Écrivains français en Hollande au XVIIe siècle (Gustave Lanson, 1921) Revue des Deux Mondes
Ecrivains français en Hollande pendant la deuxième moitié du XVIIe siècle Gustave Lanson Revue des Deux Mondes tome 5, 1921
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L’un des plus beaux sujets qui puissent s’offrir à un historien français, est l’étude de la diffusion de notre civilisation à travers le monde. Ce n’est pas qu’elle n’offre à l’amour-propre national que des motifs de satisfaction. Notre émigration, — mettez à part les deux moments de la Révocation de l’Édit de Nantes et de la Révolution, — n’a jamais été considérable ; et dans tous les pays d’outre-mer, y compris parfois nos propres colonies, l’élément français ne compte guère.

Mais le personnel que nous avons fourni à l’étranger ne doit pas être évalué seulement au point de vue de la quantité : le point de vue de la qualité n’a pas moins d’importance. Et, de ce côté-là, nous nous relevons sensiblement. La difficulté est que la quantité se constate facilement, tandis que la qualité, à ce qu’il semble, ne se mesure pas.

Un professeur américain, il y a quelques années, a trouvé un moyen ingénieux de la faire apparaître. Les statistiques de l’émigration aux États-Unis nous placent à peu près au dernier rang des nations européennes. Par le nombre, nous ne comptons pas dans la formation de ce grand peuple. Mais en établissant à l’aide de la Biographie Nationale la liste des hommes qui ont, à un titre quelconque, marqué leur passage dans l’histoire des États-Unis, le professeur Rosengarten s’est aperçu que, après l’élément anglo-saxon, l’élément français était celui qui avait le plus fourni. Il se plaçait sensiblement avant l’élément allemand dont importance numérique est tellement plus considérable.

Méthode très approximative sans doute, et un peu simpliste, mais dont le résultat ne saurait être contesté.

Par une tout autre méthode, c’est encore le problème de la qualité que résout M. Gustave Cohen, — un grand blessé de Vauquois, — ancien professeur à l’Université d’Amsterdam, professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg, dans un excellent ouvrage intitulé : Écrivains Français en Hollande dans la première moitié du XVIIe siècle. Laissant de côté la pénétration de la langue française en Hollande par les relations commerciales et par l’enseignement pratique des maîtres d’école, — sujet étudié magistralement par MM. Salverda de Grave et Ferdinand Brunot, et sur lequel M. Riemens a récemment apporté une importante contribution, — ne s’inquiétant pas de rechercher combien nous avons envoyé en Hollande d’artisans, de cuisiniers, de coiffeurs ou de modistes, M. Gustave Cohen n’a regardé que l’élite intellectuelle. Il s’est demandé ce que la France a donné ou prêté aux Provinces Unies d’étudiants d’Université, de poètes, d’érudits, de penseurs de tout ordre. Son premier volume nous conduit au milieu du XVIIe siècle ; le deuxième nous mènera jusqu’à la Révocation : espérons qu’il ne nous le fera pas attendre trop longtemps.

Le sujet était plein de difficultés : l’histoire littéraire se déroule ici en marge de la littérature. Un seul chef-d’œuvre dans le champ de la recherche : le Discours de la Méthode. Assez peu d’œuvres secondaires ; plus de latin que de français. Des lettres, quelques fragments de mémoires, de journaux, d’albums ou de carnets. Surtout des documents d’archives, registres d’état civil ou d’Université, pièces d’administration, contrats, etc. : plus de néerlandais que de français. Peu à peu, d’une multitude de petits faits et d’indices incomplets, patiemment recueillis, rapprochés ingénieusement, prolongés par des inductions prudentes et subtiles, l’image claire de tout un passé disparu a surgi. Beau travail de restauration archéologique où l’immense savoir de l’érudit a été fécondé par une imagination d’artiste, où la hardiesse enthousiaste de l’artiste a été réglée par la méthode scrupuleuse de la critique : travail bien français et qui fait honneur à la science française, où toutes les facultés humaines, faculté poétique, goût, sensibilité, sont disciplinées, et non éliminées, par la forte spécialisation.

La matière de M. Cohen se distribuait elle-même en trois tableaux. Un de nos poêles s’enrôle dans les armées du prince d’Orange ; les régiments français au service de la Hollande défilent devant nous : premier tableau. Des érudits, des étudiants de chez nous affluent à l’Université de Leyde ; le pays latin de Hollande se découvre à nos yeux : second tableau. Un gentilhomme français, le sieur Du Perron, — Descartes, — soldat d’abord dans l’armée du prince Maurice, puis immatriculé dans deux ou trois universités de Hollande, fait de ce pays l’asile de sa pensée solitaire, destinée à renouveler le monde des idées. C’est le troisième tableau, suite et synthèse des deux autres.

