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Chacune de ces grandes maisons que l’Ordre de Cîteaux a fondées dans une moitié de l’Europe apparaît comme un même corps de constructions, formé par une même règle, préparé pour une même vie, et qui semble encore habité par une même âme

Titre : L’abbaye de Fontenay et l’architecture cistercienne / par Lucien Bégule ; préface d’Edouard Aynard Auteur : Bégule, Lucien (1848-1935). Auteur du texte Éditeur : A. Rey (Lyon) Date d’édition : 1912 Contributeur : Aynard, Édouard (1837-1913). Préfacier

 

 


 

LES ABBAYES DE CÎTEAUX A L’ÉTRANGER
pages 104-113

Villers-en-Brabant. — Parmi les nombreuses abbayes de Flandre et de Brabant, celle de Villers était l’une des plus considérables, et la stricte observance de la règle cistercienne lui avait valu le titre de Villers-la-Sainte.

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Fondée en 1147, mais rebâtie en grande partie et complétée en 1197, l’abbaye jouissait d’énormes revenus, et au xiiie siècle elle comptait plus de deux cents religieux et trois cents frères convers. Actuellement, ses vastes bâtiments et dépendances sont en grande partie effondrés, mais les ruines sont toujours imposantes. Aujourd’hui, propriété de l’État, de très importants travaux de consolidation, entrepris en 1896 à l’initiative du gouvernement belge, en assurent la conservation. Le plan (fig. 117), d’après celui de M. Licot, architecte des monuments historiques belges, publié par M. G. Boulmont, montre que les bâtiments réguliers furent établis rigoureusement suivant la constitution de Cîteaux.


Abbayes anglaises . — La plupart des nombreuses abbayes cisterciennes anglaises, presque toutes en ruines, mais si pittoresques, si majestueuses encore au milieu des verdures, ont gardé fidèlement dans leur plan les traditions du saint fondateur de l’Ordre, telles : Kirkstall, Roche (Yorkshire), Furness (Lancashire), etc.

FOUNTAINS ABBEY — L’une des plus importantes par l’étendue et le nombre de ses constructions est Fountains, dans le Yorkshire. Fondé en 1132, le monastère avait rapidement pris une extension considérable, et son enceinte comprenait de nombreuses constructions en dehors des bâtiments réguliers, comme la grande infirmerie des religieux, située au midi, au-dessous de laquelle la rivière passe dans une série de tunnels, sa chapelle et ses dépendances reliées à l’église et au cloître par une galerie couverte. Au nord, près du pont donnant accès à l’entrée de l’abbaye, l’infirmerie des frères lais s’élève également au-dessus du cours d’eau, non loin des trois bâtiments réservés aux étrangers. Près de là sont la boulangerie et la brasserie.

Aujourd’hui, cette célèbre abbaye est en partie ruinée, mais ses différentes constructions, encore très reconnaissables, permettent d’en faire une complète reconstitution. L’église, dont la voûte est effondrée, avait été construite selon la coutume cistercienne, avec un chevet carré. Le nombre des religieux devenant de plus en plus considérable, l’abbé Jean d’York (1203-1211) fit réédifier un chœur de cinq travées, terminé par un grand transept oriental dit des « neuf autels », qui fut achevé par l’abbé Jean de Kent (1220-1247), ce qui donne à l’église une longueur totale de 118 mètres dans œuvre. Les collatéraux, comme à Fontenay, étaient voûtés en berceaux transversaux. La salle capitulaire, édifiée au xiiie siècle, était recouverte de dix-huit voûtes d’ogives, dont les nervures retombaient sur deux rangs de colonnes, formant trois travées. Le réfectoire, également du xiiie siècle,  est divisé, comme il l’était à Fontenay, en deux nefs, par une rangée centrale de quatre colonnes, et dans l’épaisseur de la paroi septentrionale on retrouve la chaire du lecteur, à laquelle on accédait par un escalier pris dans le mur. À droite et à gauche de la porte d’entrée, sous la galerie du cloître, est le lavabo, constitué par deux longues fontaines adossées à la muraille. Enfin, le cellier est dans un parfait état de conservation ; long de 93 mètres, il est, avec celui de Vauclair (Aisne) (fig. 97), l’un des plus importants que l’on connaisse et témoigne de la vie intensive de l’abbaye à l’époque de sa splendeur. Les nervures de ses voûtes, d’un profil rudimentaire, analogues à celles de la forge de Fontenay, retombent jusqu’au sol, formant par leur réunion une série de faisceaux divisant la salle en deux longues travées.

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Le plan de cette belle abbaye (fig. 118), relevé de la manière la plus précise par M. Harold Brakspear, nous apporte un nouveau rapprochement avec Fontenay et permet de constater une fois de plus la continuité des traditions de l’Ordre dans les différentes parties de l’Europe.

