Un siècle mouvement du monde de 1800 à 1900 (coll., 1900)

 

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L’œuvre et l’influence de napoléon
p. 11-30
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Quand il saisit le pouvoir souverain, le lendemain du 18 Brumaire, la conformité de son intérêt propre avec l’intérêt public et la conscience du bien qu’il allait accomplir éveillèrent dans son âme les meilleurs sentiments dont sa nature fût douée, et inclinèrent sa pensée aux meilleures inspirations, sa volonté aux meilleures tendances de son génie. La France à reconstruire, c’était un beau champ d’action pour un ingénieur et un architecte comme lui. Les dérèglements de son orgueil, les aberrations de son ambition désordonnée ne lui enlevèrent jamais son amour instinctif de l’ordre et de la règle. A plus forte raison exerça-t-il noblement ce puissant instinct, au grand profit de sa patrie adoptive, à l’époque où il se sentait encore obligé de se contenir, où il venait seulement d’être mis à même d’attacher définitivement la nation à sa personne par les chaînes indestructibles de la sécurité et de la prospérité publiques, restaurées et soutenues par sa main de fer, fixées par ses institutions d’airain.

Le plus fort et le plus sûr témoignage de la hauteur et de la vigueur de sa conception morale et sociale de la France, en cette belle période de sa carrière, c’est la netteté et la hardiesse du parti qu’il adopta sur la question religieuse. Le Concordat, ce traité avec le Saint-Siège dont il prit l’initiative, pour la restauration de l’Église catholique et de l’orthodoxie nationale, en foulant aux pieds les préjugés révolutionnaires de son entourage et en repoussant la tentation de se faire lui-même chef d’Église par un accord avec le schisme constitutionnel, le Concordat demeurera l’éternel honneur de sa mémoire. Sans doute, ce pacte entre l’Église et l’État est loin du règlement idéal des rapports qui résultent naturellement de la coexistence de la société religieuse et de la société civile et d’une indispensable communauté de sujets et de moyens dans la diversité de leurs buts respectifs. Sans doute aussi les préventions et préoccupations personnelles du Premier Consul, puis de l’Empereur, ont malheureusement ajouté à ce grand acte des restrictions et des interprétations aussi fâcheuses qu’arbitraires, qui en ont beaucoup diminué le bienfait et ont ouvert pour l’avenir la voie à de tristes conséquences et à de douloureuses usurpations. Mais enfin, à considérer cet acte dans son ensemble et ses principes essentiels, un siècle déjà de durée, à travers plusieurs révolutions et des régimes si divers, en des circonstances parfois bien difficiles et en une matière si délicate par elle-même, et que rendent plus délicate encore à notre époque l’ignorance et l’erreur dominant sur tant d’esprits, un siècle déjà de durée est une attestation bien forte en faveur de cette transaction, en faveur aussi du grand homme et du saint Pape qui l’ont négociée et qui l’ont conclue. Il y a eu mieux dans le passé, et l’avenir pourra mieux faire ; mais l’histoire doit constater que, pour la France du xixe siècle, Bonaparte et Pie VII, là où ils sont réellement tombés d’accord, avaient bien vu et ont bien fait. C’est à l’ombre du Concordat que s’est accomplie dans notre patrie, en dépit de si pénibles obstacles, cette renaissance religieuse, riche d’œuvres de foi, d’apostolat et de charité, consolation de nos douleurs, espoir de notre avenir, gage et ferment de vie parmi tant de symptômes et de germes de mort.

Bien que cette formule semble excessive, il y a pourtant beaucoup de vrai dans ce qui a été dit que la Révolution française fut avant tout une translation de propriété. Aux yeux de la grande majorité de la nation, c’est-à-dire des masses rurales, la question capitale et décisive, en 1789, c’était l’affranchissement complet du sol par la disparition des redevances et servitudes coutumières, connues sous le nom de droits féodaux. Si Louis XVI avait eu l’idée et le courage de la solution équitable de ce problème : le rachat de ces droits pour cause d’utilité publique, non seulement il aurait prévenu la crise qui lui coûta la couronne et la vie, mais l’autorité monarchique aurait pu monter plus haut sous son règne que ne l’avait portée le règne même de Louis XIV. A défaut de cette solution régulière, la solution révolutionnaire par la suppression des droits dont il s’agit fut une atteinte fâcheuse au principe de la propriété. Mais quelle violation plus criante encore de ce principe et quelle source de désordre mural et social que la constitution et la vente des biens dits nationaux, au moyen et en conséquence de la confiscation des domaines ecclésiastiques et des terres des émigrés ! Après la persécution religieuse, c’était peut-être la plaie la plus profonde de la société française, telle que la Révolution l’avait laissée au gouvernement du Premier Consul. Grâce à la condescendance toute maternelle de l’Église et à l’esprit vraiment évangélique dont Pie VII s’inspira dans la conclusion du Concordat, cette plaie fut en grande partie fermée par la déclaration du Pape « que ni lui, ni ses successeurs ne troubleront en aucune manière les acquéreurs des biens ecclésiastiques aliénés, et qu’en conséquence la propriété de ces mêmes biens, les droits et revenus y attachés, demeureront incommutables entre leurs mains ou celles de leurs ayants cause». Pour les biens des émigrés une telle renonciation était impossible à obtenir. Le Premier Consul eut le mérite d’entrer hardiment dans la voie de la transaction pacificatrice par la restitution à leurs anciens propriétaires d’une partie des biens non vendus. Sa politique trop personnelle l’empêcha, il est vrai, d’aller aussi avant qu’il l’aurait pu et dû dans cette noble voie, mais il a eu du moins l’honneur d’inaugurer l’œuvre si importante d’apaisement et d’unification territoriale, achevée seulement sous la Restauration par la grande et sage mesure due au génie pratique de M. de Villèle. En considérant les effets économiques de cette loi d’indemnité, alors et depuis si violemment, si injustement reprochée à cet homme d’État, on trouve que ce n’est pas sans raison, malgré l’inexactitude ou l’excès de certaines de ses vues et de certains de ses actes, que le ministre de Louis XVIII et de Charles X a écrit sur lui-même cette appréciation, qui aurait été plus juste encore, pendant les belles années du Consulat, dans la bouche ou sous la plume de Bonaparte : « Je suis né pour la fin des révolutions. »

