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Wilson Everett K. L’influence de Durkheim aux Etats-Unis. Recherches empiriques sur le suicide. In: Revue française de sociologie, 1963, 4-1. pp. 3-11.


TEXTE INTÉGRAL

Dès 1945 la sociologie dresse son bilan et se propose de définir les bases de ses recherches. On remarque cette double tendance dans les publi­cations de l’U.N.E.S.C.O., dans Sociology to-day (publié sous la direction de R. K. Merton), et les multiples études que les éditeurs tentent de classi­fier, et auxquelles ils s’efforcent de donner une structure cohérente. Mais l’utilité d’une consolidation verticale ou temporelle, dans laquelle il nous serait possible de distinguer l’influence de certaines théories fondamentales au travers de leur évolution empirique, ne saurait être mise en doute. En effet, nous nous demandons d’abord quelles idées, quelles propositions et quels thèmes sont susceptibles de se transmettre et de survivre ? Ensuite comment expliquer les différentes fréquences selon lesquelles certains thèmes sont élaborés ? Comment se transforment les concepts originaux ? Comment se modifient les propositions ? Enfin, quels sont les véhicules, les intermé­diaires des idées ? Il ne m’importe pas de répondre ici à ces questions : il ne s’agit que de suggérer une réflexion à leur sujet.

Retrouver l’influence d’un auteur est souvent difficile, particulièrement lorsque sa pensée se diffuse largement. En limitant cette discussion à vingt-sept études empiriques se rapportant explicitement à l’oeuvre de Durkheim (parmi ces vingt-sept, neuf traitent du suicide), nous avons sans aucun doute sous-estimé son influence. Mais il nous a semblé hasardeux d’établir des liens minces, bien que probables, entre Durkheim et une grande partie des recherches sociologiques contemporaines.

Les trois oeuvres principales de Durkheim furent écrites il y a environ soixante ans, mais sa pensée ne suscita un ensemble d’études empiriques qu’après la seconde guerre mondiale. En fait, les trois quarts des soixante études qui ont servi de base à nos recherches parurent de 1950 à 1959.


I. — Le thème principal : le suicide

Dans les recherches entreprises en Amérique sur les deux thèmes principaux du suicide et de l’anomie, on remarque une profonde influence de la pensée de Durkheim. Nous limiterons notre étude à l’évolution du problème du suicide dans la sociologie américaine.

Lunden, dans ses premiers travaux sur le suicide mentionnant explicitement l’influence de Durkheim (1947), choisit ses faits en France. 11 confirme généralement les différences remarquées par Durkheim, et suggère que les taux du suicide sont dans un rapport d’équilibre avec des forces de définition ambiguës qui représentent une source de sécurité ou d’insécurité sociale. En 1949 Porterfield explore un point laissé obscur par Durkheim : il spécifie les conditions des variations inverse et directe des taux de suicide et d’homicide. Trois ans plus tard, témoignant de son admiration envers la pensée de Durkheim, mais s’inspirant plutôt de Tônnies, le même Porterfield déclare que les faits relevés à Fort Worth (Texas) au cours d’une période de vingt ans seraient peut-être explicables en termes de la dichotomie Gesellschaft-Gemeinschaft. Il établit, ainsi, un rapport entre des relations fermement structurées et un taux élevé de suicides accompagné d’un taux moindre de crimes de violence; de plus, il renverse le rapport pour des conditions inverses, c’est-à-dire dans le cas de relations à structure souple. Cependant, l’un de ses résultats, celui de la différence habituelle urbaine- rurale fut infirmé par Schroeder et Beegle (1953) qui démontrèrent que la population blanche rurale du Michigan avait un taux plus élevé de suicide que celle des villes. Ce fait, pensaient-ils, est peut-être dû à un conflit causé par la dissémination des valeurs urbaines qui entrent en contact avec un mode de vie rurale idéalisé et jusque-là satisfaisant. Mais l’étude de Jacqueline H. et Murray A. Straus portant sur des faits relevés à Ceylan au cours de la même année souligne la différence urbaine-rurale habituelle. Les Straus s’inspirèrent d’autre part d’une théorie d’Embree (1941), affirmant qu’une structure culturelle ferme ou relâchée joue un rôle très important dans la compréhension des taux du suicide. Dans une société fermement structurée. les rôles sont spécifiés jusque dans les moindres détails selon une tradition rigoureusement suivie. « C’est le type de structure sociale dans laquelle le suicide altruiste se produit », remarquent-ils (1953, p. 468). Inversement, on peut s’attendre à ce que l’interdit jeté sur l’homicide soit plus fréquemment violé dans une société à structure relâchée que dans une société à structure ferme; en effet la première est une société «dans laquelle une variation considérable du comportement individuel est permise » (Ibid., p. 469). Nous pourrions être tenté de rapprocher cette notion de fermeté de structure de l’interprétation que nous donne Porterfield des concepts de Tônnies, lorsqu’il nous parle des rapports de structures strictes et lâches. Mais en fait les deux notions sont excentriques et présentent des relations dont les dimensions sont distinctes.

