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Marcel Fournier. De l’influence de la sociologie française au Québec. In: Revue française de sociologie, 1972, 13, supplément. pp. 630-665.

www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1972_sup_13_1_2123

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Plan

I — Le fait de l’emprunt : les notes de références

II — La formation des sociologues québécois

  1. Les initiateurs des sciences sociales au Québec
  2. La formation des professeurs des Facultés des Sciences Sociales des Universités Laval et de Montréal
  3. La fonction de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris)

EXTRAITS

II n’y a point de doute que les informations scientifiques ne soient un des biens symboliques les plus « transmissibles ». D’ailleurs, l’une des caractéristiques du champ scientifique n’est-elle pas que celui-ci est, depuis sa constitution au xviie siècle, international, c’est-à-dire composé de centaines de sous-champs de recherche dans lesquels des groupes de scientifiques étudient des problèmes similaires et échangent des informations au-delà des frontières nationales ? Cependant, tout comme il serait idéaliste de croire que les « révolutions scientifiques » ne viennent qu’à la suite de l’épuisement de « paradigmes » ou que la science a, pour reprendre l’expression de Koyré, « une vie propre, une histoire immanente », il le serait de croire que la diffusion des informations scientifiques n’est que l’effet du hasard, ď « affinités électives » (par exemple, la rencontre élective entre le « maître » et le « disciple ») ou même de la « force intrinsèque de l’idée vraie » : la transmissibilité de ces informations est aussi fonction de leurs conditions sociales de production, de transmission et de réception, de telle sorte que l’on peut comprendre les phénomènes de diffusion, d’emprunt ou d’échange international d’informations scientifiques et, par conséquent, rendre raison du fait que des innovations présentées à des groupes de chercheurs étrangers soient acceptées ou rejetées, que certaines soient totalement adoptées et d’autres seulement partiellement ou que les unes soient radicalement transformées et les autres faiblement, seulement à condition de subordonner l’analyse de la logique des interactions entre chercheurs ou groupes de chercheurs à la construction des relations objectives entre les positions qu’ils occupent dans le champ scientifique et donc à l’étude des fonctions que remplissent ces diffusions, emprunts ou échanges pour les chercheurs ou catégories de chercheurs en situation de concurrence pour la légitimité culturelle.


I — Le fait de l’emprunt : les notes de références

Qu’ « un chercheur établisse son statut de scientifique en obtenant que ses articles soient acceptés par une revue renommée, qu’il acquière du prestige comme scientifique lorsque ses travaux sont cités et imités par d’autres et qu’enfin il obtienne, en recevant des honneurs de la communauté, un statut d’élite », décrit bien, quoique caricaturalement, l’itinéraire type ou la carrière « normale » du scientifique. Ainsi il semble que, tout comme la publication d’un travail, le fait d’être cité consolide et légitime la position d’un scientifique dans le champ ou le sous- champ scientifique. Il existe d’ailleurs une relation étroite entre le nombre de fois que les travaux d’un chercheur sont cités et leur qualité, de telle sorte que la référence constitue un des meilleurs indicateurs de l’importance, pour ne pas dire de l’ « influence », du chercheur dans une discipline particulière à un moment donné.

Toutefois, il serait quelque peu naïf de ne considérer, parmi les diverses fonctions de la référence explicite, que celle de la reconnaissance, qui en est seulement la plus générale : elle s’associe en effet aux fonctions les plus diverses telles que « la manifestation de relations d’allégeance ou de dépendance, de stratégies d’affiliation ou d’annexion, de défense (c’est par exemple le rôle des références-cautions, des références ostentatoires ou des références-alibis »). Ainsi, l’on cite un autre auteur pour des raisons complexes — « pour conférer du sens, de l’autorité ou de la profondeur à une affirmation, pour montrer sa connaissance dans le même domaine et éviter de paraître plagier même des idées conçues indépendamment. La citation est destinée aux lecteurs, certains d’entre eux au moins étant censés avoir une connaissance de l’œuvre citée (faute de quoi la citation n’aurait guère de sens) et adhérer aux normes concernant ce qui doit et peut ou ne peut pas lui être attribué » . Et si l’on veut bien cerner l’importance d’un chercheur ou d’un groupe de chercheurs, il est de plus nécessaire de prendre en compte les modalités d’une référence : celle-ci peut être positive, négative ou neutre, humble ou souveraine, explicite ou implicite, etc. C’est même une représentation simpliste de la production scientifique, caractéristique de la « citatologie », de ne tenir compte que des références explicites, c’est-à-dire « de la seule face visible, tant pour le producteur que pour le public, des références réellement effectuées. Comment réduire aux seules mentions explicites la présence de Platon dans les textes d’Aristote, de Descartes dans les textes de Leibniz, de Hegel dans les textes de Marx, et plus généralement de ces interlocuteurs privilégiés que chaque producteur transpose dans tous ses écrits, maîtres dont il s’est approprié les schemes de pensée au point de ne penser qu’en eux et par eux, adversaires intimes qui peuvent commander sa pensée en lui imposant le terrain et l’objet du conflit ? ». Il n’en va pas autrement en sociologie ou en anthropologie : les tenants de l’ethnoscience aux Etats-Unis, par exemple, ne se réfèrent que rarement à Ernst Cassirer dont l’approche, si on considère ses travaux tel Le langage et la construction du monde des objets (1933), n’est pas très différente de la leur. Et pour un chercheur d’orientation fonctionaliste, il est peu fréquent de se référer explicitement aux fondateurs mêmes de la démarche fonctionaliste.

