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La reine Henriette-Marie et l’influence française dans les spectacles à la cour de Charles Ier [article]. Jean Jacquot. Cahiers de l’Association internationale des études francaises Année 1957 Volume 9 Numéro 1 pp. 128-160.

www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1957_num_9_1_2104

 

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LA REINE HENRIETTE-MARIE ET L’INFLUENCE FRANÇAISE
 DANS LES SPECTACLES A LA COUR DE CHARLES Ier

Communication de Jean JACQUOT

(C.N.R-S.)

au VIIIe Congrès de l’Association le 4 septembre 1956


Henriette-Marie de France fut incontestablement l’animatrice des fêtes à la cour de Charles Ier. Et pour cette seule raison on pourrait affirmer qu’une influence « française » s’exerça en Angleterre par son intermédiaire, depuis son mariage jusqu’à la Guerre Civile. Il suffirait pour le prouver d’énumérer les réjouissances dont elle eut l’initiative première, et où souvent elle prit une part active. Mais cela ne nous conduirait pas bien loin. Ce qui nous intéresse est de savoir dans quelle mesure ses goûts, qui s’étaient formés à la cour de France, différaient de ceux des Stuart et de leur entourage. Dans quelle mesure aussi, et avec quel succès, elle chercha à imposer une empreinte française aux arts du spectacle dans son pays d’adoption.

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Henriette, il est vrai, n’avait que seize ans lorsqu’elle devint reine. Mais si, par son instruction, elle fut mal préparée aux responsabilités politiques, qu’elle dût partager avec son époux durant les années de guerre civile, on lui avait fait cultiver, dès l’enfance, le dessin, la musique et la danse, et elle montrait pour les arts les mêmes dispositions que son frère Louis.

Le tempérament et l’exemple de sa mère jouèrent dans cette formation un rôle décisif. Marie de Médicis avait la passion du théâtre, et aimait par dessus tout la comédie italienne et le ballet. Elle prenait un plaisir extrême à organiser des fêtes, choisir des partenaires, jouer un rôle sur une scène. A cette joie de participer à un spectacle se mêlait le goût d’une flatterie confinant à l’adoration. Car c’est toujours un rôle de déesse que les poètes lui faisaient tenir.

Le journal d’Héroard nous apprend que son fils aîné hérita d’elle un intérêt précoce pour le théâtre. A douze ans, Louis faisait jouer des tragédies et des comédies à ses enfants d’honneur, et l’on sait avec quelle application il répétait, par la suite, les danses de ses ballets.

Henriette, à huit ans, suivit sa mère à Blois lorsque celle-ci fut écartée du pouvoir, après l’assassinat de Concini. Quelques mois auparavant, elle avait pu voir le ballet de la Délivrance de Renaud (29 janvier 1617) et, de retour à la cour pour le mariage de sa sœur Christine, elle put assister au ballet de Tancrède en la forêt enchantée (12 février 1619). Elle tint le rôle de l’Aurore dans le Grand ballet de la Reyne représentant le Soleil (1621) et elle prit part aux réjouissances de cour jusqu’au moment de son mariage et de son départ pour l’Angleterre.

Henriette figurait dans le ballet d’Anne d’Autriche intitulé Les Vestes de Junon la Nopciere, dont Boisrobert était l’auteur, et qui fut dansé au Louvre le 5 mars 1623. Elle y représentait Iris, cherchant Junon, « accompagnée d’Harmonie, déesse des ins- trumens, pour témoigner par leurs accords, ceux du mariage». Anne d’Autriche paraissait sous les traits de Junon mais rendait hommage à Marie de Médicis :

Vous m’ostez ma gloire et mon nom

Grande et favorable Junon,

Qui présidez au mariage

Puisque c’est de vos mains que ie tiens mon Espous.

Et la reine Henriette, qui tenait le rôle d’Iris, y allait aussi de son compliment à la reine-mère :

J’ay comme Iris emprunté

Mes couleurs et ma beauté

Du soleil qui me regarde.

 

Ce ballet nous intéresse surtout parce que le prince de Galles et le duc de Buckingham assistèrent à l’une de ses répétitions sous un déguisement que les officiers du palais n’eurent sans doute pas de peine à percer à jour. Le prince Charles, accompagné du favori de Jacques Ier, se rendait à Madrid, dans l’espoir d’obtenir la main de l’Infante. Le roi d’Angleterre, repoussant les avances de la France, imaginait que ce mariage espagnol serait le gage d’une alliance qui déciderait Philippe IV à restituer ses Etats à l’Electeur palatin, époux d’Elisabeth, la sœur de Charles. Mais à Madrid, Buckingham et Olivarès ne tardèrent pas à s’affronter, et devant les exigences espagnoles, Charles n’eut bientôt d’autre souci que de se retirer sans trop compromettre sa dignité.

