. C’est à travers le théâtre que la lutte la plus ardente a été menée. Ceci est somme toute assez logique, puisque d’une part le théâtre était une des formes de divertissement les plus populaires et donc des plus puissantes. D’autre part, plus encore que d’autres médias, le théâtre, en Belgique comme ailleurs en Europe, était dominé par l’influence française.

L’obstination avec laquelle on a parlé de la nécessité de créer un théâtre national révèle en fait les difficultés et même l’insuccès des efforts. Si les auteurs ont fait de leur mieux pour écrire en néerlandais (comme aussi en français, d’ailleurs) et surtout des pièces très sérieuses inspirées des annales du pays, le public semble avoir préféré malgré tout les comédies et les vaudevilles, français ou « à la française ». Les directeurs de théâtre donnaient leur préférence au répertoire léger et comique, notamment dans la traduction et la mise en scène de pièces qui avaient déjà emporté l’adhésion du public. On a constaté dans un rapport sur l’état du théâtre en Belgique en 1880 : « Il est assez naturel qu’ils [les directeurs] donnent la préférence à des productions dont le succès leur est garanti d’avance par celui qu’elles ont obtenu à Paris. » Les auteurs mêmes, qui voulaient avant tout gagner de l’argent, préféraient la réussite plus ou moins garantie d’une comédie au genre historique, beaucoup plus exigeant sur le plan de l’étude, du temps et du travail à fournir.

Ces problèmes étaient difficiles à surmonter, mais les efforts ont été à la mesure des difficultés. En 1851, Lucien Jottrand publia un texte « sur le théâtre, sa portée et son utilité en Belgique ». L’auteur était une figure assez remarquable dans la Belgique du XIXe siècle. Il était journaliste et avait été surnommé « le flamingant wallon ». Étant wallon, en effet, il était l’un des militants les plus fervents de la culture et langue flamandes. Dans un texte sur le théâtre, il constatait que, dans la culture, l’influence internationale était omniprésente : « D’où la nécessité, ressentie par des petites peuples qui chérissent leur spécificité, d’imiter le moins possible la littérature d’un autre peuple. » Il regrettait que le théâtre belge n’ait pas pu éviter cette tendance. Les Belges avaient ainsi non seulement perdu leur identité, mais l’influence française avait aussi introduit l’immoralité.

Cette objection ne se limitait pas au théâtre bien sûr, mais concernait la littérature française en général. La critique flamande était assez sévère et négative à l’égard de la littérature française, qu’il s’agisse de Victor Hugo, Eugène Sue, George Sand ou Balzac, pas réellement pour des raisons littéraires ou stylistiques, mais surtout pour des questions de moralité. Jottrand insérait cette idée dans un schéma plus général qui opposait le Nord au Sud :

«Il est remarquable que presque tous les peuples nordiques respectent la jeunesse et la famille dans leurs littératures. Les Belges doivent suivre cet exemple, plutôt que celui des séducteurs du Sud. »


La gallomanie sur scène

Le plaidoyer pour une littérature et un théâtre nationaux – ce qui veut dire : libre d’influence étrangère et notamment d’influence française – ne se situait pas seulement au niveau de la théorie et de la politique littéraire et culturelle, mais se reflétait aussi dans le choix des thèmes et des personnages dans les romans et les pièces de théâtre.

Le thème de la gallomanie était très répandu dans la littérature belge et flamande, étant un topos exprimant la gallophobie des auteurs et des critiques. Il y avait là tout d’abord un élément de critique sociale : en Flandre, l’usage du français était surtout la marque d’une élite et des citadins. La volonté de parler français et de se comporter à la française, attribuée surtout à des petits bourgeois et aux membres d’une élite de village (souvent il s’agissait du maire de village, de l’aubergiste ou de l’épicier), représentait cette gallomanie comme une forme de snobisme et même d’hubris. Les personnages étaient ridiculisés et punis à la fin.

Les exemples sont nombreux. Nous n’évoquerons brièvement que le roman d’Henri Conscience, le romancier le plus fécond, populaire et connu de la littérature flamande du XIXe siècle, Siska van Roosemael, de 1844. Il raconte l’histoire d’un épicier de village justement, qui, sous la pression de sa femme, décide d’envoyer sa fille, Siska, dans un pensionnat francophone. Les conséquences sont aussi terribles que logiques : la fille devient hautaine, froide et surtout dépensière ; elle gaspille la fortune modeste de la famille et elle force même le père à franciser son magasin, ce qui finalement ruine le commerce et la famille. Ce n’est que quand tout est perdu que Siska et sa mère se repentent et s’adressent à Dieu en priant : « De l’immoralité française, délivrez-nous, Seigneur. »