Relevons enfin trois études importantes publiées en 1958 : les travaux de Powell, Gold, Gibbs et Martin. Powell considère la position sociale, l’emploi constituant pour lui le reflet des valeurs caractéristiques d’une culture. Cinq types de profession peuvent être distribués le long d’une échelle dont les pôles représentent deux formes ď « anomie » (au sens « d’absence de signification »). A l’un des pôles nous trouvons la dissociation par rapport au système conceptuel et aux critères de succès dans une culture donnée. Nous constatons, au pôle opposé, « l’enveloppement » de la personnalité par le système conceptuel, et une acceptation inconsciente, passive : la « défaite de la spontanéité ». L’individu, à l’une ou à l’autre de ces extrémités, se voit réduit à un état d’impuissance et peut ressentir un mépris de soi conduisant parfois au suicide anomique. Dans le premier cas, nous avons le « je » sans le « moi », c’est-à-dire la personne désocialisée ; dans le second, le « moi » sans le « je s> : « enveloppé par la culture, l’individu semble n’avoir ni vie propre, ni cohérence intérieure» (Powell, 1958, p. 139). Ainsi, ces deux exemples qui. apparaissent à Durkheim comme des formes de suicides altruistes et égoïstes sont ici assimilés à la notion de suicide anomique par l’interdépendance des deux concepts de culture et de personnalité. Dans ce système, la position sociale représente le point de jonction entre culture et personnalité.

Gold établit une relation semblable entre le psychique et le social : il considère que le type de sanction utilisé dans le procédé de socialisation détermine la voie de l’agression vers le suicide ou l’homicide. Une sanction physique fournit à l’enfant une cible visible et extérieure à son sentiment d’agression, ainsi qu’un modèle de conduite. On remarque surtout ce comportement dans les classes inférieures de l’échelle sociale. Une sanction psychique, au contraire, prive l’enfant de cible et de modèle, et le laisse retourner contre soi ses forces agressives. Le rapport suicide-homicide devrait donc être élevé chez les sujets qui ont connu les sanctions psychologiques, bas chez ceux qui ont subi des sanctions physiques. Gold, se fondant sur la différence, des taux entre les deux sexes, compare sa théorie à celle de Henry et Short (1954). Pour ces derniers le degré de contrôle de la personne par une autre (external restraint) engendre des frustrations conduisant dans un cas à ‘.’homicide, dans l’autre au suicide. D’une manière générale les individus de position sociale élevée sont moins exposés aux contraintes extérieures et par conséquent moins disposés à prendre les autres comme « cibles légitimes de leurs sentiments agressifs ». Dans notre société, on accorde généralement une plus grande possibilité de choix aux hommes qu’aux femmes : ils ne sont pas soumis dans la même mesure aux contraintes extérieures et devraient donc présenter un taux plus élevé de suicide. Mais la théorie de Gold relative au rapport suicide-homicide donne à l’expérience des résultats différents. Il •net l’accent sur le type de processus de socialisation au cours de l’enfance, qui est en rapport avec les réponses aux frustrations éprouvées lors des relations sociales postérieures. Gold rapproche ainsi les domaines du psychique et du social et introduit une dimension temporelle.

