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Locher, Fabien. « Les météores de la modernité : la dépression, le télégraphe et la prévision savante du temps (1850-1914) », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 56-4, no. 4, 2009, pp. 77-103.

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RÉSUMÉ

À partir des années 1860, la mise en place de services de prévision météorologique, soutenus par les communautés scientifiques et les États, contribue à transformer profondément les rapports individuels et collectifs à l’atmosphère et au « temps qu’il fait ». Ces services s’appuient sur l’utilisation du télégraphe et sur des méthodes inédites de cartographie et d’anticipation des états atmosphériques. C’est à l’Observatoire de Paris, sous le Second Empire, que ces méthodes dites « synoptiques » sont tout d’abord expérimentées. Cet article analyse l’émergence de la prévision techno-scientifique du temps, qui constitue un tournant dans l’histoire des approches savantes et profanes de l’atmosphère et de ses météores. Nous nous arrêtons notamment sur l’apparente étrangeté épistémologique de la prévision synoptique, qui exalte le jugement individuel et revendique l’absence de règles explicites. Nous analysons l’émergence d’une nouvelle entité « naturelle », la dépression, dont l’existence s’impose avec les travaux sur l’anticipation des états atmosphériques. Nous montrons finalement que les approches scientifiques de l’atmosphère du second XIXe siècle sont en phase avec l’essor d’une nouvelle société, industrielle et médiatique, dont la dépression est l’un des reflets au sein de l’environnement terrestre.


PLAN

TÉLÉGRAPHIE ET PREMIÈRE MONDIALISATION
UN SYSTÈME CONTINENTAL D’OBSERVATION DU TEMPS
LA MÉTÉOROLOGIE ET LE NOUVEAU RÉGIME MÉDIATICO-INFORMATIONNEL
LA FABRIQUE DES DÉPRESSIONS : LE TEMPS MIS EN CARTES
LA FABRIQUE DES DÉPRESSIONS : CONVAINCRE ET MÉDIATISER
L’UNIVERSALISATION DES DÉPRESSIONS
PRÉVOIR LE TEMPS : L’OBJECTIVITÉ ET LE JUGEMENT
LE SAVANT, LE MARIN ET L’ASTROLOGUE


PREMIÈRES PAGES

Le second XIXe siècle est marqué par une série de bouleversements technologiques qui sous-tendent des transformations radicales dans les modalités de production et de circulation des hommes, des marchandises, des informations. La machine à vapeur, le rail, le télégraphe sont emblématiques de ces mutations techniques dont la recherche historique s’est employée de longue date à étudier les effets sociaux, politiques, économiques, culturels.

Dans cet article, nous voudrions attirer l’attention sur un aspect méconnu de l’entrée dans l’ère des machines et de la communication « instantanée » : l’émergence de nouveaux types de savoirs, de pratiques et de représentations prenant pour objet l’atmosphère terrestre.

À partir des années 1860, la mise en place de services de prévision météorologique soutenus par les communautés scientifiques et les États contribue à transformer profondément les rapports individuels et collectifs à l’atmosphère et au « temps qu’il fait ». Ces services s’appuient sur l’utilisation du télégraphe – qui permet une circulation rapide de l’information météorologique – et sur des méthodes inédites de cartographie et d’anticipation des états atmosphériques. Ces méthodes sont inventées et expérimentées à l’Observatoire de Paris, sous le Second Empire, avant d’être utilisées dans le monde entier. Elles se fondent sur l’identification et le suivi d’entités physiques jusqu’alors inconnues, les dépressions, dont elles intronisent dans le même mouvement l’existence en tant que phénomènes « naturels ». Conçues au départ comme des outils au service d’une pratique savante, les dépressions vont rapidement devenir familières au plus grand nombre et transformer en profondeur les représentations communes de l’atmosphère et du « temps qu’il fait ».

La prévision météorologique fournit le cas exceptionnel d’une expertise savante soumise chaque jour au regard de l’opinion publique. La question de la crédibilité et de l’autorité des avis rendus au nom de la science à propos du temps à venir est fondamentale dans la structuration de l’activité de prévision. Dans ce contexte, la cartographie des dépressions atmosphériques apparaît comme une pratique susceptible d’accréditer et de moraliser une activité de prévision menacée par l’amalgame avec les annonces des astrologues éditeurs d’almanachs.