L’éthique bourgeoise qui détermine la littérature flamande (du moins au milieu du XIXe siècle) prescrit que chacun (comme les personnages) doit respecter sa position dans la société. En général deux facteurs persuadent les malheureux de sortir du droit chemin : des personnes et des lieux. Parmi les protagonistes qui personnifient l’influence pernicieuse, dans les romans et les pièces de théâtre, on trouve presque toujours des Français de nationalité ou de naissance, ou bien des gallomanes, représentés comme des fanatiques qui s’entichent de la langue et de la culture françaises. Quant à l’influence pernicieuse exercée par des lieux, on trouve tout d’abord, bien sûr, Paris. Mais également, de façon plus surprenante, Bruxelles. Cette ville est assez souvent considérée, et parfois nommée explicitement, comme le « petit Paris », une sorte de purgatoire de Paris. Cette réputation était liée au fait que, tout d’abord, Bruxelles était une grande ville, ce qui alimentait cette image d’immoralité. Mais aussi, Bruxelles est par rapport à la Flandre le prototype de la ville francisée, et le centre, même l’avant-poste, de la francisation de la Belgique. D’ailleurs, notamment aussi aux Pays-Bas, dans la littérature néerlandaise, la réputation de Bruxelles comme avant-poste de la culture française – y compris l’idée d’influence négative et de danger – est bien présente.

Nombreux, dans les romans et sur scène, sont les personnages, des jeunes surtout, qui se rendent à Bruxelles et à Paris, parfois pour des raisons d’éducation (pensionnat, école d’art), et qui reviennent chez eux, plus ou moins pervertis. À leur retour, ils n’adhèrent plus « à la bourgeoisie close de leur famille », comme l’explique Carlos Tindemans, auteur d’un ouvrage sur le théâtre flamand au XIXe siècle. L’image de Paris, comme source empoisonnée et comme lieu de perdition, se rencontre partout dans les textes. Par exemple, on trouve une réplique très significative, tirée d’une pièce de théâtre de 1867, Maria van den Bergh, par Julius van der Voort :

« Paris ! ce nom seul me cause un frémissement glacé à travers les veines ! Peut-être que mon imagination poétique le représente trop affreux, mais Paris me semble le lieu de rencontre de l’écume de l’humanité, le centre autour duquel les passions animales se bousculent, une Méduse, qui pétrifie sa victime pour toute jouissance noble, bref, une fosse qui engloutit tout ce qui est moral. »

Beaucoup des thèmes et motifs évoqués sont développés dans une pièce de théâtre de 1841, intitulée De Gallomanie, of de Verfranschte Belg, un vaudeville de Karel Ondereet. Le personnage principal est Monsieur Matthys, un négociant de Bruxelles, passionné par tout ce qui est français. Il parle flamand, mais il larde ses phrases, à tort et à travers, de mots et d’expressions français. Matthys a une fille, qu’il est tenté de promettre à un charlatan qui se fait passer pour un Parisien. Ce personnage du gallomane ridicule est opposé à celui de Monsieur Goethals, un ami de Matthys, qui, lui, est un « bon » et « vrai » flamand. Goethals ne se sent pas à l’aise à Bruxelles, car, dit-il, « il me paraît plutôt un faubourg de Paris, qu’une capitale flamande, et cela me dégoûte, me rend impatient. » Matthys défend sa position et la francisation de Bruxelles, en en appelant à la mode et à la modernité. « Veux-tu rester toujours en arrière du siècle ? », demande-t-il à son ami.

Ils discutent du théâtre même : Goethals défend bien sûr les efforts entrepris pour créer un théâtre national, tandis que Matthys les considère inutiles, pour la simple raison qu’il n’y a guère d’auteurs et d’acteurs capables en Flandre : « Les Flamands sont trop rustres, il leur manque l’esprit ; ils n’ont pas ce laisser-aller, ce sans-gêne, si propre aux Français et si nécessaire au théâtre. » Cette attitude de mépris envers son propre peuple, répugne son ami : « Voir un Flamand avouer qu’il est bête est choquant. »

Ceux qui renoncent à leur propre identité nationale et qui collaborent avec les Français sont condamnés et ridiculisés : ce sont les « fransquillons ». Dans les pièces historiques ils étaient nommés les léliards (les partisans du lys, symbole de la monarchie française), opposés aux liebards (nommés d’après le lion de Flandre) ou les klauwaerts (d’après les griffes du lion). On trouve des analogies évidentes entres les léliards, les partisans de l’ennemi, les collaborateurs dans les pièces historiques d’une part, et les francophiles et les gallomanes dans les comédies d’autre part. Dans les pièces historiques, ces léliards semblent être des gallomanes du XIXe siècle projetés en plein Moyen Âge. Ils ne boivent pas de bière flamande, mais du vin français : « Vive la France, messieurs, pour le vin ! » Ils ne sont pas simplement des collaborateurs politiques, ils sont aussi des « bâtards », exaltant tout ce qui est français et donc étranger.

Plus tard, le mouvement flamand va changer de caractère. Il va devenir plus politique (moins littéraire et culturel) et plus radical. Surtout, une partie de ce mouvement va abandonner l’idée d’un patriotisme belge pour une stratégie anti-belge. Dorénavant, l’État belge, comme francophone, est considéré non comme essentiellement différent de la France, mais comme une nouvelle, une dernière émanation de l’éternel ennemi français. Mais cela est l’histoire du XXe siècle.

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