Le drapeau rouge, sa vie, son œuvre | Le Temps.ch

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via letemps


Joëlle K. – Publié vendredi 26 avril 2013, Modifié mercredi 4 novembre 2015


Ayant débuté dans la police, le drapeau rouge fait sa carrière dans la révolution pour retourner dans la police, en Russie, et en Chine, où il est toujours


L’article 2 de la loi du 21 octobre 1789 stipule qu’au cas où «la tranquillité publique serait en péril», les officiers municipaux seraient tenus de déclarer la nécessité d’employer la force. Leur avertissement prendrait la forme d’un drapeau rouge

Texte intégral

Il était une fois

Mercredi, le 1er mai, le drapeau rouge flottera en tête de manifestations plus ou moins nombreuses, autorisées dans la plus grande partie du monde et même, comme en Chine, officielles. Son message de ralliement des travailleurs s’est brouillé dans le temps et l’espace. Emblème de la lutte syndicale et anticapitaliste dans les pays démocratiques, il est accepté comme l’expression d’une opinion politique légitime. Il ne fait plus peur. Etendard de la dictature communiste en Chine, après l’avoir été en Russie, il affirme une hégémonie. C’est le dernier et grotesque retournement de sens d’un drapeau qui en a connu plusieurs depuis le début de sa carrière, dans la police.

Si l’on saute quelques brèves apparitions au XVIIe siècle, au moment des ligues paysannes, y compris en Suisse, le drapeau rouge fait son entrée sur la scène de la politique le 21 octobre 1789 à Paris. L’Assemblée nationale vote, ce jour-là, une loi martiale pour empêcher les attroupements populaires, sa hantise. La crise des subsistances continue en effet dans la capitale, la plèbe qui a pris la Bastille en juillet se voit écartée des décisions, et la colère est grande.

L’article 2 de la loi stipule qu’au cas où «la tranquillité publique serait en péril», les officiers municipaux seraient tenus de déclarer la nécessité d’employer la force. Leur avertissement prendrait la forme d’un drapeau rouge exposé «à la principale fenêtre de la maison de ville et dans toutes les rues». Si, après trois sommations, l’attroupement ne se dispersait pas, l’ordre serait donné de faire feu. Après quoi, le calme rétabli, le drapeau rouge serait enlevé et remplacé par un drapeau blanc.

Progressivement, au gré des luttes politiques, le signe par lequel le pouvoir prétendait intimider la plèbe devient le symbole de ralliement de la plèbe contre le pouvoir. La peur change de camp. C’est la bourgeoisie qui s’affole quand les ouvriers défilent sous ses fenêtres en brandissant le drapeau rouge.

Pourquoi l’Assemblée a-t-elle choisi le rouge? Selon l’historien Maurice Dommanget, les députés bourgeois étaient férus de l’Antiquité où le rouge, à ce qu’ils en savaient, représentait la puissance et l’autorité. C’était un bon début pour un drapeau qui allait finir place Tiananmen, Pékin, deux cents étés plus tard.

La loi martiale entre en vigueur le 17 juillet 1791, au Champ de Mars. Le drapeau rouge est déployé sur l’Hôtel de Ville quand les républicains sont rassemblés pour demander la déchéance du roi. Ils sont massacrés. A partir de là, le drapeau rouge est considéré par les gens du peuple comme le «drapeau du carnage», «rouge du sang de l’ouvrier». Il est exécrable et exécré, «symbole sanglant des répressions bourgeoises». Puis il est moqué. Peu à peu, cocardes ou bonnets rouges apparaissent dans les assemblées, par dérision. Puis, en août 1792, un comité populaire de l’insurrection écrit sur un drapeau rouge: «Loi martiale du peuple souverain».

Progressivement, au gré des luttes politiques, le signe par lequel le pouvoir prétendait intimider la plèbe devient le symbole de ralliement de la plèbe contre le pouvoir. La peur change de camp. C’est la bourgeoisie qui s’affole quand les ouvriers défilent sous ses fenêtres en brandissant le drapeau rouge.

Il règne sur les barricades en février 1848, remplaçant le drapeau tricolore «souillé de honte» sous la monarchie de Louis-Philippe. «L’ayant voulu pour le combat, le peuple le voulait pour la victoire», déclare Louis Blanc, membre du gouvernement provisoire.

Voila donc le drapeau rouge installé en symbole de la légalité nouvelle. Les poètes lui font des phrases: «Il enchante l’œil comme une fanfare enchante l’oreille. Il est sonore comme un hallali dans les bois» (Hippolyte Castille). L’adoration des vainqueurs n’a pourtant d’égale que la terreur des vaincus. Lorsque la gauche et la droite se disputent le contrôle de la IIe République, le combat se manifeste par drapeaux interposés, le rouge contre le tricolore. Du haut de sa popularité au gouvernement provisoire, Lamartine l’emporte par son éloquence roublarde. Haranguant une foule qui veut imposer le drapeau rouge: «Voulez-vous donc que le drapeau de votre République soit plus menaçant et plus sinistre que celui d’une ville bombardée?» Il promet qu’il ne le permettra pas. Le rouge, dit-il, est le drapeau d’un parti tandis que le tricolore est celui de la France, «une même pensée, un même prestige, une même terreur au besoin pour nos ennemis». Il est applaudi. Les trois couleurs redeviennent le drapeau de la République. Le rouge repasse dans l’opposition.

Il se répand dans le monde, en Russie, en Angleterre, en Belgique, en Suisse

Il se répand dans le monde, en Russie, en Angleterre, en Belgique, en Suisse, emmené dans leurs bagages par les réfugiés politiques. Il est l’étendard du premier congrès de l’Association internationale réunie à Genève en 1866, sur lequel la section genevoise a inscrit «pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans droits». Sa popularité redouble avec la Commune de Paris. Une nouvelle vague de réfugiés, après la défaite, l’internationalise. Il est arboré à Berne le 18 mars 1876, pour l’anniversaire de la Commune de Paris, en présence du marxiste russe Plekhanov. Rentré en décembre en Russie, celui-ci organise la grande manifestation de Saint-Pétersbourg sous l’emblème du drapeau rouge, une première au royaume des tsars, qui sera suivie par la mutinerie d’Odessa, la révolution de 1905 et celle de 1917. Le rouge de la révolution devient celui du régime, et peu après, de son despotisme.

L’«étendard du peuple, tel un oiseau écarlate […] Le drapeau de la raison, de la vérité, de la liberté» chanté par Gorki, posera de nouveaux et graves problèmes à la raison, à la vérité et à la liberté.

* La source des informations historiques contenues dans cet article est le livre de Maurice Dommanget, Histoire du Drapeau rouge, des origines jusqu’à la guerre de 1939, Editions Librairie de l’Etoile, Paris, 1967.


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