Aussi toute étude des seules références explicites est-elle limitée, mais elle n’en demeure pas moins, en partie parce que l’étude de tous les types de références et en particulier des références implicites est très fastidieuse voire impossible, un instrument adéquat pour rendre compte des faits de diffusion, d’emprunt ou d’échange d’informations scientifiques et de certaines de ses fonctions et caractéristiques (dont l’internationalisation). Ce n’est pas par hasard si, par exemple, Park et Burgess dans leur Introduction to the Science of Sociology (1921), utilisent les écrits de Simmel, Park, Darwin ou de Durkheim alors que Parsons, dans The Structure of Social Action (1937) se réfère principalement à Weber, Pareto, Marx, Freud et Durkheim.

Eu égard à ce phénomène d’emprunt, le champ scientifique québécois constitue sans doute un objet privilégié pour l’étude des relations qu’un groupe de chercheurs entretient avec les autres, parce que le Québec est situé à proximité (et aussi dépendant) du Canada anglais et des Etats-Unis et qu’il est historiquement demeuré lié à la France. Les chercheurs québécois, dont les sociologues, furent et demeurent eux-mêmes très conscients de la particularité de leur situation objective : « La société québécoise, isolât latin en Amérique du Nord, subit, affirme Jacques Dofny dans l’« Editorial » du premier numéro de la revue Sociologie et Sociétés, l’attraction de l’empire économique le plus puissant qui ait jamais existé. Mais aussi, la production culturelle de cette énorme machine envahit le Québec de ses modèles, au moment même où les communications modernes permettent aux Canadiens français de renouer avec les pays francophones leur échange de façon intense et accélérée. C’est pour eux, jusqu’à un certain point, un retour aux sources, comme c’est pour les francophones la découverte stupéfiante d’une Amérique française dont la plupart n’imaginaient pas l’ampleur quand ils se souvenaient de son existence. La société québécoise se trouverait selon ces faits dans la situation caractéristique d’un défi dont certains groupes minoritaires ont profité pour former et exprimer leur personnalité collective, mettre en jeu leurs dispositions créatrices, leurs capacités d’invention sociale. L’importance de cet enjeu expliquerait à son tour cette croissance accélérée de la sociologie, tant cette confrontation interne et externe pose des problèmes que la société est contrainte de résoudre rapidement ». Depuis la Seconde Guerre la sociologie québécoise a été elle-même le lieu de nombreux affrontements théoriques et méthodologiques entre une sociologie européenne et une sociologie américaine. Cependant il semble à plusieurs analystes que « alors que la sociologie du Canada anglais a été principalement influencée par Chicago et d’autres écoles américaines, celle du Canada français l’ait été surtout par les écoles européennes de sociologie ». Si tel est le cas, cette dépendance de la sociologie canadienne – française par rapport à la sociologie européenne devrait se manifester non seulement dans le choix d’une problématique générale mais aussi dans la sélection des emprunts, conscients (références explicites) ou inconscients.

Nous nous sommes limités, quant à nous, à l’analyse des seuls emprunts explicitement effectués par les collaborateurs d’une revue sociologique québécoise, Recherches sociographiques. Le choix de cette revue n’est pas arbitraire, car c’est la revue qui a eu la plus longue existence et fut la plus importante entre 1960 et 1970, c’est-à-dire à l’époque où le champ sociologique québécois s’est réellement constitué en acquérant une plus grande autonomie. Cette autonomie est certes toute relative : le meilleur indice en est une des caractéristiques principales de la revue, la multidisciplinarité. Fondée en janvier 1960 et dirigée jusqu’en 1969 par le département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Laval de Québec, Recherches sociographiques, dont l’objectif premier était et demeure, comme l’indique l’adjectif du titre, de favoriser et de diffuser des études empiriques voire monographiques du Québec, publie en effet fréquemment des articles qui ne sont pas sociologiques ou anthropologiques mais relèvent de disciplines voisines telles l’histoire, la science politique, l’économique et même des lettres ou de la linguistique. Entre janvier I960 et septembre 1969, les articles proprement sociologiques ne constituent que 44,8 % de tous les articles publiés, une part relativement importante de ceux-ci étant consacrée à la science politique (11,9 %), l’histoire (12,7 %), et à l’économique (9,0 %). Quant à l’anthropologie — une section du département qui publie la revue, — elle vient au sixième rang (5,9%), derrière la littérature et la linguistique (7,5%).


