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La Révolution française et l’histoire du monde Deux siècles de débats historiques et politiques 1815-1991 Jean-Numa Ducange © Armand Colin, 2014 08/2014 EAN : 160 x 240 mm Pages : 304

Présentation

Depuis 1815, la question n’a cessé de hanter des générations d’historiens et responsables politiques à l’échelle internationale : comment écrire l’histoire de la Révolution française ? Au XIXe siècle, elle fascine et suscite la critique des révolutionnaires français mais aussi allemands, italiens, latino-américains et russes. Au XXe siècle avec la révolution de 1917 et le mouvement anticolonial, elle devient la référence obligée de toute réflexion sur un processus révolutionnaire.
En parallèle, un mouvement vers une écriture scientifique des événements se fait jour, des États-Unis au Japon. Référence inscrite dans le « grand récit » hexagonal, la Révolution suscita ainsi une réception mondiale, où histoire et politique furent souvent liés. C’est de ce mouvement complexe dont cette synthèse entend rendre compte.


PREMIÈRES PAGES

 

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À l’étranger, la France, son histoire et sa culture politique ont longtemps été associées à la Révolution de 1789, que ce soit pour célébrer ou au contraire dénigrer cet héritage. Encore aujourd’hui, dans un contexte où toute voie ré­volutionnaire peut sembler largement discréditée parmi les populations des cinq continents, surtout au regard du siècle précédent, la Révolution fran­çaise demeure néanmoins un événement universellement cité, à défaut d’être toujours réellement connu, pouvant encore susciter la défiance ou l’admira­tion. Internet indique aujourd’hui des millions d’entrées pour « 1789 », mais aussi pour « 1793 » sans même évoquer les grandes figures qui traversent la période, de La Fayette à Napoléon, en passant par Robespierre, que l’on ne cesse d’évoquer régulièrement.

Cette célébrité a fait couler beaucoup d’encre. Des dizaines de milliers de volumes depuis deux siècles ont eu pour ambition d’écrire l’histoire de celle que l’on a longtemps désignée comme la « Grande Révolution », pour la comprendre en son temps, mais aussi pour la situer par rapport à d’autres événements. Écrire une histoire de la Révolution, c’est toujours obéir à des motivations multiples, liées notamment au contexte dans le­quel le projet prend naissance. Encore au début des années 1980 d’aucuns relevaient que deux représentants majeurs de l’historiographie, François Furet et Albert Soboul s’inscrivaient chacun à leur manière dans une tra­dition existante depuis le xixe siècle: le premier, dans une filiation libérale et conservatrice, par ailleurs critique de « l’érudition » universitaire, le second dans une tradition d’histoire républicaine, mêlant la rigueur dans l’usage des sources et l’engagement civique, héritier des « jacobins ».

Si c’est bien évidemment en France que la Révolution française a été l’objet de toutes les attentions, on oublie parfois que 1789 a marqué les esprits dans de nombreux autres pays. L’onde de choc de la Révolution est perceptible à travers les poèmes de Leopardi, les symphonies de Beethoven, les romans de Tolstoï, les opéras de Verdi, la peinture de Delacroix. Des ouvrages volumineux comme de brèves brochures, des résumés sous diverses formes, des manuels scolaires, ou encore des chants dans de multiples langues ont contribué à la transmission de cet événement clef de l’histoire universelle. Des écoles historiques, en France comme à l’étranger, se sont constituées, surtout au xxe siècle et après la révolution russe de 1917, provoquant des échanges et confrontations. Politiquement la Révolution française a été à la source de multiples ré­flexions sur la « voie révolutionnaire », un modèle ou un repoussoir pour tous ceux qui ont souhaité bouleverser l’ordre politique et social dans le monde. Pour reprendre les mots de Michel Vovelle, « en Europe, puis dans le monde entier, la Révolution française a légué pour deux siècles un immense message d’espérance, mais aussi de peur dans les classes domi­nantes ». Il est frappant de constater que même les historiens les plus enclins à minorer les spécificités de ce processus révolutionnaire pour l’inscrire dans un ensemble plus large, soulignent malgré tout l’exception­nalité de l’événement qui a « une emprise sur tous les secteurs de la vie […] et le sentiment que l’histoire était en train de s’écrire devant les yeux émerveillés des contemporains ». Jacques Solé, relativisant ses consé­quences à court terme, doit reconnaître en elle « la matrice du monde contemporain » et souligne que son influence « devait se révéler plus im­portante que ses créations immédiates ».