Abbayes italiennes. — L’abbaye de Fossanova, sur la voie Appienne, près de Terracine, celle de Casamari, aux confins de l’ancien État romain et du royaume de Naples, et celle de San Galgano, à quarante kilomètres de Sienne, sont les trois plus anciennes et les plus importantes de toutes les maisons de l’Ordre de Cîteaux élevées en Italie.

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Fossanova. — Le plan de l’abbaye de Fossanova dont l’église fut consacrée, en 1208, par Innocent III, est la reproduction intégrale de celui de Fontenay : A, l’église, avec ses chapelles et son chœur sur plan carré, la croisée surmontée d’une coupole et d’un clocher ; B, le cloître, entouré des bâtiments réguliers ; C, la salle capitulaire ; H, la salle réservée aux travaux intérieurs, qui occupe, comme à Fontenay, l’extrémité du bâtiment oriental surmonté du dortoir ; I, le chauffoir ; F, le réfectoire et sa chaire du lecteur (fig. 44) ; G, le lavabo, sous un charmant édicule que nous reproduisons (fig. 120) d’après un cliché très obligeamment communiqué par notre ami M. C. Enlart : cette construction, surmontée d’une pyramide, abritait une vasque circulaire aujourd’hui mutilée, après avoir été transformée en une sorte de guéridon ; M, le cellier aux provisions ; N, l’hôtellerie pour les ecclésiastiques, et O, l’infirmerie, soigneusement isolée, placée, comme toujours, à proximité du cours d’eau.

L’abbaye de Casamari, dans la vallée du Liri, sur la route de Frosinone et de Veroli à Subiaco, présente des dispositions à peu près identiques à celles de Fossanova. La porte d entrée du couvent est surmontée, comme à Fontenay, du logement du frère portier et à l’intérieur de l’enceinte se trouvaient disséminées, comme à Cîteaux et à Clairvaux, toutes les dépendances nécessaires à la vie du monastère.

L’abbaye de San Galgano, dans une boucle de la Merse, est malheureusement en ruines depuis 1816. Son église monumentale, sur le plan de celle de Casamari, est encore l’un des plus beaux édifices de la Toscane.

Parmi les autres abbayes italiennes on peut citer Santa Maria d’Arbona, San Martino près Viterbe, Saint-Paul-Trois-Fontaines, non loin de Rome, Valvisciolo, les trois abbatiales qui ont italianisé le nom de Clairvaux : Chiaravalle, près de Milan, Chiaravalle délia Colomba et Chiaravalle di Castagnola, le monastère de Settimo et celui de Saint-Nicolas de Girgenti (Sicile).

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Abbayes germaniques. — La fondation de la première colonie de Cîteaux en pays germanique, Altencamp, près de Cologne, remonte à l’année 1122 — quatre ans après la fondation de l’abbaye de Fontenay. Pendant le xii- siècle et le xiiie siècle, les établissements cisterciens se sont multipliés dans tout l’ancien empire d’Allemagne. Ils ont laissé, dans des vallons boisés, de vastes couvents qui comptent aujourd’hui parmi les édifices les plus pittoresques de l’Allemagne et de l’Autriche. Les mieux conservés se trouvent dans le Wurtemberg.

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Maulbronn. — L’un est l’abbaye de Maulbronn (fig. 121), dans la vallée de la Salzach, qui descend vers le Rhin. Les restes de mur d’enceinte enclosent un monastère auquel ont travaillé quatre siècles. Commencé avant 1150, il a conservé de la construction primitive les nefs, le chœur et le transept de l’église. Le porche et les chapelles méridionales sont postérieurs ; le monumental réfectoire des frères lais, divisé en deux nefs, dont les colonnes géminées supportent des voûtes d’arête massives ; le réfectoire des frères, le cloître et son élégant lavabo octogonal appartiennent au commencement du xiiie siècle et comptent parmi les monuments les plus riches de l’époque des Hohenstaufen. Dans le reste des bâtiments, les formes élancées du xive siècle voisinent avec les fantaisies flamboyantes. Même dans les parties les plus anciennes, les traditions germaniques imposent leur accent aux modèles importés de Bourgogne ; mais le plan reste fidèle aux dispositions bourguignonnes ; la place des bâtiments monastiques, par rapport à l’église, est seulement inversée, comme en Provence.

Bebenhausen. — Non loin de Maulbronn, le monastère de Bebenhausen (fig. 122) se dresse au milieu des bois, sur la route de Stuttgart, au nord de Tübingen : c’est aujourd’hui un château de chasse du roi de Wurtemberg.

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L’église a été construite de 1187 à 1227 et la plus grande partie des bâtiments abbatiaux date de la fin du xiie siècle. Le réfectoire d’été, très belle construction divisée en deux nefs par trois minces colonnettes, fut reconstruit en 1335, le cloître à la fin du xve siècle et le réfectoire d’hiver à la fin du xvie siècle.