[…]

[…saut de pages 634 -643 ]


Pour qu’il y ait « influence », c’est-à-dire que le contact culturel devienne acculturation, il est indispensable, entre autres conditions, que l’action d’inculcation soit continue, de telle sorte que ne soit pas uniquement transmis Г opus operátům (information) mais aussi le modus operandi (formation). Or une telle action qui puisse durer assez longtemps pour produire une formation durable ne peut être que le « travail pédagogique ». Aussi pour rendre compte de l’influence de la sociologie française au Québec, faut-il tenir compte du travail pédagogique qu’ont exercé les sociologues français, soit en enseignant à des étudiants québécois en France, soit en venant leur donner des cours dans les universités québécoises.


II — La formation des sociologues québécois

Que le travail pédagogique qu’ont exercé les sociologues français sur des étudiants ou chercheurs québécois ait été le moyen le plus efficace, par lequel ont pu leur être imposées une problématique sociologique (et une théorie du système social) et une définition de la compétence sociologique (et une théorie de la connaissance sociologique), cela ne fait aucun doute. C’est d’ailleurs l’hypothèse que formulent et vérifient J. E. Curtis, D. M. Connor et J. Harp, à savoir que les différences entre les sociologues et les anthropologues canadiens de langue française et ceux de langue anglaise sont d’abord et avant tout l’effet de différences d’apprentissage, l’apprentissage des sociologues et des anthropologues de langue française étant beaucoup moins « américain » : en effet, parmi les sociologues et anthropologues canadiens de langue française interrogés (N = 84) , il y en a seulement 21 % qui ont obtenu leur diplôme le plus élevé aux Etats-Unis, alors que ce pourcentage est, pour ceux de langue anglaise (N = 369) , de 58 % (32) . Toutefois, leurs données ne leur permettent pas de conclure que l’influence « européenne » est prédominante chez les sociologues et anthropologues de langue française : seulement 15 % de ceux-ci auraient obtenu leur diplôme le plus élevé en Europe. La raison en est tout simplement que les auteurs ne tiennent compte que des diplômes obtenus et non de la scolarité poursuivie. Or, il semble bien, si l’on tient compte de ce critère, que l’influence « européenne » au Canada ou tout au moins au Québec est beaucoup plus grande que ne le laisse entrevoir les résultats de l’enquête menée par l’Association Canadienne des Sociologues et Anthropologues.


  1. Les initiateurs des sciences sociales au Québec

L’influence « directe » de la sociologie européenne et en particulier de la sociologie française n’est d’ailleurs pas récente. Tout à la fin du siècle dernier, le premier Canadien de langue française qui s’intéresse à la sociologie, la découvre et s’en informe en France : il s’agit de Léon Gérin, qui au hasard d’un bref séjour à Paris en 1885-1886 dont l’objectif est de « se donner l’illusion d’une vie intelligente au moins pendant quelque temps », entre en contact avec l’abbé Henri de Tourville et Edmond Demolins, s’initie à la « science sociale » et s’engage, à son retour au pays, à réaliser des monographies et à diffuser cette nouvelle science au Canada. L’itinéraire de Gérin est intéressant à un double titre : d’une part, il est celui du « transfuge » c’est-à-dire de celui qui, formé dans les cadres d’une discipline, en l’occurrence le droit, s’instruit d’une autre; d’autre part, cette bifurcation de carrière — partielle, car Gérin n’est sociologue que « par surabondance de zèle en dehors et en outre de sa vie professionnelle » — s’effectue en France sous l’influence de disciples de LePlay. Si cette rencontre est l’effet d’un hasard, on ne peut certes pas en dire autant de l’intérêt que Gérin porte à cette « science sociale ».

Même s’il est difficile de déterminer les conditions sociales d’une telle bifurcation de carrière, à savoir par exemple qu’il y ait eu une saturation de la main-d’œuvre sur le marché vers lequel s’orientait Gérin et que les chances de succès, i.e. la reconnaissance, l’accession rapidement à des positions supérieures, l’occasion de donner de grandes contributions, etc., il n’en faut pas moins préciser qu’il était, de par l’éducation qu’il avait reçue, prédisposé ou tout au moins disposé à recevoir l’enseignement de l’abbé de Tourville et de Demolins et par là, celui de LePlay, plutôt que, par exemple, celui de Durkheim et de ses disciples. LePlay ne se rattachait-il pas au courant de la pensée catholique dont de Bonald et Maistre furent les premiers théoriciens ? La famille n’était-elle pas considérée, dans sa théorie, comme l’élément déterminant de l’ensemble de la structure d’une société et conséquemment, comme l’objet privilégié de toute étude sociologique ? Enfin, même si son œuvre se voulait d’abord empirique et scientifique, LePlay n’acceptait-il pas la possibilité de poser des jugements de valeur et donc de constituer une science qui, tout en étant « positive », puisse aussi être « normative » ? Ce sont là


  • La suite page 645

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