Malgré les traces qui y sont restées de la législation révolutionnaire, c’est bien, en un sens, dans l’ordre social, la fin de la Révolution que marqua la promulgation du Code civil. La collaboration directe du Premier Consul n’y fut pas toujours également heureuse ; mais c’est à son impulsion que fut dû l’achèvement, relativement si prompt, de cette œuvre capitale, dont il ne nous appartient pas d’étudier ici les qualités ou les défauts, la genèse et l’influence. Il suffira de noter, et c’est là un trait qui lui est commun avec d’autres institutions du régime consulaire ou impérial, la part considérable qu’elle renferme d’emprunt à la tradition législative et juridique de l’ancienne France. On peut même, à certains égards, la considérer, en dépit du bouleversement où il semble d’abord que tout le passé fut pour jamais englouti, comme la condensation finale et l’aboutissement régulier d’une élaboration séculaire. « Si nous envisageons, a dit un éminent historien, l’ensemble du droit civil moderne, et si nous le comparons au droit du xviiiè siècle, c’est-à-dire au vieux droit français, lentement élaboré par le temps et les hommes, nous arrivons à cette conclusion : déduction faite de ce qui est purement féodal, l’ensemble du vieux droit français a persisté, avec quelques modifications, dans le Code civil actuel. » — « Les hommes politiques chargés de la grande œuvre de rédaction d’un Code civil, a écrit un jurisconsulte célèbre, n’ont fait, en général, que mettre en articles le droit courant, le droit bien connu par les jurisconsultes, formé par l’expérience et la logique des siècles et enraciné dans la conscience et dans les habitudes de la nation. » – Peut-être serait-il à souhaiter que, sur tel ou tel point, la conscience delà nation eût été alors ou fût à présent plus judicieuse et ses habitudes meilleures ; mais au point de vue historique, on ne saurait méconnaître qu’en général et surtout à l’époque où il fut promulgué par Napoléon Bonaparte, le Code civil n’ait très bien correspondu, dans son ensemble aux sentiments, aux mœurs, à l’opinion du pays.

Autant et plus que le Code civil, les autres grandes œuvres législatives du Consulat et de l’Empire, le Code de procédure civile, le Code de commerce, le Code pénal et le Code d’instruction criminelle, ont leurs origines et leurs sources réelles dans la législation de l’ancienne France, notamment dans les ordonnances de Louis XIV. Mais, quels que soient leurs lacunes ou leurs excès, elles ont été, dans leur ensemble, bien appropriées au nouvel état de choses créé par le bouleversement révolutionnaire et par la reconstruction qu’il nécessitait. On en doit dire autant de la magistrature chargée de les appliquer et où le principe essentiel de l’inamovibilité fut sagement remis en vigueur.

Le principal instrument, après Napoléon lui-même, de cette reconstitution générale; la pièce maîtresse et la cheville ouvrière de ses institutions et de son gouvernement a été, elle aussi, empruntée à l’ancienne monarchie française, mais avec des modifications qui en firent une création originale. Il s’agit du Conseil d’État, la seule assemblée sérieuse et vivante de la période consulaire et impériale, mais dont le rôle fut alors immense et salutaire. Napoléon y sut utiliser de main de maître des capacités de toute nature et de toute origine; il eut l’art supérieur d’y tirer nombre de bons avis et de sages mesures de restauration sociale, de conservation monarchique, d’administration tutélaire et vigilante, de têtes hier encore tout embrasées, toutes perverties par les fureurs et les terreurs de la Révolution, à laquelle elles s’étaient livrées. « Le Conseil d’État, écrivait plus tard un jeune auditeur de 1810, était alors le siège du gouvernement, la seule parole de la France, le flambeau des lois et l’âme de l’Empereur… Ce reste d’orageux conventionnels, qui portaient encore la République au fond de leurs souvenirs, cédaient en grondant à l’attraction de l’Empereur. Napoléon les avait comme éblouis de ses victoires et comme absorbés dans sa force. Leurs esprits, las des tourments de la liberté, n’aspiraient plus qu’à se détendre au milieu d’un repos plein d’éclat et de grandeur. Le Conseil d’État reproduisait à leurs yeux les luttes animées de la tribune, dans ces graves séances où les débats n’étaient pas sans mouvement, ni la parole sans indépendance et sans empire. Les conseillers d’origine bourgeoise s’y distinguaient des conseillers d’origine noble ; c’étaient comme deux rivières qui couleraient dans le même lit sans mêler leurs eaux. Les uns affectaient la simplicité des conventionnels et semblaient mal à l’aise sous l’habit de cour, que les autres portaient avec une grâce négligente. Les uns étaient plus polis dans leurs manières et dans leur langage ; les autres plus rudes et, dans l’entretien familier, parfois cyniques… Non seulement Napoléon, assisté de ses conseillers, a fondé des monuments de législation impérissables, mais encore il a légué à ses successeurs une foule d’hommes d’État distingués, devenus ministres, les uns sous la Restauration, les autres sous la révolution de Juillet. »