Ici, comme à Maulbronn, on retrouve dans l’ensemble, de même que dans le détail des constructions, au moins pour l’église et les bâtiments situés à l’est du cloître et qui sont les plus anciens, le caractère sérieux et logique des édifices cisterciens. À l’intérieur de l’église et de la salle capitulaire, les arcs des voûtes reposent, comme dans les monuments bourguignons, sur des colonnes tronquées que supportent des culots.

Abbayes espagnoles. — L’ordre de Cîteaux prit dans toute l’Espagne chrétienne, au xiie siècle et au xiiie siècle, un développement aussi rapide que celui de Cluny au xie siècle. De grands monastères cisterciens sont encore debout dans toutes les régions de l’Espagne, en Galicie et en Navarre, comme en Aragon et en Castille. Quelques-uns de ces édifices sont presque intacts et comptent parmi les monuments les plus importants de l’art cistercien.

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Poblet. — À cinquante kilomètres de Tarragone, dans un large vallon et sur un domaine concédé en 1149 par le comte de Barcelone, Raymond Bérenger IV, aux moines de Fontfroide, s’élève l’abbaye de Poblet (fig. 123.), entourée d’une enceinte fortifiée. L’église date de la deuxième moitié du xiie siècle ; le cloître et les bâtiments monastiques sont de la même époque et de la première moitié du xiiie siècle. Ces derniers, entourant le cloître, se développent au nord de l’église. La salle capitulaire est voûtée d’ogives sur quatre piliers octogonaux ; le réfectoire, du xiie siècle, est voûté en berceau sur doubleaux ; il conserve la chaire du lecteur, avec son escalier pris dans l’épaisseur de la muraille. La cuisine est contiguë au réfectoire. La salle des frères a neuf travées, le cellier en a cinq ; ce sont de superbes constructions voûtées d’ogives.

A Santas-Creus, à Santa-Maria-de-Huerta, à la Oliva, etc., nous retrouvons la même conformité de plan. Les monastères de femmes, qui commencent à apparaître dans l’Ordre de Cîteaux dès 1120, ne diffèrent en rien des monastères d’hommes.

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Las Huelgas. — L’abbaye des dames nobles de las Huelgas, près de Burgos, fut fondée à la fin du xiie siècle, par Alphonse VIII de Castille. L’abbesse avait la seigneurie de soixante-quatre villages, elle conférait des bénéfices, connaissait des causes civiles et matrimoniales, avait droit de basse justice sur les séculiers, présidait chaque année le Chapitre où se réunissaient les abbesses cisterciennes d’Espagne. C’est là que saint Ferdinand fut armé chevalier. L’église, selon la volonté du fondateur, était la nécropole royale de Castille ; malheureusement les tombeaux, œuvres précieuses du xiiie siècle et de style tout français, sont cachés dans la clôture, qui ne s’ouvre que devant Sa Majesté Catholique.

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L’ensemble du monastère, édifié avec un très grand luxe, est encore presque complet ; mais, la clôture étant des plus sévères, l’intérieur est à peu près inaccessible. Les bâtiments réguliers sont situés au midi de l’église orientée et indépendamment du grand cloître, renfermant le lavabo (B) dans l’angle nord-est du préau ; un second cloître (A), plus petit, se développe à l’est, comme à Cîteaux. La salle capitulaire, avec sa voûte d’ogives portée sur des faisceaux de colonnettes, est la plus élégante que les cisterciens aient bâtie en Espagne, mais l’architecture est composite et moins franchement bourguignonne qu’à Poblet. Les voûtes du chœur et du transept de l’église sont de tracé angevin et les chapiteaux à feuillages des colonnes des portes ne rappellent plus l’austérité cistercienne. Aux formes fleuries de l’art de la fin du xiiie siècle s’ajoutent, de la façon la plus étrange et la plus pittoresque, des décorations de stuc à dessins « mudéjars » exécutés dans le siècle de saint Ferdinand par des Mores soumis.


Quelle que soit la variété des détails, l’unité de plan de toutes ces constructions monastiques est constante depuis l’Angleterre jusqu’à l’Italie, depuis le Brabant jusqu’à la Castille. Dans toutes les abbayes que nous venons de parcourir, les moines de Fontenay auraient pu se trouver chez eux au bout d’une heure. À peine auraient-ils dû, à Poblet par exemple, sortir de l’église à leur gauche et non à leur droite, pour passer au cloître et au réfectoire. Chacune de ces grandes maisons que l’Ordre de Cîteaux a fondées dans une moitié de l’Europe apparaît comme un même corps de constructions, formé par une même règle, préparé pour une même vie, et qui semble encore habité par une même âme.

 

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