source : https://journals.openedition.org/etudesafricaines/16448

Thierry Perret, « L’Afrique à l’écoute », Cahiers d’études africaines, 198-199-200 | 2010, 1003-1032.

Radio de l’influence française en Afrique francophone, RFI a fait l’objet d’une réappropriation singulière par les auditeurs africains, pour qui elle personnifie une « voix de l’Afrique »


Résumé

Radio de l’influence française en Afrique francophone, érigée en société autonome en 1975, RFI a fait l’objet d’une réappropriation singulière par les auditeurs africains, pour qui elle personnifie jusqu’à aujourd’hui une « voix de l’Afrique », attentive aux évolutions du continent, et professionnellement crédible. Depuis les années 1990, RFI a été entraînée dans la spirale des changements politiques de fond survenus sur le continent, et a dû concilier la double exigence d’une radio de souveraineté, conçue pour porter la vision française sur l’actualité, et d’une radio de service public où les acteurs, notamment politiques, de l’Afrique trouvent légitimement à s’exprimer dans leur combat pour la démocratie. Mission périlleuse, qui a créé des situations dangereuses pour les journalistes, tel Jean Hélène assassiné en Côte-d’Ivoire en 2003, périlleuse aussi dans les rapports quotidiens, parfois conflictuels, avec le pouvoir français. Média hors norme, qui a connu un développement important et une extension de sa couverture dans les années 1990-2000, RFI a été l’objet de nombreuses réformes qui ont parfois correspondu à des tentatives de reprise en main, et s’efforce toujours de trouver un équilibre entre sa mission d’information et son rôle de média dominant qui a longtemps entretenu une active coopération avec les médias africains. Des évolutions sont en gestation depuis 2008, dans le cadre de la nouvelle organisation de l’Audiovisuel de la France, qui sont passées en 2009 par une crise profonde de la chaîne.


PREMIERES PAGES

Une voix française devenue la Voix de l’Afrique
Mort d’un « amoureux de l’Afrique »

Des messages angoissés laissés sur le répondeur, une nouvelle inconcevable reçue comme une décharge électrique, et c’est en pleine nuit le départ pour la Maison de la Radio où, ce mardi 21 octobre 2003 toute une rédaction est en deuil, partagée entre l’abattement et la colère. L’annonce pendant plusieurs heures sera dans toutes les dépêches : Jean Hélène, correspondant de Radio France Internationale à Abidjan, s’est fait tuer en début de soirée par un policier ivoirien. Comment, pourquoi ? Le récit détaille l’horreur et l’absurdité de l’événement. Le journaliste français, qui s’était rendu devant l’immeuble de la direction générale de la sûreté nationale, dans le quartier du Plateau, pour attendre la sortie d’un groupe d’opposants arrêtés puis relâchés, a été abattu lors d’une altercation par un policier en faction, d’un tir dans la nuque. Son corps est resté abandonné un long moment sur le sol. En début de soirée, l’ambassadeur de France et le chef de l’État ivoirien, Laurent Gbagbo, se sont rendus sur les lieux. Tout le monde, y compris dans les hautes sphères ivoiriennes, est atterré.

Au cinquième étage de la Maison de la Radio, la rédaction Afrique de rfi s’est retrouvée au complet. Pour partager une douleur muette, aider à nourrir l’antenne d’hommages, d’éléments d’information et, si possible, d’explications. Des messages affluent. Les évocations, les portraits se succèdent, qui tous ne parviennent que partiellement à cerner la personnalité d’un journaliste dont on prend conscience — une fois de plus — à quel point sa voix, si connue en Afrique, est pour beaucoup d’auditeurs du continent celle d’un ami, d’un proche. Les déclarations officielles (telle celle du ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin) évoquent un « amoureux de l’Afrique ».

C’est au moins une certitude. Comme nombre de ses collègues de rfi, Jean Hélène a voué sa carrière au continent sur lequel il commença à travailler en 1990, alors correspondant pour l’Afrique de l’Est à Nairobi. En 1999, il est à Libreville, puis revient en 2001 à Paris diriger le service Afrique. Courte expérience avant de renouer avec le « terrain » qu’il affectionne. On le nomme à Abidjan, poste sensible entre tous, dans un pays alors en pleine partition où la communauté internationale tente malaisément de trouver une solution politique, et où la France mène la plus importante de ses interventions militaires extérieures : l’Opération Licorne engage, depuis septembre 2002, un contingent de 3 000 hommes qui constitue une force d’interposition sous mandat onusien.