Dans les deux premiers tableaux, les individus servent à faire connaître la vie collective, militaire et civile. Dans le troisième, tout se ramène à l’individu qui occupe toute la scène par le droit du génie.

J’ai dit tout à l’heure que la matière s’organisait d’elle-même. Ne me croyez pas tout à fait. Un livre ne se compose tout seul que dans l’esprit qui possède l’ordre ; et c’est un mérite de M. Cohen d’avoir trouvé son plan dans la nature de son sujet.


I

Des relations séculaires, commerciales et féodales, entre la France et les provinces septentrionales des Pays-Bas ; la renommée militaire du Taciturne et du prince Maurice ; le lien de la religion calviniste ; l’Édit de Nantes et la paix de Vervins qui, mettant fin à la guerre civile et à la guerre étrangère, laissent sans moyens d’existence des milliers de gentilshommes et de soldats : de tout cela se forme le courant qui, vers la fin du XVIe siècle, porte la jeune noblesse protestante de France et une foule d’aventuriers, — parfois même des catholiques, qui n’avaient d’industrie que la guerre et pour qui partout l’Espagnol était l’ennemi, — à venir se mettre au service des Provinces-Unies.

Les États formèrent des régiments anglais, écossais, allemands, français. Auxiliaires précieux pour ces fils des Gueux qui continuaient la lutte héroïque contre l’immense monarchie espagnole pour la défense du sol et la liberté de conscience ; précieux aussi pour ces marchands avisés qui, payant des bras étrangers pour les besognes nécessaires et improductives de la guerre, réservaient les forces vives de la nation pour l’activité qui crée la richesse, et voyaient d’ailleurs rentrer dans leur bourse l’argent que les soudards dépensaient dans le pays.

C’est une histoire épique que celle des régiments français. Le premier est formé en 1599 par Odet de la Noue, fils du fameux capitaine huguenot : 2 000 hommes répartis en dix compagnies. Les volontaires affluent si bien qu’à la mort du successeur de La Noue, — Henri de Coligny, sieur de Châtillon, petit-fils de l’amiral et neveu du Taciturne, — le régiment est dédoublé. Les nouveaux colonels sont Guillaume de Hallot, sieur de Dommarville, le lieutenant-colonel du premier régiment, et Léonidas de Béthune, un cousin de Sully.

Rude vie, rude guerre, rudes gens.

Nous pouvons imaginer ces héros d’autrefois d’après le règlement militaire et d’après un Traité hollandais du maniement d’armes ; les voici, casque en tête ou feutre à larges bords, avec un haut panache blanc ou rouge, fraise au cou ou ample collet, cuirasse devant et derrière, avec l’écharpe blanche ou multicolore en sautoir. Les piquiers ont la pique de dix-huit pieds ; les mousquetaires les lourds mousquets à balles de dix à la livre, et la fourchette où l’on appuie l’arme pour tirer ; les arquebusiers ont l’arquebuse qui porte balles de vingt à la livre. — Les piquiers protègent arquebusiers et mousquetaires pendant qu’ils rechargent leurs armes : la baïonnette n’est pas encore inventée. — Les régiments marchent au son des tambours et des trompettes, précédés d’immenses enseignes aux plis lourds.

Ces héros sont magnifiques, et pas commodes. Ils aiment le vin, le jeu, les femmes. Ils sont prompts à dégainer, surtout quand ils ont un peu bu. Ils dégainent contre les Anglais du régiment de Vère, contre les bourgeois, entre camarades. Ce ne sont que rixes et duels. Malheur aux officiers qui s’interposent ! Ils tuent un colonel ; ils blessent deux capitaines. Les brelans, les cabarets, les mauvais lieux les voient plus souvent que le prêche.

Bons huguenots d’ailleurs, à la morale près, et qui, s’ils ne vivent pas selon la loi de Christ, sauront mourir pour son Évangile dont l’Espagnol, serviteur de l’idolâtrie romaine,, menace le règne.

On ne vit pas vieux, à l’ordinaire, dans les régiments français. Colonels et officiers ne durent pas longtemps. Un boulet emporte la tête de M. de Châtillon en 1601, au siège d’Ostende. Léonidas de Béthune est tué en 1603, en essayant d’arrêter, une rixe de soldats. Dommarville tombe en 1605 à Mulheim.