Enfin, réfutant la variable indépendante de Durkheim, Gibbs et Martin (1958, 1959) établissent un lien entre le facteur « intégration au système » et le suicide. Ils rejettent les orientations culturelles ambiguës, les concepts de cultures lâches et rigides de Straus ou le trop absorbant et élastique concept d’anomie susceptible de recouvrir de nombreuses catégories, et insistent sur la nécessité de déterminer la stabilité des modèles sociaux représentés par des ensembles de statuts. En effet, la stabilité et la permanence des rapports sociaux dépendent de la proportion dans laquelle des individus de catégories données (âge ou sexe) appartiennent à d’autres ensembles de catégories (religion, race, occupation, situation conjugale). Si nous découvrons dans une grande partie de la population le même ensemble de statuts on peut parler d’intégration de ces différents statuts. S’ils reconnaissent le champ limité de leurs recherches, Gibbs et Martin pensent néanmoins qu’elles révèlent la vraisemblance de la thèse centrale de Durkheim : les taux de suicide varient dans un rapport inverse à un indice d’intégration des statuts.


II. — Les intermédiaires

Les écrivains que nous avons mentionnés, s’ils se réfèrent à Durkheim comme au promoteur des études sur le suicide, citent aussi des œuvres plus récentes. A la lumière de celles-ci nous allons nous efforcer de retrouver les auteurs intermédiaires qui ont repris et approfondi certains aspects de la pensée de Durkheim (i). Dans la plupart des cas, les auteurs de ces vingt-sept études ne mentionnent pas explicitement leur relation à l’œuvre de Durkheim. Nous avons compté cinquante-huit études intermédiaires et un nombre un peu plus important d’auteurs. Ces ouvrages portent principalement sur le concept d’anomie, la religion et le rituel, le suicide et la conception durkhei- mierme de la division du travail. Ce dernier sujet est le plus fréquemment étudié par les intermédiaires, si nous tenons compte des références aux travaux traitant de différenciation et d’intégration. Ainsi, nous notons une certaine évolution dans l’orientation de l’intérêt des chercheurs. Dans les revues publiées aujourd’hui, on remarque surtout les recherches sur ie suicide et l’anomie, alors qu’auparavant on se concentrait sur la division du travail, les problèmes de différenciation et d’intégration. Lorsque l’auteur traite de l’anomie, Merton apparaît le plus souvent comme intermédiaire, mais s’il s’agit de religion, de rituel ou de totémisme, on fait généralement appel à l’autorité de Radcliffe-Brown ou de Malinowski. Sorokin et Zimmerman, Schmid, Cavan et Dublin, Bunzel, bien qu’ils représentent des intermédiaires moins récents, sont également cités dans les études sur le suicide. Les Straus (1953) utilisent Sorokin comme complément à leur propre théorie niais n’établissent pas une relation directe entre Durkheim et lui. Dans une première citation, la référence à Sorokin est compatible avec la position de Durkheim, mais dans une autre, Sorokin adopte une position différente : ainsi dans ce passage : « Une proportion importante d’homicides ruraux sont soit le résultat d’animosités variées, de rancunes, soit celui d’intoxications pendant les vacances ou les fêtes… » Nous sommes évidemment en présence d’une pseudo-explication idiosyncrétique, orientée vers la psychologie, et combattue par Durkheim.

Les résultats de Schmid et Cavan relatifs aux différences interurbaines et urbaines-rurales dans les taux du suicide sont également cités. Les Straus pensent que leurs recherches vont dans le sens de la pensée de Durkheim lorsqu’ils affirment que les degrés de solidarité au groupe, d’anomie, ou d’isolement psycho-social représentent un facteur essentiel dans l’incidence différentielle du suicide.