— Le corps lui-même, avec des remaniements successifs dans son organisation et dans ses attributions, a subsisté sous tous nos régimes. Si son action et son influence ont pu contribuer à l’excès de centralisation que nombre de bons esprits considèrent aujourd’hui comme une cause de dépérissement pour notre pays; si elles ont prêté un appui fâcheux à certaines usurpations, elles ont, d’autre part, utilement travaillé à maintenir dans la législation et dans l’administration Tordre et la règle, l’esprit de suite et la cohérence, perpétuellement menacés par les convulsions ou les soubresauts de la politique ; elles ont même, du moins selon l’opinion d’apologistes éminents, barré beaucoup plus souvent et plus courageusement qu’on ne le croirait d’abord, la route aux
empiétements et aux caprices des dépositaires et des agents du pouvoir. Bien comprise, bien composée et bien mise en œuvre, il n’y a certainement pas d’institution plus conforme aux traditions de notre histoire, ni qui concorde mieux avec les caractères propres du tempérament politique français.

On peut, on doit également considérer comme un chef-d’œuvre, comme une conception à la fois vraie et originale, quoique imitée des intendants de l’ancien régime, l’institution des préfets. D’une façon générale, les cadres de l’administration du Consulat et de l’Empire, qui sont encore aujourd’hui les nôtres, réclament peut-être maintenant, en raison des récentes transformations économiques, un remaniement, un élargissement judicieux, mais ils étaient admirablement adaptés aux conditions et aux besoins de la nation au début du xixe siècle, et ils sont demeurés tels dans une grande partie de son cours. Un éloge spécial, toujours du même point de vue et dans les circonstances données, est dû à l’administration financière et au système des contributions directes et indirectes, dont Taine a si bien fait ressortir le mérite pratique, la forte et ingénieuse combinaison des ressorts qui le constituent, les merveilleux et prompts résultats au sortir d’un parfait gâchis. « Dans toutes ses grandes lignes, par la pluralité, l’assiette, la répartition, le taux et le rendement des divers impôts directs ou indirects, la voie est bien tracée, droite et pourtant accommodée aux choses, à peu près conforme aux maximes nouvelles de la science économique, à peu près conforme aux maximes antiques de la justice distributive, orientée soigneusement entre les deux grands intérêts qu’elle doit ménager, entre l’intérêt du contribuable qui paie et l’intérêt de l’état qui reçoit. » Malgré les réformes et améliorations maintenant désirables, ce n’est certes pas un petit témoignage en faveur du système financier de Napoléon, que ce fait indéniable, à savoir que le contribuable français, aujourd’hui l’un des plus chargés, sinon le plus chargé de l’Europe, est pourtant celui ou l’un de ceux qui s’acquittent, à cette heure encore, avec le plus d’aisance et de bonne grâce, de ce tribut excessif et toujours croissant.

Malgré son incomparable génie dans tout ce qui se rapporte à la guerre, comme administrateur aussi bien que comme général, l’action et l’influence de Napoléon dans l’organisation et dans l’application du service militaire ont été désastreuses pour notre pays et pour notre siècle. C’est qu’ici son intérêt particulier ou, pour mieux dire, son exigeante et bouillonnante fantaisie d’artiste et de virtuose ne s’accordait plus que dans une faible mesure avec l’intérêt public. Il lui fallait des soldats comme il faut des rimes au poète. L’impôt du sang, qui n’était rien ou presque rien sous l’ancien régime, devint cruel sous la Convention, et sous Napoléon tout à fait insupportable. Eu égard aux circonstances, les règles générales qu’il avait posées, moyennant certaines modifications, n’étaient pas mauvaises. Appliquées prudemment, avec les atténuations indispensables, elles ont donné les sages lois de 1818 et de 1832. Mais l’extravagant abus qu’il fît du principe du service obligatoire, outre les odieux effets qu’on en vit sortir sous sa main même, a, de conséquence en conséquence, par voie de réaction et par voie d’imitation, produit l’effrayant spectacle que la France et l’Europe, en pleine paix, se donnent à elles-mêmes, cent ans après la fameuse « Déclaration des Droits de l’homme » par l’Assemblée constituante. «Autrefois, dit Taine, en Europe, peu de soldats, quelques centaines de mille ; aujourd’hui, en Europe, 18 millions de soldats actuels ou éventuels, tous les adultes, même mariés, même pères de famille, appelés ou sujets à l’appel, pendant vingt ou vingt-cinq ans de leur vie, c’est-à-dire tant qu’ils sont valides ; autrefois, pour faire le gros du service en France, point de vies confisquées par décret, rien que des vies achetées par contrat, et des vies appropriées à cette besogne, oisives ou nuisibles ailleurs, environ 150,000 vies de qualité secondaire, de valeur médiocre, que l’État pouvait dépenser avec moins de regrets que les autres, et dont le sacrifice n’était pas un dommage grave pour la société ni pour la civilisation; aujourd’hui, pour faire le même service en France, 4 millions de vies saisies par autorité, et, si elles se dérobent, saisies par force ; toutes ces vies, à partir de la vingtième année, appliquées au même métier manuel et meurtrier, y compris les plus impropres à cette besogne et les mieux adaptées aux autres emplois, y compris les plus inventives et les plus fécondes, les plus délicates et les plus cultivées, y compris celles que distingue un talent supérieur, dont la valeur sociale est presque infinie, et dont l’avortement forcé ou la fin précoce est une calamité pour l’espèce humaine. »