Tués aussi, en peu de temps, autour d’Ostende et à Nieuport, les capitaines Cormières, La Simardière et Marescot ; au siège de Rhinberc, le lieutenant de la compagnie Pomarède ; au siège de Grave le capitaine Fulgous, le lieutenant de la compagnie Hallard, les capitaines du Hamelet, Montmartin et La Gravelle ; au siège d’Ostende, les capitaines Sarocques et Montesquieu de Rocques : là disparait aussi, par blessure ou maladie, le capitaine Robert de Schelandre.

Ces pertes d’officiers laissent deviner que les compagnies fondent vite. Au siège de Grave, du 4 août au 21 septembre 1602, Schelandre perd 45 hommes sur 105 ; la compagnie Dupuy laisse par terre, avec son capitaine, la moitié de son effectif : et des 173 hommes de la compagnie colonelle du régiment Dommarville, il reste 39, moins du quart. Dans la défense d’Ostende, les pertes sont telles que les quatre compagnies françaises, qui doivent être relevées, sont retenues au front avec les troupes de relève.

Parmi les noms de tous ces officiers tombés au champ d’honneur, — noms bien français, picards, normands, poitevins, gascons, provençaux, — il y en a un, familier plus que tous les autres aux lettrés, mais, malgré cela, d’étrange figure, et qui n’est pas de chez nous : c’est celui du capitaine Schelandre. Ce Schelandre, — Xelandre, Chalander, Schalander, comme l’appellent les documents, Robert de Schelandre, comme il signe, — était en effet le petit-fils du vieux reitre Jehan Thin von Schelnders, voisin batailleur et pillard des évêques de Verdun, et le fils de Robert de Thin, seigneur de Schelandre, gouverneur de Jametz, qu’il défendit héroïquement contre le duc de Lorraine : par ce Robert, la race allemande des Schelnders entre dans la famille française, cœur et nom. Robert, fils, aîné de Jean, a pour fils aîné le second Robert dont nous suivons assez bien la carrière. Ancien page du roi Henri IV, inscrit dès 1599 sur les registres de La Haye, il commande à 113 piquiers et mousquetaires. Après la bataille de Nieuport, on lui donne la compagnie Marescot dont le chef vient d’être tué ; blessé d’une balle de mousquet à la poitrine au siège de Bois-le-Duc, en garnison à Berg-op-Zoom pour sa convalescence, il prend part au siège de Grave, et il amène sa compagnie à Ostende que les Espagnols assiègent. C’est là qu’en 1603 la compagnie de « feu Schelandre » est donnée à son lieutenant La Caze.

Il est donc mort en pleine jeunesse. Et c’est dommage, vraiment dommage. Et qu’il s’appelle Robert, non pas Jean. Car ces deux faits malencontreux défendent à M. Gustave Cohen de reconnaître dans le capitaine du régiment Dommarville le poète de Tyr et Sidon, de cette tragédie de sang muée ensuite par son auteur en une tragi-comédie pittoresque, qui est sous ses deux formes l’une des œuvres les plus intéressantes du théâtre français avant Corneille. Quelle joie c’eût été pour un érudit de remplir les lacunes de la biographie de l’écrivain par les états de service du capitaine !

Mais la réalité ne s’ordonne pas pour la beauté de l’histoire ni le plaisir de l’historien.

Jean de Schelandre, le poète, est simplement le cadet de Robert. Il a servi aussi en Hollande, où il est venu rejoindre son frère en 1600, au sortir de l’Université de Heidelberg. Comme il ne fut sans doute que soldat ou lieutenant, les documents sont muets sur lui, à moins qu’il ne faille le reconnaître dans ce Salander cuirassier de la compagnie Villebon que nous nomme un document de 1609.

Mais si les documents se taisent du cadet, sa poésie parle : son poème sur la Bataille de Nieuport, surtout son Ode Pindarique sur le voyage fait par l’armée des États de Hollande l’an 1602 et sur la prise de Grave, sont d’une exactitude historique et topographique que M. Cohen a fort bien mise en lumière, et qui révèle le soldat.

On pourrait se demander en quoi il importe à la littérature française que ce poète provincial ait fait la guerre aux Pays-Bas plutôt qu’en Italie, et sous le prince Maurice plutôt que sous Rohan.

C’est que, malgré les mœurs soldatesques, il y avait tout de même une atmosphère, un esprit dans les troupes des États. Comme il y en aura dans l’armée de Rochambeau, en Amérique. La cause était celle de l’indépendance d’un peuple et de la liberté religieuse. Un grand souffle traversait-parfois ces âmes d’aventuriers. On le sent passer çà et là dans les rudes vers de Schelandre.