Les résultats empiriques des travaux de Porterfield, Dublin et Bunzel sont souvent repris dans les études que nous considérons. Fromm est cité à propos de l’anomie, Menninger (Cf. Man against himself) à propos du suicide. Enfin, Porterfield unit maladroitement Menninger à Durkheim, leur attribuant une égale contribution à l’étude du suicide. Les Straus (1953, p. 467) présentent la conception de Menninger comme « une vue psychanalytique du suicide, l’expression d’un désir de mort tourné contre soi-même par identification avec la personne que l’on désire tuer ». Selon cette théorie, nous obtiendrions des combinaisons de taux à la fois bas pour le suicide et élevés pour l’homicide, et inversement. Menninger pensait-il alors réfuter ou modifier la thèse de Durkheim ? Il est intéressant de comparer ce passage au texte suivant de Durkheim : « …Le meurtre de soi et le meurtre d’autrui sont deux actes violents. Mais tantôt la violence d’où ils dérivent ne rencontrant pas de résistance dans le milieu social s’y répand, et alors, elle devient homicide ; tantôt, empêchée de se produire au dehors par la pression qu’exerce sur elle la conscience publique, elle remonte vers sa source, et c’est le sujet même d’où elle provient qui en est la victime » (Suicide, p. 388).

Durkheim nous explique ici comment ce « désir de mort » s’intériorise, plutôt qu’il ne s’extériorise sous les différentes pressions de la conscience collective.

Les plus récents intermédiaires sont Henry et Short. Powell se rapporte à leur théorie des corrélations entre taux de suicide et catégories de revenus et suggère même une relation entre suicide et type d’occupation. Cependant, Gibbs et Martin critiquent Henry et Short, et leur reprochent de ne pas définir clairement les références empiriques de leurs concepts-clefs (« force du système de relations », « force de la contrainte extérieure »). Gold voit plutôt les origines de la contrainte dans les comportements différents de ceux qui sont implicites dans les statuts donnés. Les modes de punition engendrent alors les traits de la personnalité et les divers modes d’agression.

D’une manière générale les données accumulées pendant de nombreuses années par les auteurs « intermédiaires » n’ont pas toujours confirmé les faits sur lesquels se fondaient les théories antérieures.

Aucune conception ainsi élaborée par la mise au point de mesures plus perfectionnées ne peut être considérée comme définitive. En effet, les concepts utilisés, bien que participant de la notion d’intégration sociale chez Durkheim, représentent des dimensions différentes. Chacun est excentrique par rapport aux autres, et il est impossible de les mesurer par une commune unité. Ils constituent évidemment des points de départ pour les études ultérieures.


III. — Influence possible de l’héritage durkheimien sur les études américaines concernant le suicide

Quelles conclusions pouvons-nous tirer de l’évolution des théories sur le suicide ? Tout d’abord, il y a eu peu d’échanges et ces échanges furent très lents, ce qui explique cette période d’attente de 1897 à 1947, moment où furent publiées les premières études que nous avons mentionnées.

Pourquoi, dans leurs recherches, les sociologues américains ont-ils repris plus souvent le suicide que les autres thèmes de Durkheim ? Pour résister au temps une théorie doit sans doute stimuler l’esprit de recherche et pouvoir être sans cesse mise à l’épreuve de l’expérience. L’étude de Durkheim sur le suicide remplit plus complètement ces conditions que celles sur la Division du travail ou les Formes élémentaires de la vie religieuse. Il est difficile toutefois d’affirmer que ce soit l’œuvre de Durkheim elle-même qui ait stimulé les travaux des sociologues contemporains. Les auteurs, parfois s’y réfèrent avec déférence, ou tentent une identification hésitante à une catégorie du suicide élaborée par Durkheim : les Straus, par exemple, rapportent à la catégorie du « suicide altruiste » les suicides à Ceylan qu’ils estiment caractéristiques d’une culture à structure rigide.