L’initiateur de ces hécatombes matérielles et morales s’attacha du moins, avec son étonnante fécondité d’invention à la fois poétique et pratique, à les parer de tout l’éclat de l’émulation et de la gloire, si cher à l’esprit français. Ce fut un trait merveilleux de son génie de grand capitaine que la création de la Légion d’honneur, et un trait, peut-être plus admirable encore, de son génie d’homme d’État, d’en avoir fait une récompense à la fois militaire et civile, de façon à marquer l’ordre civil lui-même d’un caractère quasi guerrier et à l’animer d’une sorte d’émulation chevaleresque. Ici encore l’ancien régime lui avait fourni l’idée de cette institution dans ses ordres de Saint-Louis et de Saint-Michel, qu’il fondit, pour ainsi dire, ensemble et appropria d’une façon tout à fait originale à une société devenue démocratique et à son propre système de gouvernement. Malgré les déviations qui, selon la pente humaine, en ont beaucoup altéré le type et diminué la valeur première, l’institution de la Légion d’honneur est une des créations de Napoléon dont la conformité avec le caractère national a maintenu et maintient encore, en dépit de tant d’abus, le prestige et l’influence parmi nous. Ce fut un sentiment tout pareil, joint au goût de l’ordre social, de la symétrie brillante et du classement hiérarchique, qui l’inspira dans son renouvellement ingénieux et solide de la noblesse héréditaire et de ses titres. La valeur aujourd’hui purement décorative, mais d’ailleurs si appréciée, si recherchée, si habilement et parfois si naïvement usurpée», de ces honneurs et distinctions transmissibles, dans notre société soi-disant égalitaire, atteste qu’en ce point, comme en beaucoup d’autres, Napoléon a très bien connu le fort et le faible du cœur humain et en particulier de la nation généreuse et légère qui s’était confiée à son génie. Quel malheur que son aveugle égoïsme se soit si cruellement obstiné à ne jamais reconnaître et chérir en elle que l’héroïque instrument de sa sanglante épopée, de sa poursuite acharnée d’un but impossible !

Cette ambition sans mesure, cette furieuse passion d’artiste pour la guerre et le commandement domina et faussa son œuvre en fait d’instruction publique. Ses premières vues et ses premiers actes à cet égard avaient été sages. Il avait notamment compris, pour l’instruction primaire, l’incomparable utilité des congrégations religieuses et, au premier rang, des Frères des Écoles chrétiennes. Il faillit même la comprendre en fait d’instruction secondaire et rendit de curieux hommages aux grands souvenirs laissés par la Compagnie de Jésus. Mais sa terrible monomanie de domination personnelle et exclusive l’emporta ici tout d’abord sur la lucidité de son bon sens, et s’empara finalement du système entier, vrai chef-d’œuvre de tyrannie intellectuelle et de despotisme d’État, qu’il conçut et décréta, en 1808, sous le nom d’Université de France. L’instruction publique y apparaît constituée comme un immense bureau de recrutement politique et militaire. Elle n’a pas pour objet la culture des jeunes générations considérée en elle-même, dans leur propre intérêt et, par suite, dans l’intérêt social, mais la préparation pour Napoléon de sujets fidèles et surtout de bons soldats et de bons officiers. L’institution universitaire a, sous les régimes qui suivirent, dévié d’une façon notable, en bien et en mal, de la conception napoléonienne, mais on n’ignore pas de quel poids le monopole intellectuel vraiment écrasant dont il a investi le pouvoir central, a pesé durant ce siècle et, même diminué comme il l’est maintenant par certaines libertés bien incomplètes et bien précaires, pèse encore aujourd’hui sur les consciences, sur les familles, sur l’éducation de l’enfance et de la jeunesse, sur le présent et sur l’avenir de la société française.

L’égoïsme effréné ou, pour user de ce terme technique de philosophie, le subjectivisme colossal et déréglé de Napoléon n’a pas seulement obscurci la pénétration lumineuse, si remarquablement objective, de son merveilleux génie, et altéré ainsi plusieurs de ses conceptions d’homme d’État ; elle a fini par vicier, dans la pratique, le fonctionnement même de ses meilleures créations et par tourner à mal le bienfait de son administration éclairée et agissante. Un mémoire anonyme du mois d’avril 1814 dénonce en ces termes l’esprit même par lequel elle est inspirée : « Ce n’est point un esprit de gouvernement, mais de commandement… On demande aux agents d’obéir promptement, rigoureusement , de se faire obéir de même. Ils ne sont pas les organes de la province, les protecteurs de leurs administrés. L’un des chefs supérieurs de l’administration disait aux préfets : «Vous servez mal le gouvernement si vous ne vous faites pas haïr. » Le principal défaut du caractère personnel de Napoléon lui a naturellement fermé les yeux sur le défaut capital de son système : dans l’ordre social, la prohibition ou l’étouffement, si funeste à la longue, de l’initiative individuelle et collective, des groupements spontanés ou volontaires, des associations naturelles et libres ; dans l’ordre politique, l’absence d’institutions de contrôle, de corps électifs et représentatifs vraiment autonomes et indépendants. Le gouvernement, tel qu’il l’a entendu et organisé, doit tout faire et pourvoir à tout ; s’il consent à écouter, dans ses bons jours, les avis de sages conseillers, non seulement ses résolutions, mais ses pires usurpations, une fois décidées, ne souffrent, en dernière analyse, ni barrière, ni résistance. Napoléon a ainsi, en satisfaisant, mais en exploitant et en développant outre mesure l’une des tendances du tempérament français, singulièrement reculé, au profit du despotisme d’État et, par réaction, de l’anarchie, l’avènement de ce qu’on pourrait peut-être considérer comme le régime idéal indiqué à notre nation par ses qualités et par ses défauts, par son caractère et par son histoire, et définir en ces termes: un pouvoir fort, actif et tutélaire, mais contenu dans sa sphère propre et dans ses justes limites, et sérieusement contrôlé.