« Ce voyage », écrit le comte de Tillières, « paraissait plutôt entrepris pour donner sujet à un roman que représenter la conduite d’un sage prince». Et l’on ne manqua pas en effet de transposer l’aventure dans le monde de la mythologie et du roman, non pas cependant pour en montrer la légèreté, mais au contraire pour exalter la gloire du prince et du favori. Balthazar Gerbier, qui prépara divers spectacles donnés à York-House, résidence de Buckingham, proposait au duc, avant de connaître l’issue du voyage, de peindre un tableau du retour de Charles et de l’Infante sous l’aspect d’un triomphe maritime.

L’idée paraît avoir été reprise par Ben Jonson, auteur des livrets de presque tous les masques joués à la cour de Jacques, dans son Triomphe de Neptune. Un prologue apprenait aux spectateurs que Neptune, c’est-à-dire le roi d’Angleterre, avait envoyé son fils Albion, accompagné du fidèle Hippius (Buckingham), faire un voyage de découverte sur les côtes d’Hesperie. Mais désireux de le revoir, il avait fait partir à sa rencontre une île flottante (c’est-à-dire une flotte anglaise). Des allusions aux sirènes et aux monstres marins évoquaient les embûches auxquelles les voyageurs avaient su échapper. C’est alors que devait être représenté sur la scène le retour triomphal de l’île flottante. Mais ce masque, annoncé pour la Nuit des rois, en janvier 1624, ajourné par suite de la rivalité des ambassadeurs de France et d’Espagne, fut enfin représenté avec des remaniements et sous le titre des îles fortunées, exactement un an plus tard, alors que les négociations en vue du mariage français étaient presque terminées. Et Ben Jonson y glissa une allusion à l’union de « la Rose et du Lys ».

Paul Reyher, dont le livre sur les Masques anglais a fourni une base si solide aux recherches ultérieures, note très justement que ce Triomphe de Neptune « rappelle certaines compositions de Rubens, telles que la Vie de Marie de Médicis, représentations mythologiques d’événements contemporains, sortes d’apothéoses des souverains qui s’y voyaient en compagnie des dieux, voire même sous les traits des divinités de l’Olympe». J’ajouterai que ces célèbres compositions sont très exactement contemporaines du mariage d’Henriette et n’ont pu manquer de laisser une forte impression dans l’imagination de la jeune reine. Marie de Médicis les avait commandées pour la décoration du palais du Luxembourg, afin de célébrer son propre triomphe après sa réconciliation avec Louis XIII. Rubens y travailla de 1622 à 1625 et la reine-mère insista pour que la galerie où elles devaient figurer fût prête pour le mariage de sa fille.

Henriette-Marie devait retrouver chez son mari le goût de ces grands tableaux mythologiques. Une peinture, d’ailleurs médiocre, de Gérard Honthorst, à Hampton Court, montre Charles et Henriette-Marie sous les traits d’Apollon et de Diane; Buckingham, en Mercure, leur présente les Arts et les Sciences, tandis que des génies chassent l’Envie et la Malveillance. Rubens lui-même, venu en Angleterre pour une mission diplomatique, devait décorer les plafonds de la salle des banquets du Palais de Whitehall, œuvre de l’architecte Inigo Jones.

Le rapprochement que fait Reyher entre un masque de Jonson, dont le même Inigo Jones fut le metteur en scène, et les peintures de La Vie de Marie de Médicis, prend sa pleine signification lorsqu’on comprend les deux principes qui dominent alors l’esthétique des arts de cour. Tout événement politique est susceptible de transposition immédiate dans le domaine de la mythologie et de l’allégorie. Cette transposition peut prendre aussi bien une forme littéraire, plastique ou dramatique. Il y a pour ainsi dire convertibilité d’une forme à l’autre et nous allons tout de suite en donner un exemple. L’équipée espagnole du prince et du favori fournit Outre-Manche la matière d’un ballet. En France, il inspire un roman. Mais que trouvons-nous à l’intérieur de ce roman ?

Une description de ballet suffisamment précise et détaillée pour qu’on puisse aisément le mettre en scène. Et en effet seize ans plus tard, William Davenant en tirera l’un des tableaux du dernier ballet qui fut représenté à la cour de Charles et d’Henriette.

Remy publie en 1625 et offre ce cadeau de noces à Henriette : La Galatée et les adventures du Prince Astiagès. Histoire de nostre temps où sous noms feints sont représentez les amours du roy et de la reyne d’Angleterre. Avec tous les voyages qu’il a fait, tant en France qu’en Espagne.

Ce roman nous est livré, pour ainsi dire, clé en main, puisqu’une page liminaire nous permet d’identifier les principaux personnages. Sous le voile de la fable et de la louange extravagante, on discerne aisément le souci de préciser la signification politique du mariage. La leçon de l’auteur peut se résumer en deux mots : la France est un pays catholique où la rébellion protestante ne saurait être tolérée, mais l’alliance anglaise doit faire équilibre à la puissance espagnole.