L’assassinat de Jean Hélène est dénoncé dès le lendemain par un commentaire très vif de Jacques Chirac, alors en voyage au Niger, où il fait la leçon aux autorités ivoiriennes, coupables, dit-il, d’avoir laissé se diffuser dans leur pays « des sentiments de haine et d’agressivité ». Confirmation que cette mort est devenue un événement politique, à la mesure du rôle joué par la France dans la plus importante de ses ex-colonies, où résidaient encore il y a peu près de 20 000 ressortissants. En novembre 2004, à la suite des exactions anti-françaises dans la capitale ivoirienne, près de 8 000 d’entre eux (sur environ 13 000) seront évacués. Et ce départ sera perçu par certains observateurs — conclusion sans doute hâtive — comme la fin d’une époque, marquée durant près d’un demi-siècle encore, après les indépendances africaines, par le maintien de relations « particulières », quasi fusionnelles, entre la France et l’Afrique. Mais c’est un fait : la relation France-Afrique, après le Rwanda en 1994, avec la Côte-d’Ivoire et d’autres soubresauts des années 1990, est entrée dans une phase critique. Au cœur de ces crises, comme témoin à la fois et acteur-clé on trouve une radio : rfi dont le public français redécouvre alors qu’elle est la « Voix de la France » sur le continent. Pourtant, pour ses millions d’auditeurs africains, elle est quotidiennement, avant tout, la Voix de l’Afrique là où la radio demeure le média de masse. Et c’est cette situation singulière qu’il faut tenter de comprendre, ainsi que ses conséquences.


RFI, radio africaine : « De notre correspondant à Dakar… »

On parle là d’un phénomène massif, presque grandiose. La radio publique française est reçue dans toute la partie francophone du continent comme un média local à part entière

Peu de journalistes, en France aujourd’hui, peuvent éprouver pareille expérience. Se voir porté par une rumeur qui s’élève dans la ville, se répand de quartier en quartier, sonne distinctement dans une rue au petit matin. C’est l’heure du journal Afrique matin sur Radio France Internationale, et le peuple de Dakar, de Bamako ou de Yaoundé commence sa journée en écoutant les nouvelles du continent. Une voix, celle de « notre correspondant au Sénégal », commente l’actualité nationale, et c’est votre voix, démultipliée par la résonance qui court d’un kiosque à pain à la boutique du coin de rue, sourd des fenêtres ouvertes, suit le parcours rapide d’un passant qui trottine, l’oreille collée au poste.

Voilà de quoi susciter l’émotion. Tous les journalistes de rfi, correspondants ou envoyés spéciaux qui travaillent sur l’Afrique, ont connu cette exposition, véritable mise à nu qui, à un degré stupéfiant, fait d’eux dans toute l’Afrique francophone des personnages publics, chaque jour écoutés et reconnus instantanément lorsqu’ils déclinent leur identité. Cette présence dans la rue, la proximité insolite de ces voix et leur impact atteignent un degré auquel ne peut prétendre, relativement à son propre public, aucun autre organe de presse français. Pas même tf1, pas même rtl, s’il faut chercher du côté des grands « faiseurs » d’opinion nationaux, lesquels évoluent dans un contexte tellement plus concurrentiel et diversifié que leur réception y est diluée. Ici, rien de tel. rfi rythme le quotidien, est le signe de ralliement, à heures précises, d’une communauté d’auditeurs qui n’ont pas idée de ce que le zapping, cette attitude de consommateur occidental repu, veut dire. Situation qui, à la rigueur, a pu autrefois être celle de la défunte ortf, aux temps du monopole de l’information en France. Et de fait, c’est presque de monopole dont il s’agit aujourd’hui encore. Dans une Afrique francophone où rfi demeure une source essentielle d’information, à l’heure où les médias locaux sont bien loin encore d’atteindre une telle diffusion de masse, et où leur crédibilité fait l’objet, à tort ou à raison, de bien des soupçons, une radio publique française est, en 2009 comme c’était le cas vingt ans auparavant, le principal média de référence.