C’est ainsi une nouvelle atmosphère qui naît dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elle est placée sous la surveillance des grands réseaux de l’observation techno-scientifique et traversée de météores immenses mais prévisibles, que traquent les services météorologiques.

Cette atmosphère et ces météores sont comme les reflets d’une société transformée par l’industrialisation, l’essor des médias et le processus de mondialisation. En retraçant leur histoire, nous voudrions contribuer à approfondir notre compréhension des rapports que les sociétés modernes entretiennent avec leur environnement atmosphérique, dans une démarche à la croisée de l’histoire environnementale et des Science Studies.


TÉLÉGRAPHIE ET PREMIÈRE MONDIALISATION

Les années 1850-1914 sont le moment d’une première vague de mondialisation, caractérisée par une mutation d’ensemble de l’économie internationale tendant à l’unification des marchés des biens, des services, du travail et du capital. Cette mondialisation profite de la révolution communicationnelle associée à l’essor des réseaux télégraphiques. Les câbles du télégraphe traversent les continents et les océans, et raccourcissent drastiquement le temps de transit de l’information. Ces réseaux planétaires sont à la fois des instruments de marché et des outils au service des gouvernements et des États. Le télégraphe contribue à une intégration accrue du système économique mondial autour d’un petit nombre de places commerciales et financières, dont il renforce l’interdépendance et transforme souvent radicalement les modes de fonctionnement interne. Les gouvernements l’utilisent pour administrer efficacement les territoires coloniaux et les relier aux centres de décision métropolitains. Son développement suscite aussi des transformations culturelles majeures, comme la naissance d’une sphère médiatique structurée autour des agences de presse et du « fil » de l’actualité internationale.

L’essor d’un réseau télégraphique mondial concourt dans le même temps à l’émergence de nouvelles approches scientifiques de l’environnement terrestre (Terre, océans, atmosphère). Grâce au télégraphe, les astronomes et les géodésiens sont capables d’évaluer les différences de longitude avec une précision inégalée. Dans les années 1880, la France et la Grande-Bretagne sont en compétition pour obtenir, par ce moyen, une nouvelle cartographie d’ensemble du planisphère terrestre – un enjeu auquel la course à la colonisation donne une importance particulière. La pose des câbles transocéaniques suscite par ailleurs un intérêt sans précédent pour l’océan profond. D’immenses portions de l’espace maritime, jusqu’alors délaissées, sont l’objet d’explorations scientifiques en surface et en profondeur.

Le développement du télégraphe et de ses usages participe ainsi d’une appropriation concrète et symbolique de l’environnement terrestre par les sciences et les techniques. Les phénomènes météorologiques n’échappent pas à ce mouvement. Dès la fin des années 1840, le télégraphe est mis à contribution pour transmettre et centraliser des observations du temps. En 1849, James Glaisher, astronome à l’Observatoire de Greenwich, organise un service d’observation dans une trentaine de gares anglaises. Les agents commencent leur journée en notant des observations météorologiques. Ils les télégraphient dans la foulée à la rédaction du journal londonien Daily News, qui les publie dans son édition du soir. La même année, aux États-Unis, le télégraphe est utilisé pour tenter de suivre le déplacement des tornades. Le directeur de la Smithsonian Institution, Joseph Henry, obtient le concours des compagnies télégraphiques privées, qui lui transmettent quotidiennement des relevés de l’état du ciel et des vents. Mais cette organisation ne débouche pas, pour l’heure, sur un service d’alerte opérationnel.