L’importance qu’a acquise la théorie de Durkheim est peut-être due à la valeur émotionnelle du suicide, à la présence de statistiques de mortalité faciles à compulser, ou à l’idée de l’absurdité de la vie qui semble propre à notre temps.

Les recherches récentes entreprises sur le problème du suicide révèlent-elles une orientation nouvelle ? On note d’abord !a tendance à étudier suicide et homicide ensemble. Leur relation généralement inverse suggère une dimension sociale définie et unique.

Durkheim remarque que ces phénomènes constituent peut-être des réponses alternatives variant en raison inverse de la situation de l’individu dans l’échelle sociale. Ainsi, le suicide égoïste représente une individualisation excessive, un désintéressement des autres, alors que l’homicide implique une préoccupation evaluative excessive de la vie d’atitrui ; et, de même que « les maladies de l’extrême sécheresse excluent celles de l’extrême humidité », une individualisation excessive entraîne le suicide égoïste et écarte l’homicide.

Les faits relevés par Porterfield s’accordent bien avec le point de vue de Durkheim. Généralement, nous avons un rapport inverse entre suicide et homicide, mais en temps de guerre ou de dépression, ce rapport devient direct : les taux tombent dans le premier cas et remontent dans l’autre. Porterfield ne rapproche pas ces phénomènes de la théorie de Durkheim, mais le premier représente évidemment le type altruiste, et le second le type ano- mique. Nous avons là en quelque sorte la confirmation et la spécification d’un commentaire fortuit de Durkheim sur le lien du suicide et de l’homicide. Porterfield toutefois, sous l’influence de Tonnies, souligne l’importance des ‘.•dations fermement structurées au sein de la Gcsellschaft et pense qu’elles sont à l’origine du suicide. Des relations intimes, personnelles, de structure relâchée, sont plutôt susceptibles d’engendrer des actes violents tels que l’homicide.

Les Straus utilisent aussi ce double thème. Leur concept de culture fortement structurée, ou à liens très resserrés, est associé au type altruiste de Ourkheim. Plus les individus sont engagés par tradition dans leur culture, plus les taux de suicide sont élevés, plus ceux de l’homicide sont bas.

De même pour Gold, suicide et homicide sont des formes alternatives d’agression, dont îe mode d’expression est conditionné par les formes physiques ou psychologiques de punitions adoptées par les parents. Certaines régularités empiriques relevées par Durkheim ont donc entraîné les chercheurs qui le suivirent à rapprocher deux sortes de comportement.

Aujourd’hui, on s’intéresse particulièrement à un point laissé inexploré par Durkheini. Celui-ci, en effet, ne s’est jamais préoccupé de la distinction entre le social et le culturel. On remarque actuellement un essai de différenciation et d’articulation des domaines du social, du culturel, et de la personnalité. Les Straus voient le suicide prédominer sur l’homicide dans une culture où droits et devoirs sont strictement détaillés et rigoureusement observés, enfermant la personne dans un système social étroitement tissé, et obligeant l’individu à retourner contre soi ses forces agressives. Pour Powell, le scheme conceptuel (domaine du culturel) incorporé aux types d’occupation (structure sociale) engendre chez la personne dans les cas extrêmes un certain mépris de soi (état psychique) compatible avec îe suicide. Gold voit une différenciation implicite de pressions culturelles dans les comportements parents-enfant. Ces pressions entraînent une intériorisation différenciée du modèle ou du mode d’expression de l’agressivité. D’autre part, Gibbs et Martin, observant la différence entre ces domaines, se posent la question de l’utilité d’une explication fondée sur le culturel, mais s’en tiennent au domaine du social (niveau d’intégration) pour expliquer le suicide.

Nous distinguons dans ces études contemporaines un progrès dans deux directions : elles enrichissent le scheme théorique de nouvelles classes de comportements concrets, elles s’efforcent d’articuler les dimensions des domaines du culturel, du social et du psychologique considérées dans leurs relations au suicide.

On a souvent insisté sur les liens du social et du psychologique. Durkheim affirme que la société se réfléchit dans l’individu, et que la conscience collective est contenue concrètement dans la conscience individuelle. En fait, nous le voyons dans les œuvres des générations suivantes, cette approche ne constitue pas seulement une apologie du « sociologisme », mais elle est inhérente au problème lui-même. Nous le constatons si nous étudions le lien entre le « soi » et la société, plus ou moins implicite chez Porterfield, explicite chez Powell, et dont on trouve la première assertion dans les travaux de Gold. Ceci ne nous semble pas cependant aller dans le sens de la pensée de R. Aron selon laquelle la sociologie américaine présente « une orientation individualiste… expliquant les institutions et les structures à partir de la conduite des individus » (Les grandes doctrines), ni confirmer celle de I. M. Popova pour qui « les problèmes sociologiques… se réduisent à des problèmes psychologiques et la sociologie devient une psychologie sociale (Revue soviétique). Il est probable que Durkheim lui-même ne considérerait pas que les études postérieures à la sienne relatives au suicide violent la règle en vertu de laquelle « les faits sociaux doivent être traités comme des choses suoruni generum •».

Il n’existe donc pas une orientation unique des recherches à partir de l’œuvre de Durkheim. Nous notons presque autant de variations sur le scheme primitif qu’il y a de chercheurs : concepts de « relâchement- resserrement » dans les structures culturelles, anomie de deux sortes s’oppo- sant à la dissociation ou à l’enveloppement par le cadre conceptuel de la culture, Getneinschaft et Gesellschaft représentant respectivement les conditions optima pour l’homicide et le suicide, état de sécurité ou d’insécurité engendrés socialement. Evidemment, l’évolution dans la formulation des concepts limite en quelque sorte la communication entre chercheurs. Nous trouvons en effet de subtiles différences dans les concepts eux-mêmes et leur interprétation, puisque les catégories théoriques ne sont pas commensurables. Même lorsque Gibbs et Martin s’adressent directement aux Straus, ils ne. peuvent être certains que la communication entre eux soit parfaite. Le concept de t relâchement-resserrement » qu’ils utilisent n’a en effet que les plus ambiguës références empiriques.

Quel fut, en résumé, l’influence directe des idées de Durkheim .sur l’évolution des recherches ultérieures touchant au suicide ? Si nous prenons la formulation la plus générale de sa variable fondamentale, l’intégration sociale, il est clair que cette notion imprègne la pensée de la plupart des chercheurs contemporains. On lui donne des définitions, des mesures différentes, et elle varie en espèce ou en degré. Mais la pensée de Durkheim est toujours présente à i’arrière-plan. En ce qui concerne la variable auxiliaire, cependant, et sa formulation trichotomique, il semble que la contribution de Durkheim ait été moins durable. Parfois ses termes représentent des dénominations utiles. Mais il leur arrive aussi de conférer autorité et légitimité aux divisions arbitraires et opérationnellement obscures apportées à un seul terme.

Les sociologues ont progressivement perfectionné les instruments nécessaires à l’analyse du problème du suicide et ont ainsi créé des mesures utiles à la recherche. Gold, par exemple, insiste avec raison sur le fait que si nous voulons comparer l’incidence suicide-homicide pour des groupes et des catégories différentes, il nous faut, au lieu d’établir cette comparaison entre des taux simples, utiliser les quotients suicide-homicide. Dans leur statut d’intégration qui se situe à l’intérieur d’un système plus complexe que celui de Durkheim, Gibbs et Martin nous offrent une mesure à la fois plus compliquée et plus précise que l’indice d’intégration durkheimien fondé sur l’extension de l’accord intellectuel au sein d’un système moins homogène que le nôtre. En résumé, dans le domaine de la conceptualisation du problème du suicide, on ne découvre pas une uniformité de vues entre les chercheurs, et une même diversité se manifeste dans les expressions opérationnelles. Cette multiplicité présente cependant un aspect positif, et les résultats obtenus sont propres à encourager les recherches futures.

E. K. Wilson, Antioch College.


https://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1963_num_4_1_7105

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