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Le génie de l’homme d’État, évident chez Napoléon dans son action et son œuvre en France, apparaît aussi dans son action et son œuvre en Europe, mais à un moindre degré. Son habileté diplomatique, égale ou supérieure à celle de ses contemporains les plus éminents, s’est déployée avec une rare fécondité d’invention, de ressources et de ruses dans les négociations qui ont précédé et suivi les terribles coups frappés par son génie militaire, mais elle ne s’est pas dirigée, comme celle d’un Richelieu, par un plan fortement et lucidement conçu et tiré de l’étude exacte des choses, vers un but nettement défini et pratiquement réalisable. Le seul objet clairement perceptible pour nous de la politique européenne de Napoléon a quelque chose d’absurde et d’inconscient, puisque c’est l’extension indéfinie de sa puissance. Ici plus qu’ailleurs encore son intelligence a été victime de son imagination et surtout de son caractère. Une tendance naturelle, de jour en jour plus enracinée et poussée enfin jusqu’à la manie, lui a fait sans cesse exiger de tous, alliés comme adversaires, égaux comme inférieurs, une soumission prompte et entière, une obéissance de vaincus et d’esclaves aux commandements, aux caprices de sa volonté ; imposer aux autres toutes les concessions et ne leur en jamais accorder, du moins définitivement, aucune. Cet égoïsme insolent qui se déclarait lui-même, avec une sorte de naïveté, au-dessus de toute loi, en rendant son empire politiquement insociable, a stérilisé pour la France et pour lui son épopée triomphante et l’a conduit, sans se contenter d’aucun succès ni fléchir sous aucun revers, de Marengo à Waterloo et de Waterloo à Sainte-Hélène.

La France demandait au Premier Consul et attendait de lui, avec l’ordre intérieur et un gouvernement stable, la paix extérieure, qu’elle voulait non à tout prix, mais honorable et digne de la gloire acquise par les armées de la République. Dans l’état où le Directoire lui avait laissé les choses, une campagne victorieuse n’était pas de trop pour la conquérir. Marengo et Hohenlinden conduisirent l’Autriche au traité de Lunéville. L’ascendant pris par Bonaparte en Europe, grâce à son génie et aux présomptions de sagesse que donnait alors sa conduite, amenèrent l’Angleterre elle-même au traité d’Amiens, d’où résultait la paix générale. Ce traité, par malheur, ne fut qu’une trêve où les deux contractants paraissent avoir apporté l’un et l’autre peu de bonne foi. Ni l’Angleterre n’était d’humeur à supporter la prépondérance demeurée à la France sur l’Europe occidentale, ni Bonaparte à ne pas l’appesantir, puis la transformer en une domination plus ou moins directe et même personnelle, avec le désir d’en étendre le champ de tous les côtés. Un signe certain de son intention, qui déjà commençait à dépasser de beaucoup le vrai sentiment de la France, ce fut au lieu du protectorat équitable et modéré, respectant autant que possible leur autonomie, qu’il pouvait si utilement exercer et affermir sur les États que leur voisinage et la fortune de nos armes attachaient étroitement à notre dépendance : Hollande, Suisse, Italie du nord et du centre, la mainmise à peine voilée qu’il opéra sur eux au double point de vue politique et militaire, et qui se traduisit même, dès 1802, pour le Piémont, quoique situé en dehors de nos frontières physiques, par une annexion formelle. Cela étant, la rupture de la paix d’Amiens, déterminée par le refus de l’Angleterre d’accomplir l’évacuation promise de Malte, était de toute manière inévitable. Elle fut plutôt agréable à Bonaparte, car elle ouvrait tout large à son génie et à son ambition le champ des chimères.