En France, c’est l’astronome Urbain Le Verrier qui est le promoteur de l’utilisation du télégraphe à des fins de suivi et d’anticipation des conditions météorologiques. Le Verrier s’est rendu célèbre dans les années 1840, en découvrant une nouvelle planète du système solaire, Neptune. C’est aussi un personnage politique. Sous la Deuxième République, il est député de la Manche et un fidèle partisan de Louis-Napoléon Bonaparte. Cela lui vaut d’être nommé directeur de l’Observatoire de Paris en janvier 1854. Sous le Second Empire, Le Verrier jouit d’une position dominante au sein de l’univers académique. Il siège à l’Académie des sciences, où il est le chef de file d’un groupe puissant. Il a également une activité courtisane au plus proche du pouvoir. Il fréquente la cour, et assiste un temps Napoléon III dans la rédaction de son livre sur Jules César.


UN SYSTÈME CONTINENTAL D’OBSERVATION DU TEMPS

En décembre 1854, Le Verrier remet à l’Empereur un rapport dans lequel il expose ses projets pour l’Observatoire de Paris. La partie consacrée à la météorologie et au géomagnétisme a été rédigée par l’un de ses subordonnés, Emmanuel Liais. Celui-ci est le responsable de ce secteur d’activité au sein de l’établissement. Inspiré par l’exemple de la Smithsonian Institution, Liais propose d’utiliser le télégraphe pour anticiper la survenue des tempêtes sur les côtes françaises. Le Verrier est d’autant plus sensible à cette proposition qu’il est un fervent promoteur des technologies télégraphiques et de leurs usages. En 1850, c’est lui qui, en tant que député, a rédigé le rapport à partir duquel l’Assemblée a voté l’ouverture du réseau à la correspondance privée.

La proposition de Liais nécessite la mise à disposition d’importants moyens matériels et humains. Pour les obtenir, Le Verrier va utiliser les circonstances favorables que lui offre l’actualité. En Crimée, les forces terrestres et navales de la coalition franco-anglo-turque font le siège de Sébastopol. Le 14 novembre 1854, une tempête touche la flotte qui croise au large de la ville. Elle cause la perte de 40 navires, dont le vaisseau français Henri IV et l’aviso à vapeur Pluton. Le Verrier en profite pour passer à l’action. Fin novembre, il s’adresse à un grand nombre d’astronomes européens, en leur demandant de lui transmettre leurs observations météorologiques pour la période du 12 au 16 novembre 1854. Liais effectue la synthèse des données recueillies. Le 19 janvier 1855, Le Verrier en adresse une version préliminaire au ministre de l’Instruction publique :

DOCUMENT 1
Urbain Le Verrier
Urbain Le Verrier sous le Second Empire (peint par Félix Giacomotti).
« Les conclusions scientifiques auxquelles nous sommes arrivés laissent entrevoir des applications très importantes. […] Avant peu, nous aurons l’honneur de vous rendre compte des premiers pas qui auront été faits dans l’organisation d’un service propre à prévenir de l’approche des tempêtes ».

La synthèse de Liais indique que la tempête ressentie en mer Noire aurait été due à une perturbation atmosphérique de grande ampleur, qui aurait traversé la France dans les jours précédant le 14 novembre. Selon Le Verrier, la flotte française aurait ainsi pu être alertée, par le télégraphe, du danger à venir.

Cette communication sert en fait à aménager la réception d’un projet, que Le Verrier soumet à Napoléon III courant février 1855. L’astronome propose de mettre sur pied un réseau d’observation météorologique avec centralisation des données par le télégraphe. Ce serait la première étape dans la mise en place d’un service de prévision des tempêtes côtières. Le projet est approuvé par l’Empereur et les modalités d’organisation du réseau sont rapidement définies. Chaque matin, les agents de certains bureaux notent la pression, la température, la force du vent et l’état du ciel, et les communiquent par dépêche à l’Observatoire de Paris.

Au départ, seuls six postes participent : Dunkerque, Bayonne, Mézières, Strasbourg, Le Havre et Avignon. Mais le réseau s’étend par la suite, et il compte une douzaine de postes dans les années 1860 et 1870. Vers dix heures du matin, un commis apporte à l’Observatoire les dépêches expédiées par les télégraphistes. Liais copie les données dans un tableau qui est ensuite autographié à plusieurs dizaines d’exemplaires et prend le nom de Bulletin [quotidien, puis international] de l’Observatoire Impérial de Paris.