L’auteur s’empare de l’épisode de la répétition du ballet de Junon en présence de Charles pour lui donner un ample développement. En réalité, si l’on juge par la lettre qu’il écrivit à son père, le prince de Galles fut surtout frappé alors par la beauté d’Anne d’Autriche, et c’est plus tard, après son échec auprès de l’Infante, que son imagination s’enflamma à l’idée d’épouser une princesse française. Lord Kensington (Henry Rich, futur comte de Holland), créature de Buckingham, qui fut envoyé à Paris pour la négociation, tira le plus grand parti des penchants romanesques de Charles et d’Henriette. On croit lire une page de YAstrêe, remarque Bâillon, le biographe d’Henriette, en citant la lettre ou Kensington rapporte à Charles quel fut l’émoi de la princesse lorsqu’il lui montra la miniature de son prétendant.

Le roman de la Galatée brode sur ce thème en donnant à cette passion mutuelle une origine plus ancienne. Le jeune couple paraît avoir accepté cette convention, et finit par y croire, puisque dans une Ode présentée à la Reine d’Angleterre, par Monsieur le Comte de Carlile, de la part du Roy son Espous, Bois- robert affirme lui aussi que le roi s’éprit d’Henriette dès le premier regard, alors qu’il pensait se « ranger sous un autre empire», celui de l’Infante.

Notre roman raconte comment le prince Astiagès, qui venait d’arriver dans l’île de Chypre (la France) se promenait dans une forêt où l’avait conduit son humeur mélancolique, lorsqu’il eut l’occasion de délivrer la nymphe Galatée de la fureur d’un sanglier. Il s’éprend d’elle aussitôt. Pénétrant dans la capitale, il la revoit une première fois dans un temple, où elle offre un sacrifice à Vénus et où un oracle annonce en termes obscurs leur future union, puis à la cour où l’on danse le ballet de la Discorde. De ce ballet nous reparlerons à propos du masque de Davenant qui s’en inspire. Mentionnons pour l’instant qu’il s’agit d’une « représentation fabuleuse de ce qui s’estoit passe depuis peu en la guerre des Paphiens, peuple revesche, & sans loix, qui s’estoit révolté contre le Roy de Dicée», ou en d’autres termes de la révolte protestante dont le siège de Montauban avait été le principal épisode. Les rebelles sont les Titans qui tentent l’assaut de l’Olympe, mais sont terrassés par les dieux, représentés sur la scène par le roi et les grands personnages de la cour. Ils seraient exterminés si la Paix n’intervenait, suivie de la Justice et de la Clémence, calmant le désordre et présentant une palme à Jupiter vainqueur. Les dieux commencent alors une danse harmonieuse qui fait contraste avec les pas désordonnés qu’avaient exécutés les Titans menés par la Discorde. Puis ils donnent le signal du bal et c’est alors qu’Astiagès se découvre un rival dans la personne de Philocrines (c’est-à-dire, je suppose, le comte de Sois- sons qui se montra fort jaloux de la cour que Charles fit à Henriette par l’intermédiaire de Kensington).

Astiagès ne poursuit son voyage vers la Syrie (l’Espagne) que contraint par la volonté de son père et, après de longues aventures dont je vous fais grâce, voit ses vœux exaucés. Le roman se termine — comme le masque de Jonson — par un triomphe nautique. Galatée vogue vers le pays de son époux, sur un grand navire entouré de nymphes marines portant des couronnes de lys et de roses et chantant selon les usages que le mariage est la promesse d’un nouvel Age d’or.

Le voyage de la jeune reine (quelques mois plus tôt Charles avait succédé à son père) ne fut guère moins merveilleux. A Amiens nous voyons des poètes provinciaux lui offrir, sur des théâtres de rue, des spectacles d’un goût plus archaïque que ceux de la cour, mais qu’ils s’efforcent de mettre au goût du jour. Charles y paraît sous les traits de Jason conquérant la Toison d’or, mais l’on y voit aussi « le dieu Hyménée, accompagné de  » Nymphes nopcieres  » », et cinquante filles d’Amiens représentant les « syrenes & autres demy-déesses de la Mer, qui viennent au devant de Thetis, Royne des Vndes, femme & espouse du grand Ocean».

Quant au vaisseau de la reine, Charles l’avait fait enrichir « dedans & dehors de mille peintures & tapisseries » et durant le voyage elle put entendre un concert de « belles voix, luths, violles, & autres instrumens délicats, qui luy donnèrent tant de contentement qu’en 24 heures sans ennuy, elle se trouua arrivée au port de Douvre… ». Et tout à la joie d’une rencontre avec son époux royal, on suppose qu’elle prêta peu d’attention aux premiers froissements de sa suite au contact de la cour anglaise, ou à l’aspect tragique de Londres alors ravagé par la peste, que dissimulait mal un décor de fête.

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