Devenu empereur des Français, il plaça ensuite immédiatement sur sa tête la couronne d’Italie, et dès lors se considéra comme le successeur, non plus seulement de Louis XIV, mais de Charlemagne. Cette assimilation était plus romanesque qu’historique. L’œuvre de Charlemagne, en qui le bon sens était égal au génie, avait été jusque dans ses conquêtes essentiellement défensive. C’était, sous les auspices et avec l’appui de l’Église, la concentration des forces de la chrétienté en train de se constituer sur les ruines de l’Empire romain, contre la perpétuité indéfinie de l’inondation barbare et païenne et la terrible menace de l’invasion musulmane. L’œuvre européenne de Napoléon, telle que nous en apparaît l’inspiration générale, tout en tenant compte des mauvaises dispositions des vieilles puissances contre ce parvenu de génie, fils de la Révolution, qu’il avait vaincue, fut au contraire offensive. L’Autriche et la Russie se donnèrent pourtant le tort de l’agression matérielle en 1805. La foudroyante campagne d’Austerlitz le leur fit durement expier. Outre les pertes territoriales qu’elle eut à subir, l’Autriche dut, à Presbourg, consentir à s’exiler de l’Allemagne comme de l’Italie, et laisser glisser définitivement de ses mains le sceptre, devenu d’ailleurs à peu près vain, du Saint-Empire. L’organisation de la Confédération du Rhin destinée à former, sous le protectorat de la France, une Allemagne nouvelle et intermédiaire, ni autrichienne, ni prussienne, fut, ce semble, une des plus heureuses créations de Napoléon, conseillé par Talleyrand, mais il la gâta en déniant de plus en plus toute indépendance aux États groupés dans cette union, et en la considérant moins comme un boulevard de son empire, que comme un instrument de ses plans gigantesques et une source de recrutement pour ses armées. L’installation à Naples et en Hollande de dynasties napoléoniennes, dans des conditions à peu près équivalentes à une annexion, avait eu déjà le fâcheux effet d’afficher aux yeux de l’Europe le caractère personnel, dominateur, offensif de la politique du nouvel empereur d’Occident. L’alliance avec la Prusse avait d’abord été considérée par Napoléon comme l’une des maîtresses pièces de son système européen, et cette puissance, demeurée en paix avec la France depuis 1795, était loin d’y répugner. La Russie et l’Autriche n’avaient pas réussi à l’entraîner dans leur coalition de 1805, et surtout après Austerlitz, Frédéric-Guillaume III, moyennant la cession définitive du Hanovre et la constitution effective d’une Confédération de l’Allemagne du Nord sous sa présidence, se serait sans doute, au moins temporairement, résigné au redoutable déploiement de l’hégémonie française, même sur le sol germanique. Mais, selon son caractère, si souvent nuisible à sa politique, Napoléon traita sans aucun ménagement cet allié qu’il voulait soumis. Le roi de Prusse apprit surtout avec indignation que, dans les négociations alors ouvertes avec l’Angleterre, l’Empereur avait offert au roi de la Grande-Bretagne la restitution de ce même électorat de Hanovre, patrimoine de la dynastie anglaise, pour la possession duquel le gouvernement de Frédéric-Guillaume avait déjà fait tant de sacrifices de territoire ou d’honneur. Le parti français, longtemps puissant à la cour de Berlin et vers lequel avait, jusqu’à ce jour, incliné l’humeur pacifique du roi, y fut alors vaincu par le parti contraire, qu’appuyaient la reine et le sentiment national. La Prusse se jeta dans les bras de la Russie, puis, sans attendre son secours, provoqua témérairement la lutte, où, en deux échecs terribles, à Iéna et à Auerstsedt, sa force militaire fut brisée. L’armée russe en recueillit les débris et faillit à Eylau infliger un premier revers à l’audace napoléonienne. Le génie et la fortune de l’Empereur retrouvèrent à Friedland tout leur éclat. De là résulta Tilsitt, où la Prusse, sacrifiée par Alexandre, fut foulée aux pieds par Napoléon, qui s’engagea tout à coup, avec un singulier mélange d’illusions et d’arrière-pensées, dans un nouveau système, reposant sur l’alliance russe.

Cette alliance, aux yeux d’Alexandre, ne se justifiait qu’en lui donnant carte blanche du côté de Constantinople, c’est-à-dire en lui abandonnant l’empire de l’Orient, moyennant quoi il se résignait, non sans regrets, à laisser à Napoléon, sauf quelques légers ménagements à conserver pour l’Autriche et pour la Prusse, pleine liberté pour l’affermissement de sa domination sur l’Europe occidentale et centrale. Napoléon s’empressa de disposer de sa part qui, par la création du grand-duché de Varsovie, placé sous le gouvernement du roi de Saxe, débordait déjà sur celle d’Alexandre. Le royaume de Westphalie, constitué pour Jérôme Bonaparte, l’extension de la Confédération du Rhin, l’occupation française du Hanovre et d’autres provinces et villes du littoral germanique, dessinèrent largement le plan de l’Allemagne napoléonienne. L’Italie fut entièrement subjuguée par l’incorporation vraiment monstrueuse, non pas même au royaume de ce nom, quoique Napoléon en fût titulaire, mais à la France proprement dite, de la Toscane et des États de l’Église, de telle sorte que Rome devint une ville française. Enfin, le terrible copartageant de Tilsitt mit le comble à sa léonine interprétation de son pacte formel ou tacite avec Alexandre, en expulsant la maison de Bragance du Portugal et en substituant, au moyen de la colossale et d’autant plus honteuse fourberie de Bayonne, les Bonapartes aux Bourbons sur le trône d’Espagne. C’était d’ailleurs chose bien résolue que Joseph à Madrid, comme Murât à Naples, où il reçut la succession de Joseph, comme Jérôme à Cassel et comme Louis à la Haye, ne devait agir et même penser qu’en royal préfet de l’Empereur. Quant à la part d’Alexandre, —sauf la Finlande que Napoléon, bien à contre-cœur et bien à tort, dut enfin lui laisser arracher à la Suède, et qui était précisément la proie à laquelle le czar tenait le moins, — Napoléon mit instinctivement et obstinément tout son effort et tout son art à ne la lui pas abandonner en réalité. Il n’entendait, au fond, en aucune manière, lui laisser prendre la place du sultan à Constantinople, et il ne voulait même pas, non sans raison, permettre l’extension de la frontière russe jusqu’au Danube par l’occupation définitive des provinces moldovalaques. A l’entrevue d’Erfurt il fallut pourtant qu’il s’y résignât, mais il en témoigna beaucoup de mauvaise humeur. Il ne comprenait pas qu’Alexandre, jouissant déjà de l’amitié d’un grand homme et de ses flatteuses cajoleries, ne se tînt pas pour satisfait des songes prestigieux et des brillantes perspectives dont il s’attachait à le bercer pour l’avenir, où peut-être, en effet, le destinait-il, s’il était bien sage, à l’incomparable honneur d’être son principal auxiliaire dans la conquête future de l’Inde, et l’un de ses lieutenants au gouvernement de l’univers. Dans ces conditions le système de l’alliance russe ne pouvait être solide et ne le fut pas.

