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La notion d’invasion française désigne l’occupation de la Suisse par les troupes françaises dans la première moitié de l’année 1798. Les militaires français parlaient plutôt de campagne d’Helvétie. L’invasion donna naissance à la République helvétique et sonna le glas de l’ancienne Confédération


Martin Illi: « Invasion française », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 14.09.2021, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/008915/2021-09-14/, consulté le 09.09.2022.


TEXTE INTEGRAL

Utilisée notamment par l’historien conservateur Richard Feller, la notion d’invasion française désigne l’occupation de la Suisse par les troupes françaises dans la première moitié de l’année 1798. Les militaires français parlaient plutôt de campagne d’Helvétie. L’invasion donna naissance à la République helvétique et sonna le glas de l’ancienne Confédération. Si elle remplaça la sujétion par l’égalité, elle institua aussi un centralisme contraire aux traditions fédéralistes et aux démocraties à landsgemeinde et permit à l’occupant de rançonner le pays conquis pendant plusieurs années.

Poussée par son élan révolutionnaire (Révolution française), la France, en signant en 1797 le traité de Campoformio qui mettait fin à la première guerre de coalition, avait établi sa domination en Italie du Nord et s’était entendue avec l’Autriche, laquelle laissa la Confédération, à l’exception des Grisons, dans la sphère d’intérêts française et n’était plus prête à intervenir au profit de l’Ancien Régime en Suisse. La politique de neutralité que la Suisse pratiquait depuis 1792 se trouva ainsi privée de ses fondements.

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Dès 1797, la France poursuivit à l’encontre de la Confédération des objectifs hégémoniques qu’il fut difficile de reconnaître au début. Il s’agissait pour elle premièrement de s’assurer l’accès à l’Italie du Nord par les cols alpins, deuxièmement d’alimenter ses caisses de guerre et troisièmement d’utiliser à son profit le potentiel militaire de la Suisse. En raison des tensions politiques et sociales qui la déchiraient, la Confédération ne put ni trouver un arrangement avec la France, ni organiser la résistance. Le revirement de la France, qui passa du prosélytisme révolutionnaire à l’impérialisme, et le départ du Directoire, en 1797, de François de Barthélemy, qui y avait défendu une position favorable à la Suisse, créèrent une situation difficile, tant pour les aristocrates que pour les révolutionnaires.


Sommaire
Les événements
L’invasion française dans la mémoire collective
Sources et bibliographie
Informations complémentaires


1. Les événements

A la fin de 1797, les troupes françaises occupèrent la partie sud de l’évêché de Bâle, incluse dans la neutralité confédérale. Après qu’eut éclaté la révolution helvétique dans le Pays de Vaud, les Français envahirent le pays, saisissant le prétexte d’une demande d’aide de la part de la République lémanique proclamée le 24 janvier 1798. Les troupes bernoises se retirèrent sans combattre dans la région de Morat et Fribourg. Le général Alexis Balthasar Henri Antoine de Schauenburg ayant été chargé de créer un second corps d’armée dans l’ancien évêché de Bâle, Berne et ses alliés patriciens de Soleure et de Fribourg se virent menacés à la fois par le nord et par le sud. Les Français déployèrent une intense activité diplomatique tout en favorisant l’agitation; le refus de Berne de laisser accéder au pouvoir le parti dit de la réforme ou de la paix servit de prétexte pour la principale attaque française.

Les combats engagés le 1er mars 1798 se poursuivirent le lendemain autour de Lengnau (BE), de Granges (SO) et du Ruhsel (forêt située entre Alfermée et Douane) pour aboutir à la capitulation de Soleure. Le 4 mars, le gouvernement bernois abdiqua. Les troupes bernoises essayèrent encore d’endiguer l’avance française, mais subirent un premier revers sur l’axe nord près de Fraubrunnen, puis une défaite définitive au Grauholz. Le 5 mars, Schauenburg reçut la capitulation de Berne, signée la veille par Karl Albrecht von Frisching, chef du parti de la réforme et à ce titre placé à la tête du gouvernement provisoire. La poussée française depuis le sud, qui après la prise de Morat et de Fribourg fut arrêtée par les Bernois près de Neuenegg, n’eut plus d’influence sur le cours de la guerre. Aux troupes françaises fortes de plus de 35’000 soldats, les Bernois ne purent en opposer que 20’000, en plus d’un contingent confédéré auxiliaire de 4100 hommes qui demeura passif. Les combats firent 700 morts du côté bernois, les pertes françaises n’étant pas connues.