On parle là d’un phénomène massif, presque grandiose. La radio publique française est reçue dans toute la partie francophone du continent comme un média local à part entière. Ses journalistes sont célèbres, qu’ils soient encensés ou critiqués ; ses animateurs sont des compagnons familiers, dont chacun de leur déplacement en Afrique crée l’événement ; ses rendez-vous, journaux d’information, magazines, font l’objet d’une écoute exigeante ; les émissions interactives y sont prises d’assaut : Grégoire, qui appelle du Cameroun, Salimata de Bobo-Dioulasso ou, variante, Koffi et Boubacar de Bruxelles et Paris…. Rituellement, lors des trois principaux rendez-vous quotidiens des éditions « Afrique », le jingle de rfi résonne pour tant d’auditeurs qui savent que les crises et tourmentes, mais aussi la créativité et les sursauts du continent vont trouver un écho sur les ondes de cette radio internationalement africaine. Laquelle, privilège de puissance et responsabilité écrasante, influe directement sur l’actualité dont elle rend compte. Les pouvoirs en place en Afrique, comme leurs opposants, le savent bien, qui tempêtent ou se montrent excessivement avenants : cette radio peut leur valoir de grands profits ou de sérieux ennuis. Les artistes, les intellectuels, les entrepreneurs et tous les acteurs de la société savent que s’y jouent la célébrité, la reconnaissance, et que peuvent s’y exprimer la colère, la détresse, le courage et l’initiative. Bref, pour des millions de gens, rfi est « leur » radio.

Redoutable réalité qui instruit, mieux que toute autre, sur le degré de présence française dans ce qu’il est convenu d’appeler le « pré carré » africain, par delà les mécomptes et les faux-semblants de l’économie ou de la politique. On s’ingénie souvent à chercher des signes de cet arrimage entre la France et ses anciennes colonies dans la chronique d’une basse politique qui enchante les médias grand public : on déterre la « Françafrique » et ses réseaux politico-affairistes qui, de Jacques Foccart à Robert Bourgi, auraient besoin pour perdurer de ses missi dominici œuvrant dans le clair-obscur des relations clientélistes, agrémentées de quelques barbouzeries. Tout ceci est assez folklorique, mais on confond le noyau et ses électrons… La relation franco-africaine est en vérité une construction de l’histoire, qui a ses institutions et ses permanences. Regardons alors du côté des militaires. Du Tchad au Sénégal, de Djibouti au Gabon, des troupes françaises sont benoîtement stationnées en Afrique comme si rien n’était plus naturel, là où un esprit ombrageux (ou pragmatique) verrait une sérieuse entorse au principe de souveraineté nationale. Depuis plusieurs années, il est vrai, la France s’interroge sur cet engagement militaire, et le principe d’une réduction est acquis depuis le milieu des années 1990 avec une progressive mise en œuvre (fermeture des bases en rca). En juin 2008, le Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale préconise de ramener à deux le nombre de ses implantations. Et dès juillet 2008, le camp militaire de Port Boué en Côte-d’Ivoire a changé symboliquement de statut pour devenir le point d’appui de l’opération Licorne sous mandat onusien. Des signes à prendre avec précaution : la menace terroriste peut à elle seule fournir des arguments pour maintenir une présence militaire en Afrique. Quant aux fameux « accords de défense » bilatéraux, dont la refonte est annoncée par Nicolas Sarkozy, leur effectivité est sans doute depuis longtemps passée au second plan.

Ayons une pensée pour le nerf de l’économie : la monnaie, qui fait que de Dakar à Yaoundé on effectue encore le plus souvent ses achats du jour avec du franc cfa, dont la parité est garantie par le Trésor français. Vigoureusement dénoncée par bien des intellectuels africains (Monga 2001), l’existence d’une zone franc est régulièrement remise en question. Toutefois, si son intérêt économique est discuté, son rôle dans les processus d’intégration régionale — qui constituent une priorité pour les bailleurs de fonds comme pour les institutions africaines — risque de lui assurer un certain délai de survie… D’autres singularités pourraient être évoquées, comme celle du Pari mutuel urbain, qui braque les regards anxieux des joueurs vers les courses de chevaux à Auteuil ou Longchamp…, mais elles sont d’une autre nature. Reste le dur, le socle, ce qui ne souffre pas de discussion : c’est sous les espèces du sabre, du billet de banque et de la… radio, que la France maintient ses positions en Afrique. À ceci près, avec la radio, on a également affaire à tout autre chose. Un processus d’influence qui relève peut-être d’une forme de réappropriation. Car rfi, on l’a indiqué, est populaire en Afrique. Car elle a visiblement su, pour se maintenir, adapter ses programmes et son message à un maître supérieur à tous les autres : son auditoire. Et cette radio française peut parfois sembler desservir les intérêts français.


La fabrique de l’information

[…]

 

Auteur
Thierry Perret
Journaliste à RFI, correspondant en Afrique de l’Ouest (de 1989 à 1993) de RFI et du quotidien Libération.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :