source : http://cdlm.revues.org/5735


Isabelle Renaudet, « Le détour par la France des médecins espagnols au XIXe siècle : entre exil politique et formation scientifique », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 82 | 2011, mis en ligne le 15 décembre 2011,

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RÉSUMÉ

Cet article analyse la trajectoire de médecins ayant subi l’exil entre la fin de l’occupation napoléonienne et la chute d’Isabelle II. Ce groupe d’hommes est constitué d’afrancesados notoires et de libéraux. Le croisement de leurs biographies permet d’aborder la question des retombées de l’exil sur la société espagnole. En favorisant les transferts de savoirs de la France vers l’Espagne, l’exil a eu des conséquences positives en matière de santé publique. Les pratiques de ces scientifiques sont mises en parallèle avec celles de médecins espagnols qui ont quitté volontairement leur patrie pour se former à l’étranger. Bien que différentes, ces deux expériences se rejoignent : ces hommes font les mêmes usages de leur séjour, mettant leurs nouveaux savoirs au service de la modernité médicale.


TEXTE INTÉGRAL

Entre la fin de l’occupation napoléonienne et les années 1930, le développement des sciences médicales a été placé en Espagne sous le signe de la discontinuité. L’historiographie a mis en évidence les séquences qui rythment l’essor de cette discipline, faisant alterner phases d’expansion et phases de récession. Le règne de Ferdinand VII correspond de ce point de vue à un véritable effondrement de la pensée scientifique. La réaction absolutiste marque en effet la fin des avancées résultant de la politique d’ouverture à l’Europe mise en œuvre au temps de Charles III. Deux phénomènes se conjuguent donc, aboutissant à la ruine des progrès réalisés : le pays se referme sur lui-même, alors que se déchaîne une persécution systématique contre les idées libérales.

Si le règne de Ferdinand VII constitue une période noire, l’époque d’Isabelle II apparaît en revanche comme une époque plus favorable à la reprise de l’activité scientifique. Elle a été pour cela même qualifiée « d’intermédiaire » entre les temps difficiles situés entre 1814 et 1833 et l’ère qui s’ouvre avec le Sexenio democrático où des changements décisifs interviennent. Certes, entre 1833 et 1868, les aléas de la vie politique ne mettent pas un terme aux persécutions contre les secteurs progressistes de la société espagnole. Mais la répression devient moins systématique. Le pays sort en outre de son isolement. La circulation des idées s’opère donc plus librement qu’autrefois permettant aux milieux médicaux d’intensifier leurs relations avec les foyers de modernité situés au nord-ouest du continent. Le livre médical, traduit et diffusé au-delà des Pyrénées, la presse qui connaît alors une forte expansion, mais aussi la mobilité des hommes qui franchissent la frontière, constituent les vecteurs privilégiés de ces transferts de savoirs. Le règne d’Isabelle II a donc préparé la renaissance scientifique opérée sous la Restauration. Plusieurs facteurs expliquent ce nouvel essor : facteurs politiques, liés à la stabilité relative du régime à partir de 1875 ; facteurs culturels, à travers l’influence exercée par les courants de pensée venus d’Europe à l’instar du positivisme qui introduit la mentalité expérimentale dans la péninsule. Au-delà de la guerre hispano-américaine de 1898, l’essor du régénérationisme enfin a été essentiel : il contribue à valoriser l’activité scientifique comme l’une des réponses en mesure de sortir le pays de son retard. Ce mouvement aboutit à une véritable « cajalización » de la société espagnole, par référence au prestige acquis par le grand savant aragonais, Santiago Ramón y Cajal (1852-1934), dont les travaux sur le système nerveux sont récompensés en 1906 par le prix Nobel de médecine. Le nom de Cajal symbolise donc ce renouveau de la science espagnole, tout comme la création en 1907 par le ministère de l’Instruction Publique de la Junta para Ampliación de Estudios (JAE). L’objectif de la JAE est en effet de favoriser le développement scientifique en fondant de nouvelles structures de recherche et en encourageant la formation à l’étranger des élites culturelles. Avec la JAE, l’Espagne renoue donc avec une politique scientifique ambitieuse comme elle n’en avait plus connu quasiment depuis la fin des Lumières.

Dans ce processus séculaire de lente renaissance de l’activité scientifique, on se propose d’examiner le rôle joué par l’exil. Ce terme sera envisagé ici dans ses deux acceptions : au sens fort d’arrachement, le plus souvent douloureux, à la terre dont on est originaire, pour des motifs politiques ; mais aussi comme renvoyant à un séjour obligé, réalisé loin de ses proches et de ce à quoi on est attaché. La première partie de cette étude sera centrée sur l’analyse de cet exil politique vécu par les élites médicales espagnoles, surtout durant la première moitié du xixe siècle. La seconde s’attachera à décrire cette autre forme d’émigration conduisant les hommes de l’art à aller se former à l’étranger. Au-delà des différences radicales marquant chacune de ces expériences, on tentera de mettre au jour les points communs se dégageant de ces deux types de mobilité, en termes de retombées pour la société espagnole.

La plupart des médecins espagnols contraints de se réfugier hors de la péninsule pour des motifs politiques durant la première moitié du siècle peuvent être considérés comme les lointains héritiers des Novatores. Ce terme désigne les élites qui, à la fin du xviie siècle, entendent remédier au retard scientifique par l’européisation des savoirs. Partisans du dialogue avec la communauté médicale étrangère, ces hommes ont misé sur l’ouverture sur le monde extérieur pour favoriser l’expansion de la science. Si les continuateurs des Novatores trouvent dans la politique de la monarchie bourbonienne au xviiie siècle les moyens de réaliser leur objectif, ils se heurtent en revanche de plein fouet à la ligne intransigeante défendue par Ferdinand VII. L’exil qui frappe ces médecins au temps de la réaction absolutiste résulte en effet foncièrement du commerce qu’ils ont lié avec la pensée scientifique étrangère. Tout autant que leur affiliation à des courants culturels venus d’ailleurs toutefois, c’est leur attachement à l’idéologie libérale qui les oblige à quitter le pays. Les membres du corps médical chassés d’Espagne entre 1813 et 1833 relèvent donc de deux groupes : les afrancesados d’une part, les libéraux de l’autre, qui, avant comme après l’épisode du Trienio de 1820 à 1823, sont systématiquement persécutés.

Le terme afrancesado qui désigne à la fin du xviiie siècle l’Espagnol francisé acquis aux théories et aux mœurs venues de France, revêt une acception nouvelle avec l’occupation napoléonienne. S’appliquant alors à ceux qui ont soutenu l’action de Joseph Ier, le mot devient synonyme de collaborateur à la politique de l’occupant. Il se teinte donc d’une coloration péjorative. Parmi ces médecins afrancesados victimes de l’exil, Tomás García Suelto (1778-1816) occupe une place de premier plan. L’itinéraire de García Suelto est d’autant plus intéressant qu’il permet de mettre en lumière les liens anciens unissant certains membres du corps médical espagnol à la France. Compte tenu du retard de la péninsule en matière scientifique, le pays voisin constitue en effet une sorte de laboratoire que les élites médicales ont pris l’habitude de fréquenter. Ces séjours sont d’autant plus banals au siècle des Lumières que la monarchie bourbonienne les a encouragés en aidant financièrement les éléments les plus brillants à franchir la frontière. Cette politique d’échanges répond de la part de l’état à une volonté de modernisation destinée à former les cadres dont le pays a besoin. Le domaine médical n’est d’ailleurs pas le seul à être concerné par ce type de mobilité, le détour par l’étranger étant courant pour ceux qui entreprennent des études de chimie par exemple. Avant même que l’exil n’amène les médecins espagnols à prendre le chemin de la France, certains y ont donc déjà vécu. C’est le cas de García Suelto. Ce médecin né à Madrid, qui a réalisé ses études à Alcalá de Henares, s’est fait le propagateur en Espagne des thèses de François Xavier Bichat (1771-1802), l’un des membres éminents de l’école anatomopathologique parisienne, dont il traduit l’un des ouvrages majeurs en 1806-1807, Investigaciones fisiológicas sobre la vida y la muerte. Familier de la littérature médicale française, García Suelto se rend dans ce pays en 1806, avant même l’occupation de la péninsule par les troupes napoléoniennes. Ce séjour lui donne l’occasion de se lier avec le fameux chirurgien Dominique Jean Larrey. Dès 1807 ainsi, García Suelto est nommé médecin de l’armée impériale sur proposition de Larrey. En 1808, lors de l’invasion, García Suelto franchit la frontière et sert le pouvoir mis en place par Joseph Ier. Sa collaboration étroite avec les Français explique donc qu’il suive la retraite de l’armée vaincue en 1813. Il est nommé dans un premier temps directeur de l’hôpital militaire d’Auch, puis de Montauban, avant de s’installer définitivement à Paris en 1815. Durant son exil en France, García Suelto reste actif, rédigeant notamment le supplément au dictionnaire médical espagnol d’Antonio Ballano. Il meurt le 10 septembre 1816 dans la capitale où il avait fixé sa résidence. Les fonctions occupées par les afrancesados dans l’administration ou l’armée napoléoniennes constituent donc l’un des motifs premiers de leur exil sous le règne de Ferdinand VII.

Le confrère de García Suelto, Manuel Hurtado de Mendoza (1783-1849) représente un autre exemple de ces afrancesados contraints à l’exil en 1813. L’originalité de son parcours tient à deux éléments. Hurtado de Mendoza ne meurt pas hors de sa patrie tout d’abord, puisqu’il revient en Espagne en 1818. Son retour permet en outre de saisir les retombées décisives que l’exil a pu avoir sur la société espagnole en terme de transferts de savoirs. Son séjour à Paris lui a donné l’occasion en effet de se former auprès de François Broussais (1772-1838), adepte de la théorie de l’irritabilité et promoteur de la médecine physiologique. Disciple de Broussais, Hurtado de Mendoza va s’attacher à diffuser les théories de son maître une fois revenu dans la péninsule. Il met à profit pour cela une revue publiée entre 1821 et 1828, intitulée Décadas Médico-Quirúrgicas. Il prend parti en outre dans le débat qui oppose partisans et opposants de la médecine physiologique en publiant en 1826 une brochure intitulée Vindicación y explicación de la Medicina fisiológica.Il signe enfin la traduction de nombreux ouvrages rédigés par son maître : Tratado de fisiologia aplicada a la patología en 1827, De la irritación y de la locura en 1828, Patologia general en 1829. La trajectoire d’Hurtado de Mendoza illustre donc l’une des fonctions remplies par l’exil dans l’économie des transferts de savoirs : favoriser la pénétration dans la péninsule des théories médicales élaborées à l’étranger.

Le second type d’exil qui frappe les élites médicales durant le règne de Ferdinand VII concerne les libéraux. Le climat imposé partout en Europe par la restauration de l’ordre ancien, lors du Congrès de Vienne, fait de la Grande-Bretagne l’un des refuges les plus sûrs en ce domaine. La France accueille cependant aussi quelques-uns des proscrits de la péninsule. La biographie de Benigno Risueño de Amador, né en 1802, à Carthagène, dans la province de Murcie, en constitue une illustration significative. Fils de médecin, Risueño de Amador s’engage tout d’abord dans des études de philosophie et de théologie. En 1823 cependant, il est victime de la répression frappant les partisans du Trienio libéral. Il est de ce fait obligé de trouver refuge à l’étranger. C’est en France que ses pas le conduisent, où il entreprend alors des études de médecine, à Montpellier. Risueño de Amador réalisera une carrière prestigieuse dans son nouveau pays d’accueil. Grâce à l’appui de son illustre compatriote, Mateo Orfila, alors doyen de la Faculté de Médecine de Paris, il obtient en effet le 1er mars 1837 la chaire de Pathologie et de Thérapeutique générales de la Faculté de médecine de Montpellier. Les professeurs qui y exerçaient, consultés par Orfila le 9 mai 1836 à ce sujet, répondirent qu’ils n’en voyaient pas la nécessité. Le 1er mars 1837 cependant, Risueño de Amador était nommé à ce poste. L’influence d’Orfila a donc été décisive ici. Louis Dulieu, qui a retracé l’histoire de l’Université de médecine de Montpellier, impute cette nomination aux « intrigues parisiennes » de Risueño de Amador. Le portrait qu’il en a laissé est d’ailleurs peu flatteur. « Parlant admirablement français », Risueño de Amador est jugé « beau parleur, sachant s’imposer beaucoup plus par sa présence que par son fond ; il avait su séduire les personnalités parisiennes à la suite de l’obtention du Prix Moreau de la Sarthe en 1829, avant même d’avoir été reçu docteur à Montpellier ».

L’intervention du puissant Orfila permet bien en tout cas à Risueño de Amador d’effectuer sa carrière universitaire en France, de 1837 jusqu’en 1849, date de sa mort. Signalons que sa position professionnelle est renforcée par son mariage avec la fille de Jean-Nicolas Berthe, éminent professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier.

L’itinéraire de Risueño de Amador illustre donc un phénomène intéressant : la captation des élites par le pays d’accueil, l’intégration en France du médecin espagnol ayant été facilitée par la formation qu’il y a reçue ainsi que par les liens matrimoniaux qu’il y a contractés. L’épisode douloureux du bannissement au temps de la década ominosa trouve donc dans son cas une issue relativement heureuse. En même temps, Risueño de Amador n’a pas joué un rôle d’intermédiaire culturel entre France et Espagne comparable à celui d’Hurtado de Mendoza par exemple. Son œuvre a connu en effet une diffusion limitée dans sa patrie. Seul a été traduit en 1831 le mémoire qu’il a rédigé le 17 juin 1829 en vue du concours proposé par l’Académie Royale de Médecine de Paris, sous le titre ¿Qué utilidades ha reportado la medicina práctica del estudio de las constituciones médicas y de las epidemias ?. Le catalogue de la Bibliothèque Nationale d’Espagne confirme en outre qu’au moins deux de ses ouvrages ont circulé dans la péninsule dans leur version d’origine. Œuvre de circonstance, marquée par les polémiques de son temps, la production de Risueño de Amador rencontre donc un faible écho en Espagne. Il n’y est pas pour autant totalement inconnu. La ville de Carthagène où il a vu le jour suit ainsi de loin l’ascension de cet ancien fils. Lorsqu’en 1829, Risueño de Amador reçoit le prix Moreau de la Sarthe, le jeune lauréat est félicité par la municipalité. Le médecin montpelliérain atteint en outre une forme de reconnaissance en dehors de sa cité natale comme en témoigne la qualité de correspondant de l’Académie de médecine de Cadix et de Murcie qu’il affiche en 1837 dans l’un de ses ouvrages. À l’échelle de la nation enfin, il est honoré en recevant sous la régence de Marie-Christine la Croix d’Isabelle la Catholique, par Décret Royal du 7 novembre 1836. Les attentions dont il est l’objet sont donc multiples, comme si son pays d’origine participait par là à sa réussite personnelle. Qu’un médecin issu d’un pays dont le retard scientifique est avéré connaisse la gloire dans un des foyers les plus actifs dans le champ de la médecine permet en effet à l’Espagne de vivre une sorte de modernité par substitution. C’est là l’une des retombées indirectes de l’exil. Le fait que Risueño de Amador fasse carrière en France reste toutefois l’exception. La plupart du temps, les élites médicales libérales qui franchissent la frontière ne le font pas en effet à titre définitif. Cette règle se vérifie d’autant plus que, au-delà du règne de Ferdinand VII, l’étau de la répression se desserre.

L’exil du chirurgien Federico Rubio y Galí (1827-1902) l’atteste. Le père de Federico Rubio, avocat, est l’un de ces militants libéraux convaincus bien représentés dans la ville de Cadix où il exerce. Son fils a hérité de sa mentalité progressiste qui prend chez lui la forme d’un engagement républicain : membre de la franc-maçonnerie gaditane, il milite dans les rangs du Parti démocrate en 1854 et se rapproche des positions du leader du républicanisme fédéral espagnol, Francisco Pi y Margall.

Ses activités d’opposant politique au régime d’Isabelle II l’obligent à deux reprises à prendre le chemin de l’exil. En 1860, il trouve refuge en Grande-Bretagne où il travaille auprès du chirurgien William Fergusson ; en 1864, il séjourne à Paris. Cette expérience parisienne a compté à deux titres. Il est tout d’abord accueilli dans les services hospitaliers des professeurs Alfred Velpeau à la Pitié, Pierre Paul Broca à Necker et Auguste Nélaton à Saint-Louis. Il trouve par là l’occasion de se familiariser avec de nouvelles techniques opératoires, notamment dans le domaine de l’orthopédie. Il approfondit également ses connaissances en histologie en suivant un cours à la Faculté de médecine. Il y rencontre le vénézuélien Eloy Carlos Ordoñez, disciple de l’école française d’histologie. Rubio se lie également d’amitié avec l’un des pionniers de cette discipline en Espagne, Maestre de San Juan (1828-1890), venu compléter sa formation médicale dans la capitale. Rubio ne participera pas à l’essor de l’histologie, à son retour dans son pays, mais il manifeste pour cette spécialité un intérêt certain. Il contribuera ainsi à la création d’une chaire d’histologie au sein de l’école de médecine de Séville, durant le Sexenio democrático.

L’exil de Rubio a donc bien servi de vecteur aux transferts de savoirs. Compte tenu de sa spécialité, Rubio a par ailleurs ramené en Espagne de nouvelles techniques chirurgicales. Il a transposé en effet dans la péninsule un certain nombre de modes opératoires appris en Grande-Bretagne ou en France, dans le domaine de l’ovariectomie, de l’hystérectomie ou de la chirurgie orthopédique. Le passage au sein des établissements hospitaliers est donc irremplaçable quand il s’agit de maîtriser des gestes techniques. Non pas que Rubio n’aurait pas acquis ces savoir-faire sans ces séjours à l’étranger. Son activité chirurgicale ultérieure témoigne en effet largement de sa capacité remarquable d’adaptation. Mais l’expérience de l’exil aura permis la transposition directe de techniques qui auraient mis sans cela plus de temps à pénétrer en Espagne.

Plusieurs éléments ressortent donc des itinéraires de ces élites médicales dont le point commun est d’avoir connu l’exclusion. On insistera tout d’abord sur l’usage fait par ces hommes de cette période de bannissement : bien que constituant pour eux une expérience douloureuse, l’exil ne met pas un terme en effet à leurs activités. Les plus âgés continuent à produire, rédigeant ouvrages et dictionnaires. Les plus jeunes mettent à profit leur séjour forcé à l’étranger pour compléter leur formation au sein des universités ou dans les services hospitaliers. Ces détours par l’étranger ont favorisé pour cette raison même les transferts de savoirs opérés vers la péninsule depuis la France. Les retombées positives de l’exil sont donc réelles, dans la mesure où ce dernier a joué comme un accélérateur de modernité. Envisagé du point de vue de ses conséquences, l’exil de type politique reproduit en ce sens certains mécanismes à l’œuvre dans l’exil scientifique. Il emprunte les mêmes circuits et sert les mêmes objectifs.

Le mouvement d’émigration que connaît la communauté médicale de la péninsule revêt en effet d’autres formes que ces bannissements forcés tributaires de la conjoncture. Et si les hommes de l’art franchissent la frontière, c’est aussi du fait du retard scientifique accumulé par l’Espagne qui rend salutaire le séjour de formation à l’étranger. Il ne s’agit certes pas ici de mettre sur le même plan l’exclusion survenue pour des motifs politiques et cette mobilité qui reste avant tout élective, même si elle se traduit souvent par une séparation pénible avec le milieu d’origine. Mais quand on croise les trajectoires de ces exilés avec celles de ces hommes en quête d’une formation scientifique jugée supérieure, la convergence des pratiques est frappante : leurs pas les conduisent vers les mêmes lieux, Paris, et dans une moindre mesure, Montpellier ; tous consacrent en outre leur séjour à l’étude. L’étranger constitue bien pour eux en ce sens un laboratoire où puiser les savoirs qui font défaut à l’Espagne.