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En avril 1798, les cantons de Schwytz, Nidwald et Uri refusèrent la nouvelle Constitution. Ils réussirent à mettre sur pied 10’000 hommes commandés par Alois Reding. Mais ces forces se dispersèrent sur une longue ligne de défense allant du Napf à Rapperswil (SG). Reding occupa Lucerne et passa le col du Brünig pour avancer dans l’Oberland bernois. Mais Schauenburg, qui tenait Zurich, mena une contre-attaque par Zoug, Lucerne et le Sattel en direction de Schwytz; Zoug et Lucerne se rendirent. Après la prise de Rapperswil et des combats près de Wollerau, les Glaronais, alliés aux Schwytzois, capitulèrent à leur tour. Après une bataille près de Schindellegi, les Schwytzois durent se replier et leurs victoires près de Rothenthurm et de Morgarten ne suffirent pas à renverser une situation d’ores et déjà désespérée. Le 4 mai 1798, la landsgemeinde de Schwytz abandonna la lutte. Impressionnés par la volonté de résistance de la population de la Suisse primitive, les Français firent preuve de clémence quant aux conditions de capitulation et renoncèrent à la désarmer. Le dernier événement de l’invasion française fut la révolte du Haut-Valais qui, après des succès initiaux, s’effondra en mai 1798.

Le 19 août 1798, la soumission de la Suisse fut scellée par une alliance défensive et offensive entre la République française et la République helvétique.

Le 19 août 1798, la soumission de la Suisse fut scellée par une alliance défensive et offensive entre la République française et la République helvétique. L’invasion française fut l’occasion de divers pillages, de l’abbaye d’Einsiedeln notamment. Les communes et les particuliers étaient tenus de fournir subsistance et logement aux troupes françaises, et ces réquisitions, impopulaires, alimentaient la propagande conservatrice contre l’Helvétique. Même les milieux révolutionnaires suisses furent déçus par l’introduction des emprunts forcés et des contributions à verser à l’occupant. Les Français confisquèrent les trésors d’Etat de Berne et de Zurich et emmenèrent les ours de Berne à Paris, comme trophée. Aussi douloureux que fût pour les contemporains le transfert d’argent et de valeurs vers la France, et malgré tout le préjudice qu’il causait au développement de la République helvétique, il ne mit pas en danger la survie économique des Etats et des communes concernés, parce que la fortune des collectivités publiques consistait essentiellement en biens fonciers. Les Français ne réussirent pas non plus à récupérer la fortune de Berne placée à l’étranger. Par d’habiles manœuvres de corruption, Gottlieb Abraham von Jenner parvint à rapporter à Berne des lettres de créances étrangères pour une valeur de 12 millions de livres françaises. Les contributions versées à la caisse fédérale de guerre au titre de réparations françaises après le second traité de Paris jouèrent un rôle décisif dans la constitution de l’armée fédérale sous la Restauration.


2. L’invasion française dans la mémoire collective

La résistance à l’invasion française n’a laissé d’empreinte dans la mémoire collective que dans les cantons de Berne et de Soleure, ainsi qu’en Suisse centrale. Si les journées de terreur de Nidwald de septembre 1798 n’appartiennent pas de facto à l’épisode de l’invasion française, elles sont néanmoins associées, lors de commémorations locales, aux événements de mars/avril 1798. Diverses manifestations jalonnent le cours de cette politique du souvenir, ainsi, en 1805, les funérailles solennelles à la collégiale du dernier avoyer de Berne, Niklaus Friedrich Steiger, mort en exil (1799), l’inauguration en 1821 de la plaque commémorative à la mémoire des victimes, le tableau d’August Weckesser, peintre issu d’un milieu libéral, intitulé Redings Abschied («Le départ de Reding», 1872), enfin le monument érigé en 1886 au Grauholz à l’initiative de la Société bernoise des officiers et portant la devise Seid einig («soyez unis»), empruntée au Guillaume Tell de Friedrich Schiller. Les festivités cantonales de 1898 furent marquées par l’esprit de l’Etat fédéral, bien qu’elles fussent célébrées séparément par les cantons «résistants» et les cantons «révolutionnaires».

Franz Niklaus König et Jeremias Gotthelf (Elsi, l’étrange servante) ont laissé des monuments artistiques à la gloire du landsturm et des vaillantes femmes en armes de Berne. La tradition populaire est restée attachée à l’idée d’une trahison de la part des autorités bernoises (voir l’exemple du Fraubrunnenlied composé par un canonnier bernois). L’historiographie développée autour de la commémoration de 1998 a plutôt considéré l’invasion française de 1798 comme une phase du long processus de modernisation qui aboutit à l’Etat fédéral de 1848.

Auteure/Auteur: Martin Illi Traduction: Laurent Auberson

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