Vouloir résumer toutes les références et débats depuis deux siècles serait une gageure impossible à tenir, tant les occurrences implicites et explicites à cette révolution ont été multiples. Néanmoins, grâce à de nombreuses recherches, notamment celles publiées dans le sillage du Bicentenaire de 1989 puis dans les années qui ont suivi, il est devenu dé­sormais possible de mieux saisir l’influence de la « Grande Révolution française » et les débats qu’elle a suscités dans de nombreux pays, ouvrant la voie à une possible synthèse.

Sur plus de deux siècles, diverses œuvres historiques et modèles po­litiques à l’échelle internationale se sont définis en rapport avec cette Révolution. Plutôt qu’une exposition ou recension – par définition irréa­lisable en un seul ouvrage – de toutes les interprétations, quatre axes majeurs retiendront ici l’attention, au fil de six séquences chronologiques successives : l’internationalisation de la référence révolutionnaire, le rap­port spécifique des gauches à l’héritage de la séquence ouverte par 1789, le lien étroit et complexe entre histoire passée et politique active et enfin la question de « l’historiographie » et la façon dont celle-ci s’est consti­tuée. Ces choix ont leur part d’arbitraire mais ils paraissent être les plus à même de saisir l’immense richesse politico-historique des deux siècles qui séparent le congrès de Vienne de 1815 du Bicentenaire de 1989.


1789, héritage international

Évoquer en France la Révolution fait penser spontanément à la lecture républicaine, aux manuels scolaires, au « récit national », qui fait encore tant débat aujourd’hui autour de la question des « usages » de l’histoire. Aucun doute sur l’importance de ces aspects qui seront au cœur du pro­pos : c’est bien en France en tout premier lieu que la Révolution a été étu­diée et débattue. Mais l’une des particularités de la « Grande Révolution » est d’avoir rencontré un écho international sur le long terme, notamment là où une autre révolution imposait de fait une comparaison au moins ponctuelle, si ce n’est permanente: Grande-Bretagne, États-Unis, Russie puis URSS, Chine, Amérique latine. Là où les révolutions avaient échoué ou été menées par « en haut », la Révolution française n’en a pas moins été au cœur d’interrogations multiples (comme dans le Japon de l’ère Meiji), tandis que les pays frontaliers directement touchés dès la Révolution elle-même n’ont cessé de questionner leur passé en le confrontant à l’héri­tage de 1789 (Allemagne, Italie). L’espace international envisagé dans cet ouvrage n’est pas sans limites et varie selon les périodes, mais il y a bien quelques constantes qui correspondent significativement à la géo­graphie des colloques et manifestations au moment du Bicentenaire de 1989. Parmi les pays où ces dernières furent les plus importantes, on re­trouve ceux qui ont, soit en permanence, soit plus ponctuellement, eu une production significative sur le sujet : Italie, Russie, Allemagne mais aussi l’Amérique Latine; au xxe siècle les États-Unis et l’URSS, tandis que les nations asiatiques ont peu à peu cessé d’être un terrain vierge, tout comme les anciennes colonies françaises et même la Turquie.

Analyser l’écho de la Révolution à partir des circulations transnatio­nales se justifie dans la mesure où nombre de modèles politiques étrangers vont se situer et se définir par rapport à 1789. En retour, l’influence de ces modèles, rejaillit sur la perception que l’on se fait de l’histoire révolution­naire en France. Il existe des débats très hexagonaux, mais à composante internationale: celui sur la « révolution atlantique » dans les années 1950- 1960 en est une illustration célèbre. Il y a à l’inverse des débats en URSS sur la nature de « la dictature jacobine » dans les années 1960-1970 qui recoupent les problématiques développées en France mais qui ne sont pourtant pas introduites dans son espace, tandis qu’en Amérique latine, la référence a un rôle spécifique qui ne correspond pas toujours aux pro­blématiques françaises. Des écoles historiques et débats politiques ont pu prospérer sans que les Français ne s’en soucient, ou peu, ou bien sur­gissent avec un retard considérable, alors même que les interrogations initiales peuvent être semblables. L’analyse croisée de ces allers-retours prend donc tout son sens.

Si l’extension géographique de l’enquête est très large, au moins une limite chronologique va de soi: la Révolution russe de 1917. Elle a suscité maintes comparaisons et analogies avec la séquence révolutionnaire fran­çaise et contribué à l’internationalisation du débat. Trente ans plus tard le succès planétaire du marxisme entre 1945 et 1970, phénomène désormais minimisé voire oublié, explique largement la diffusion d’une certaine lec­ture de l’histoire de la Révolution française à l’échelle mondiale, en lien avec une Weltanschauung (conception du monde) élaborée par Karl Marx et Friedrich Engels, et propagée en lien avec l’extension des puissances chinoise et soviétique.


La gauche et la révolution

 

[…] Lire la suite de l’extrait en pdf, pages 10 à 24

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