Cette superposition dans les pratiques découle d’une tradition d’échanges anciens entre France et Espagne, remontant au xviiie siècle. Les Bourbons ont misé sur une politique d’ouverture sur l’Europe fondée sur la circulation des idées et des hommes afin de favoriser le développement des sciences médicales. Les séjours de formation à l’étranger des élites scientifiques se sont donc multipliés. La mobilité des élites médicales au xixe siècle s’inscrit donc dans cet héritage. L’Espagne continue en effet à se situer pendant la plus grande partie du xixe siècle dans une position de dépendance par rapport aux foyers de la modernité médicale du Nord de l’Europe. La formation que les hommes de l’art espagnols viennent chercher en France doit donc être interprétée comme une réponse à ce retard, d’autant que l’essor de la médecine dite de laboratoire à partir des années 1840-1850 implique le recours à des techniques d’investigation plus complexes relevant de la micrographie et de l’analyse chimique. Or les universités de médecine de la péninsule ne peuvent satisfaire pleinement aux exigences imposées par cette révolution méthodologique : non seulement l’enseignement dispensé y demeure longtemps poussiéreux et dogmatique, mais en plus l’équipement dont elles disposent est très insuffisant.

Les chemins de l’exil qui conduisent successivement García Suelto, Hurtado de Mendoza, et Rubio à Paris croisent donc les circuits d’une mobilité scientifique plus ancienne. Cette mobilité recouvre globalement deux réalités. Une partie des élites médicales fréquentant le laboratoire français se dirige tout d’abord vers la Faculté de médecine de Paris, où ces hommes réalisent leurs études. La consultation des sources de cet établissement apporte un éclairage intéressant sur ce point. L’analyse à laquelle on a procédé s’appuie sur le dépouillement des dossiers personnels des étudiants d’origine espagnole ayant soutenu leur thèse dans cette université entre 1820 et 1902. Durant cette période, 131 ressortissants de cette nationalité ont été repérés. Parmi les étrangers effectuant leurs études dans la capitale, la communauté espagnole n’est pas la plus nombreuse, surtout si on la compare aux Russes ou aux Bulgares par exemple. Elle n’est pas toutefois insignifiante. Sa répartition est cependant loin d’être homogène sur le siècle. Les variations dans les flux reflètent assez bien les phases d’expansion et de récession ponctuant le développement des sciences médicales espagnoles, comme en témoignent les données suivantes :

Répartition des 131 étudiants de nationalité espagnole
ayant effectué leurs études à la Faculté de Médecine de Paris (1820-1902)

Répartition des 131 étudiants de nationalité espagnole ayant effectué leurs études à la Faculté de Médecine de Paris (1820-1902)

C’est que parallèlement, d’autres formes de mobilité se sont développées. Durant le dernier tiers du siècle, l’habitude se répand en effet parmi les membres éminents du corps, une fois leurs études terminées en Espagne, d’entreprendre une sorte de tour médical européen les conduisant à séjourner, pour une durée variable, au sein des services des grands établissements hospitaliers étrangers. Il s’agit dans cette perspective non plus d’acquérir les fondements de la discipline, mais de compléter sa formation en vue notamment de cultiver une spécialité médicale. Le détour par l’étranger ne disparaît donc pas, seules changent les modalités selon lesquelles il s’effectue : il est désormais conçu comme complémentaire de la formation acquise dans la péninsule. De grands noms de la médecine espagnole transitent ainsi par Paris : Francisco Cortejarena (1835-1919) en 1861, Eugenio Gutiérrez (1851-1914) en 1879, Leopoldo López García (1854-1932) en 1885, Luis Simarro (1851-1921) de 1880 à 1885, Angel Pulido Martín (1878-1970) en 1903… Ces nouveaux usages liés à l’exil scientifique mis en place durant le second xixe siècle remplissent cependant toujours les mêmes fonctions : répondre au retard espagnol qu’il convient de combler.