Par ailleurs, dès le départ, c’est un réseau européen que Le Verrier cherche à mettre sur pied. À partir de 1857, l’astronome s’adresse aux directeurs de tous les observatoires du continent, pour leur demander de lui télégraphier, chaque jour, les observations réalisées dans leurs établissements. Ces démarches se révèlent efficaces et le réseau s’étend rapidement : il compte huit stations étrangères fin 1858, quinze, fin 1859 et dix-neuf, fin 1860. Ce système international de production et de transmission de données est réglé par un jeu complexe d’accords entre l’Observatoire de Paris, les institutions scientifiques et les compagnies télégraphiques publiques ou privées des différents pays.


LA MÉTÉOROLOGIE ET LE NOUVEAU RÉGIME MÉDIATICO-INFORMATIONNEL

Chaque jour, le Bulletin de l’Observatoire donne un état précis et chiffré de la situation météorologique qui règne sur la France et sur tout le continent européen, de Lisbonne à Moscou, de Livourne à Helsinki. L’organisation de ce système continental de surveillance météorologique s’inscrit dans le cadre d’un Observatoire de Paris en pleine mutation. Dans les années 1850, Le Verrier aligne son établissement sur un modèle de plus en plus influent au sein des observatoires astronomiques. Ce modèle est celui de l’ « observatoire-usine » : des équipes d’observateurs et de calculateurs peu qualifiés sont employées à des tâches répétitives de production et de traitement des données. C’est cette division du travail, inspirée des modes de production industriels, que Le Verrier impose à l’Observatoire de Paris. Il transforme simultanément la culture matérielle de l’établissement en organisant l’introduction massive de dispositifs électromécaniques. Cette mutation technologique est orchestrée par Emmanuel Liais, que Le Verrier a recruté en raison de ses compétences techniques. Liais réalise l’automatisation des mesures géomagnétiques de l’Observatoire en construisant un dispositif optomécanique complexe et inédit. Il exploite aussi toutes les possibilités offertes par les réseaux télégraphiques. Il collabore avec le Dépôt de la guerre sur la question de la détermination télégraphique des longitudes, il fait des essais de distribution de l’heure, il gère le réseau d’observation météorologique. Dans la seconde moitié des années 1850, l’Observatoire de Paris s’adapte ainsi à marche forcée aux technologies sociales et matérielles de la révolution industrielle.

Le Bulletin est le produit-vedette de l’ « observatoire-usine » sur lequel règne Le Verrier. Il est communiqué quotidiennement aux autorités ministérielles et à la presse. Dès juin 1856, le journal La Patrie le reproduit dans ses colonnes. Dans les années 1860 et 1870, la plupart des quotidiens politiques parisiens le reçoivent et choisissent soit de le publier chaque jour, soit de n’en faire état que ponctuellement, à l’occasion d’un événement météorologique exceptionnel. Cette publication participe des mutations qui touchent la circulation de l’information dans le troisième quart du XIXe siècle. Ces mutations sont caractérisées par une accélération du tempo journalistique et une valorisation du fait d’information ; elles contribuent à l’émergence de la catégorie contemporaine d’ « actualité », dans laquelle priment la permanence et la célérité des opérations de collecte et de redistribution des nouvelles. Le télégraphe joue ici un rôle essentiel, comme vecteur de l’information, comme medium d’une nouvelle poétique journalistique, comme métaphore de la rapidité des mutations du monde contemporain. Les nouvelles du « temps qu’il fait » font écho, dans les journaux, aux informations commerciales, aux cotations des bourses étrangères, aux brèves des reporters de guerre reçues par le télégraphe et imprimées au plus vite. La modernité du Bulletin, ainsi, n’est pas seulement celle d’un produit placé en sortie d’une chaîne industrielle de production de données. C’est aussi celle d’une publication qui est le reflet et le vecteur de la mondialisation informationnelle sans précédent suscitée par la technologie de la communication « instantanée ».


LA FABRIQUE DES DÉPRESSIONS : LE TEMPS MIS EN CARTES

https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2009-4-page-77.htm


 

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