Un troisième système, celui de l’alliance autrichienne, naquit dans l’esprit de Napoléon à la suite du terrible coup qu’il frappa sur cette puissance en 1809, quand le soulèvement des Espagnols eut paru à l’Autriche une occasion favorable pour secouer le joug qui, depuis Austerlitz et Presbourg, pesait sur elle. Comme naguère à Eylau, la fortune de Napoléon faillit trouver à Esslingson point d’arrêt. Mais Wagram reporta l’aigle jusqu’au zénith et la pesanteur du joug fut rudement accrue à Schœnbrunn sur les épaules de l’Autriche, plus humiliée que jamais. Le César toujours victorieux, toujours fidèle aussi à son instinct rapace, ne songea aucunement à se concilier la puissance vaincue par des conditions meilleures, quand, ayant acquis la conviction qu’il lui faudrait bientôt rompre avec Alexandre, il résolut de lier sérieusement partie avec la cour de Vienne, pour trouver un meilleur appui de sa domination européenne et un sérieux auxiliaire dans sa prochaine guerre contre la Russie. Il jugea que la maison impériale de Lorraine-Habsbourg, qui portait hier encore la couronne du Saint-Empire, serait amplement dédommagée de ses pertes et de ses douleurs et liée désormais de façon indissoluble à la dynastie du nouveau Charlemagne, du terrible Corse qui daignait l’attacher à son char triomphal, par l’honneur dont il la gratifiait de fournir une nouvelle impératrice à l’époux divorcé de Joséphine et des héritiers directs au maître du monde. Le titre de roi de Rome décerné par avance à l’aîné de ces héritiers, double défi publiquement, insolemment adressé à l’indépendance de l’Église et à celle de l’univers, acheva de caractériser, d’afficher l’irrésistible appétit de Napoléon pour une domination sans limites. Traînant après lui la longue chaîne des nations esclaves, toutes frémissantes d’indignation et de haine contre leur tyran et tournant leurs regards et leurs vœux secrets vers l’indomptable résistance du patriotisme espagnol, il alla chercher au delà du Niémen et jusqu’à Moscou la clef définitive de sa destinée surhumaine. On sait ce qu’il y trouva.

Il est juste toutefois de reconnaître, et ceci a été impartialement mis en lumière en Angleterre même, que les outrances, vouées au précipice, de la politique européenne de Napoléon, n’ont pas eu pour cause unique, ni surtout pour cause immédiate, l’orgueil démesuré de son ambition sans cesse ascendante, mais qu’elles ont été en partie l’effet de l’exact fonctionnement, qu’il voulut imposer à l’Europe entière, du multiple engrenage de la colossale machine de guerre que son génie avait dressée, et dont il crut pouvoir obtenir la victoire dans sa lutte gigantesque avec le léviathan britannique. Nous voulons parler du blocus continental. Mais cette cause plus objective et plus pratique de sa tyrannie internationale et de sa ruine, outre qu’elle n’exclut pas l’autre, l’ambition interne et subjective, se ramène avec elle au principal défaut du caractère et du génie de Napoléon : l’escalade obstinée de l’impossible. L’exacte application de cette mise hors la loi sur le continent de la puissance maîtresse des mers excédait les limites de l’efficacité, même la plus tendue, de Napoléon, parce qu’elle devait se heurter nécessairement à la nature même des choses. Obligé, et il ne s’en fit pas faute, de la tempérer sous mains dans ses propres États, ses exigences à l’égard des autres souverains et des autres nations n’en parurent que plus insupportables. Aussi l’effet dernier fut-il directement contraire à son dessein. Il avait voulu coaliser de force sous son sceptre l’Europe contre l’Angleterre ; rois et peuples européens, exaspérés par son despotisme à la foi insolent et tracassier, oubliant leur grief contre la tyrannie maritime et le monopole commercial de la Grande-Bretagne, finirent, dans un élan de révolte enthousiaste, par se coaliser de plein gré avec l’Angleterre contre lui. L’esprit de patriotique indépendance qui avait soulevé l’Espagne précipita sur Napoléon et sur la France, hélas ! en 1813 et 1814, puis en 1815 le continent tout entier. Le trait dominant et fatal du héros corse continua de caractériser sa chute comme il avait marqué son triomphe. Jamais il ne prit sur lui de souscrire à temps aux concessions nécessaires et, tandis qu’il reculait, poussé de face, et descendait enfin, malgré une incomparable vigueur de cramponnement agressif, les derniers échelons de sa destinée, il regardait encore au delà du sommet. Napoléon ne s’est résigné à rien, sauf à la mort, même à Sainte-Hélène. Du moins y a-t-il écrit, en tête de son testament, cette déclaration qui nous le montre, au plus grand honneur de son génie, le front incliné devant le Dieu créateur et rédempteur, publiquement fidèle à son baptême et à l’inspiration du Concordat : « Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né il y a cinquante ans. »

Nous laissons à une autre et meilleure plume la tâche de tracer ici le tableau de l’Europe après la chute de Napoléon, de décrire et de caractériser les traités de 1815, d’en étudier les conséquences et les remaniements, de suivre et d’apprécier les modifications diverses apportées depuis lors à la carte et à l’équilibre du monde. Mais, après avoir essayé d’esquisser son œuvre au dehors, nous devons noter au moins d’un trait rapide l’influence de cet étonnant agitateur et organisateur d’hommes, d’idées et d’États sur l’ensemble et sur les principales parties du domaine de la politique et de la civilisation internationales. Il n’est pas douteux, en effet, que cette influence, plus ou moins saisissable selon les cas, n’ait été grande, par voie d’imitation ou par voie de réaction, sur les événements et sur les transformations dont non seulement son règne, mais tout notre siècle a été témoin. N’y a-t-il pas, par exemple, de sérieuses raisons d’admettre que quelques uns des hommes dont l’action a été la plus puissante sur notre époque dans l’ordre des choses d’État, ont, en bien ou en mal, été vraiment ses disciples? Tel assurément chez nous son neveu Napoléon III. Tels aussi sans doute, à l’étranger, appropriant ses exemples et ses procédés politiques à leurs situations et à leurs facultés propres, un Cavour, un Bismarck, comme un Moltke composait, pour ainsi dire, sa science et son art stratégiques de l’étude approfondie, réduite en théorie et en système, des conceptions, des inventions incomparables du génie militaire de Napoléon.