En termes de retombées pour la société espagnole, les séjours effectués par les hommes de l’art venus se former en France ont en effet globalement les mêmes conséquences que celles soulignées pour le groupe des exilés : ils contribuent à favoriser la modernité médicale. Certes, ces médecins qui franchissent la frontière de leur propre chef le font avant tout pour servir leur carrière, misant sur la plus-value représentée par cette expérience nouvelle. Cette logique de promotion individuelle n’est pas incompatible toutefois avec les intérêts du corps. La mobilité est en effet le propre des éléments les plus dynamiques et souvent les plus brillants du milieu médical. Certains de ceux qui sont passés par l’étranger ont atteint ainsi une notoriété de premier plan à leur retour en Espagne. Ils ont surtout assuré vers leur pays d’origine des transferts de savoirs dont les effets en matière de santé publique ont été décisifs. On évoquera le cas du Dr Vicente Llorente, qui complète sa formation à l’étranger, à Berlin et à Paris, entre 1888 et 1890. Dans la capitale française, il suit les cours du Dr Roux à l’Institut Pasteur et se spécialise dans la microbiologie. De retour dans la péninsule, son action porte sur la lutte contre la diphtérie. En 1894, il reçoit du Dr Roux des cultures du bacille qui lui permettent de cultiver le germe de la diphtérie et de mettre au point le vaccin correspondant. Il fonde la même année à Madrid l’Institut de Sérothérapie qui reste associé à son nom et devient l’un des symboles du combat hygiéniste mené en Espagne à la fin du siècle.

Cette ambition consistant à devenir l’un des acteurs du progrès sanitaire affleure dans la littérature laissée par ces hommes. L’essentiel de cette production est bien évidemment de nature scientifique. Rédigées en français, ces œuvres renvoient avant tout aux thèses qu’ils soutiennent, plus rarement aux articles qu’ils signent dans la presse professionnelle. Au-delà de leur caractère technique, ces écrits relèvent cependant la pensée de leurs auteurs. Venus acquérir en France de nouvelles compétences, ces étudiants s’initient autant aux savoirs traditionnels du clinicien accumulés au chevet du malade qu’aux techniques opératoires et thérapeutiques nouvelles. Certains travaux portent ainsi la marque des innovations de leur temps, comme dans la thèse soutenue par Antonio Bergada en 1889 sur l’incision de la plèvre et du péritoine devenue moins risquée comme il le déclare, « grâce aux progrès de l’antisepsie ». Le passage par la France permet également à ces hommes d’approfondir les méthodes propres à la médecine de laboratoire, comme dans le cas de Domingo Sánchez-Toledo qui consacre ses travaux en 1887 à la question de l’hypertrophie des ganglions lymphatiques, souvent liée à la tuberculose pleuro-pulmonaire. Cet étudiant présente longuement les expériences qu’il a réalisées sur les lymphatiques de la plèvre, au sein du laboratoire de la clinique des maladies des enfants, à l’Hôtel Dieu. Il poursuit d’ailleurs les investigations entreprises en publiant en 1890 un article intitulé Recherches microbiologiques et expérimentales sur le tétanos, paru dans la revue Archives de médecine expérimentale et d’anatomie pathologique.

Les retombées pratiques des savoirs acquis en France sont également perceptibles dans le cas de Francisco Vidal Solares (1854-1922), considéré comme l’un des fondateurs de la pédiatrie en Espagne. Docteur en médecine des facultés de Madrid (1875) et de Paris (1879), il s’est spécialisé durant son séjour en France dans les maladies des enfants. De retour dans son pays, il s’implante à Barcelone où il fonde en 1890 un Hôpital pour enfants pauvres, qui fonctionne comme une Goutte de Lait, type même de l’établissement né dans le sillage de la révolution pasteurienne centré autour des problèmes d’alimentation infantile. La transposition des savoirs et des pratiques acquises à l’étranger est donc ici manifeste.

Le bannissement de la communauté nationale pour des raisons politiques constitue la rançon payée à la réaction par ces non conformistes qu’ont été en leur temps Mata, Rubio et ceux qui les ont précédés. L’exil subi renvoie à une expérience singulière, le plus souvent douloureuse, radicalement différente en tout cas de l’exil de type scientifique que connaissent certains hommes de l’art. Quelle que soit l’origine de leur présence en France cependant, ces médecins ont tendance à mettre en œuvre les mêmes pratiques qui découlent de la culture propre à leur corps. Les perspectives ouvertes par les progrès de la médecine d’une part, le retard scientifique espagnol de l’autre, les poussent tous en effet à revendiquer un rôle actif en tant qu’agents du progrès sanitaire. Ils empruntent donc les mêmes circuits, qui les amènent à fréquenter les amphithéâtres de la faculté et les cliniques des hôpitaux parisiens. Ils tirent en outre le même profit des compétences acquises en France, mises au service de la modernisation de la société espagnole en matière de santé publique.


 

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