Mais, de plus, la poésie gagne à ce que le poète ne demeure pas dans son cabinet, et respire un autre air que celui des chapelles et des coteries : mieux valut pour Schelandre courir fortune avec les régiments Dommarville ou Béthune que de guerroyer de la plume à Paris dans une « brigade » poétique. De cette vie d’action sortiront dans son œuvre des notes réalistes par où Schelandre se logera en assez belle place dans la robuste et savoureuse littérature qui entoure Malherbe et précède Corneille.

Ce ne sera pas rhétorique, ni copie d’un ancien, ce sera expérience vécue, image exacte de ses compagnons, — et peut-être de ce que lui-même, à un moment, avait été, — quand plus tard il fera, dans sa Stuartide, la peinture des soldats de fortune.

…Ils sont de par le monde envoyés,
Prodiguement aux guerres employés,
Et, la plupart, lardés de coups d’épées,
Embalafrés, bras ou jambes coupées ;

L’Orme, des Champs, la Planche, du Noyer,
Le Jonc, du Lac, le Sable, du Vivier,
La Fleur, du Pré, des Jardins, la Verdure,
Sont tous leurs noms ; leur surnom : L’AVENTURE !

Leur surnom, L’AVENTURE ! Est-ce que Rostand n’eût pas envié au vieux poète cette soudaine envolée lyrique du couplet réaliste ?

Et n’est-ce pas le « poilu » du XVIIe siècle qu’on entend grogner dans la tragi-comédie de 1628, quand le sergent « La Ruine » se plaint de sa vie de misère et de ses chefs :

C’est un meschant mestier d’estre pauvre soldat.
Le service est pour nous. Messieurs les Capitaines
En ont la récompense au despens de nos peines ;
Et, pour paroistre en mine, ils nous rendent tous gueux,
Combien qu’aux bons effets nous paroissions plus qu’eux.
S’ils tombent quand et nous en disette importune,
Ou si d’une desroute ils craignent l’infortune,
Ces panaches flottans, ces veaux d’or, ces mignons,
Pour estre plus au seûr, nous nomment compagnons ;
Vous croiriez, à leur dire, et mesme les plus chiches,
Qu’au sortir du combat ils nous feront tous riches ;
Qu’en pères des soldats, partageans le butin,
Nos piques nous seront des aulnes à satin.
Mais, si tost qu’ils ont veu l’occasion passée,
La libéralité leur sort de la pensée.
Si nous sommes vainqueurs, l’honneur en est à tous ;
Mais le fruit du travail n’en revient point à nous :
Le gain remonte aux chefs, la risque estant finie,
Qui, sur nostre pillage, usans de tyrannie,
La poule, sans crier, des bons hostes plumans,
Ne nous laissent jouyr que des quatre elemens.
Si nous sommes battus, chaqu’un lesche sa playe,
Et tel doit au barbier deux fois plus que sa paye,
Qui, le soir de sa monstre, à peine aura de quoy
Nourrir en sa personne un serviteur du roy.
Jamais nostre bon temps n’arrive qu’en cachettes,
Car nostre bien public sont des coups de fourchettes ;
De fatigues sans fin nous portons le fardeau,
A peine ayans le saoul de mauvais pain et d’eau.
Cependant ces messieurs veulent que, pour leur plaire,
Nous ayons l’œil gaillard, l’armure toujours claire,
Desrouillans nostre fer et dehors et dedans,
Cependant que le jeusne enrouille tout nos dents.
Il est vrai que souvent nous faisons la desbauche
D’un demy tour à droite, un demy tour à gauche,
Dançant par entre-las des bransles différents,
Pour serrer et doubler nos files et nos rangs ;
Si bien qu’à regarder nos jambes sans nos trongnes,
Un passant nous prendroit pour un balet d’yvrongnes.
Aussi sommes-nous saouls jusqu’à nous en fascher,
J’entends saouls de marcher, affamez de mascher :
Car, quant à l’appétit, rarement il nous quitte,
Estant d’autant plus grand que la solde est petite.
Enfin, lorsqu’un de nous en sa poste est campé,
S’il dort, c’est d’estre las, non d’avoir trop soupe…

Voilà la vie qu’on mène dans les régiments français au service des États. La voilà vue d’en bas, sans panache et sans « bourrage de crâne. » C’est la Hollande qui a fourni à la poésie française ces deux morceaux d’art réaliste.

Enfin si l’on veut se représenter de quelle conséquence il fut pour la France que tant de ses enfants s’en allassent apprendre la guerre sous le prince Maurice, songez que Turenne, qui fut sept ou huit ans capitaine au régiment de Maisonneuve, sortit de cette école, et que Descartes y passa. Ces deux noms en disent assez.


II

[…]

 

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