La rencontre de Napoléon et de Pie VII est l’un des plus étonnants et plus instructifs spectacles de l’histoire du monde. Nous avons dit déjà que le plus pacifique et le plus religieux des actes du conquérant, le Concordat, est sa plus belle œuvre. Elle leur fut commune, mais Pie VII se plaisait encore, en 1817, à en reporter l’honneur principal, celui de l’initiative, au captif de Sainte-Hélène, pour lequel il conserva toujours, en dépit de tout, une tendresse, presque une faiblesse paternelle. La souveraine hauteur d’autorité spirituelle où, parmi tant de persécutions et de douleurs, s’est élevé le Saint-Siège en notre temps, sur l’inébranlable fondement des promesses évangéliques, est en partie le fruit de cette initiative et des actes nécessaires de juridiction qu’elle réclama du Pontificat suprême. Le sacre de Notre-Dame, si Napoléon, qui avait tant insisté pour l’obtenir, en avait bien compris le vrai caractère et la juste portée, pouvait être pour lui le point de départ d’une œuvre européenne, bien plus, universelle, autrement glorieuse et durable, sans usurpation sur la nécessaire indépendance des États et des nations, que l’échafaudage de chimères bientôt écroulé si effroyablement sous ses pieds. Il entrevit cette belle vocation de protecteur et de zélateur dans le monde des intérêts catholiques, qui sont essentiellement des intérêts français. Mais son intraitable égoïsme ne lui permit pas de s’y fixer, et il voulut, on sait comment, s’asservir la Papauté même. L’ombre jetée sur sa gloire par Savone et Fontainebleau n’est pas moins lourde, à qui l’entend bien, dans l’ordre politique que dans l’ordre moral. Pie VII, inséparable de Napoléon dans l’histoire, nous y apparaît doublement vainqueur du héros, par sa patience d’abord et ensuite par son pardon.

La violente occupation des États pontificaux par le César corse, jeté hors de sa voie par son orgueil, avait été stigmatisée d’avance par son propre génie, quand il était encore en possession de lui-même. Comment a-t-il pu déroger à sa gloire jusqu’à démentir par sa conduite ces si belles et si justes paroles qu’il avait dites naguère : « Le Pape doit être à Rome, d’abord parce que je ne veux pas être le chef ecclésiastique de la nation ; elle s’est trop moquée de Robespierre et de La Revellière-Lépeaux ; et puis ensuite et surtout parce que le Pape, le seul qui puisse m’aider dans mon œuvre de pacification au dedans, d’expansion au dehors, c’est celui qui réside au Vatican. Croit-on que, si le Pape était à Paris, les Viennois, les Espagnols suivraient ses décisions ? Et moi, les suivrais-je, s’il était à Vienne ou à Madrid ?» — Le déplorable exemple qu’il a donné, après l’avoir ainsi condamné lui-même par avance, est le plus triste legs qu’il ait fait à l’Europe du xixe siècle, et en particulier à l’Italie, sa patrie d’origine, sur laquelle l’influence présente et posthume de Napoléon a été si considérable en bien et en mal. Ce n’est certes pas sans raison qu’un historien anglais rattache en ces termes à sa domination sur la péninsule, comme sur les autres régions de l’Europe occidentale et centrale, quelques-uns des traits, et non des moindres, de leur physionomie et de leur histoire contemporaines : « La campagne de Leipzig, dit-il, anéantit les résultats politiques de toutes les victoires remportées par les Français depuis la première apparition du général Bonaparte en Italie. Mais dans les sphères du développement intellectuel et social, la puissante impulsion donnée par la conquête française n’a pu disparaître. Son influence vit encore aujourd’hui dans les idées, les coutumes et les lois de la Hollande, de la Suisse, de l’Italie et de l’Allemagne ; et parmi les plus importants, quoique au premier abord les moins sensibles résultats des triomphes de Napoléon, on ne doit pas oublier l’ardente aspiration vers l’unité nationale excitée dans les cœurs des Allemands et des Italiens, et qui a finalement trouvé sa réalisation à Kœniggrsetz et Sedan. »

Cette dernière constatation nous avertit, nous rappelle assez que la gloire et les bienfaits dont Napoléon a enrichi le patrimoine national, n’ont pas été sans de cruelles contre-parties.

Sa domination, son exemple ont enfanté de redoutables dangers pour la France, pour sa situation dans le monde comme pour sa vigueur, sa prospérité, sa liberté au dedans. Puissent les leçons qui résultent de la merveilleuse et formidable épopée impériale nous demeurer toujours présentes ! C’est l’honneur de notre patrie, marquée au front du signe du Christ, lors du baptême de Clovis, que sa grandeur, pour durer, doive être avant tout une grandeur morale, et sa puissance une force au service du vrai, du beau et du bien, c’est-à-dire au service de Dieu. Fille aînée de l’Église, c’est dans cette voie où l’invite toujours sa mère, qu’elle doit chercher et qu’elle peut trouver le remède à ses maux et le
retour au rang que lui indique son histoire.

MARIUS SEPET.

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