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H. Jelinek. L’INFLUENCE FRANÇAISE DANS LA LITTÉRATURE TCHÈQUE
Revue mensuelle des lettres françaises, 1 novembre 1923, p. 65/101

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L’INFLUENCE FRANÇAISE DANS LA LITTÉRATURE TCHÈQUE / capture d’écran Retronews

« Si pendant tout le XIXe siècle la littérature tchèque revient toujours se rentremper aux sources de la pensée française, avec la génération de 1880 elle rompt définitivement toutes les attaches avec la culture allemande et s’oriente vers les littératures latines, grâce aux grands poètes Jaroslav Vrchlicky et Jules Zever ».


L’amitié franco-tcheque, qui a été affirmée officiellement par la visite du Président Masaryk à Paris, a des sources profondes. d’ordre historique, politique et psychologique. Nous ne voulons pas refaire ici l’historique des relations entre la France et le vieux Royaume de Bohême, nous ne voulons pas évoquer l’ombre de Jehan P Aveugle de Luxembourg, mort pour la France à Crécy, ni la noble silhouette de son fils Charles IV, beau-père et beau-fils des rois de France, Tchèque de cœur, Français par l’éducation, créateur de l’Université de Prague d’après le modèle de la Sorbonne. Nous voulons seulement rappeler que, dès le Moyen-Age, nombre d’étudiants tchèques venaient s’instruire à la Sorbonne, et que c’est de là que les savants maîtres tchèques ont apporté les germes de cette révolution d’esprit qui s’est déclarée dans le mouvement hussite, cette première révolte de l’esprit humain libre contre le despotisme intellectuel. Nous voulons nous souvenir des fréquentes et intimes relations des Tchèques avec les huguenots français, de ce Charles de Zerotin qui fut l’ami de Henri IV , de ce comte Antoine Sporck qui fut un janséniste attardé, un élève de Pascal égaré dans cet empire des ténèbres qu était l’Autriche de Marie-Thérèse. Nous évoquerons rapidement le rôle capital que l’influence de la philosophie française du XVIIIe siècle a joué dans le miraculeux réveil de la nation tchèque qui, pendant deux siècles, agonisait sous la brutalité des Habsbourg et semblait déjà perdue. C’est grâce aux généreuses idées de tolérance, de liberté et de fraternité sorties de France, que la nation tchèque a repris peu à peu la conscience d’elle-même. Au cours de son admirable développement du XIXe siècle, on retrouve partout des traces des influences françaises contrebalançant l’inévitable infiltration germanique due au voisinage séculaire et à la germanisation systématique de plusieurs siècles. N’est-ce pas par une traduction d’Atala, de Chateaubriand, que Joseph Jungmann a recréé la langue poétique tchèque moderne?Si pendant tout le XIXe siècle la littérature tchèque revient toujours se rentremper aux sources de la pensée française, avec la génération de 1880 elle rompt définitivement toutes les attaches avec la culture allemande et s’oriente vers les littératures latines, grâce aux grands poètes Jaroslav Vrchlicky et Jules Zever. Le premier, génie de l’envergure d’un Victor Hugo, qu’il admirait et que d ailleurs il traduisait, a donné non seulement une œuvre originale prodigieuse, mais il a consacré une grande partie de sa vie a des traductions de la poésie française. Ions les poètes français, depuis Villon jusqu’à Mallarmé, ont trouvé en lui un interprète admirable, et plusieurs d’entre eux, notamment A. de Musset, Théophile Gautier, de Banville, A. de Vigny, Leconte de Lisle, Baudelaire, E. Rostand, sans parler de Victor Hugo, eurent les honneurs de volumes spéciaux.

Le délicat rêveur Jules Zeyer fut hanté surtout par la poésie du moyen-âge français. Les légendes bretonnes, les chansons de gestes et la poésie des troubadours ont inspiré une grande partie de son œuvre dont il faut citer notamment son Epopée Carolingienne. Avec l’époque contemporaine, les points de contact avec la pensée française deviennent de plus en plus nombreux et se multiplient dans le roman, au théâtre, dans la musique, dans les arts et dans la philosophie.

Les dernières générations d’artistes, de compositeurs, de critiques, de poètes et de romanciers, se sont formées dans un contact très étroit avec la pensée française, et l’on peut dite, sans exagération, qu’il n’est pas de pays en Europe où le rayonnement du génie soit plus intense qu’en Tchécoslovaquie.

Le mérite d avoir libéré la science tchèque de l’emprise germanique revient au philosophe Thomas G. Masaryk, fondateur et premier Président de la République Tchécoslovaque. La philosophie française a joué un rôle considérable dans la formation de son génie, témoin son étude très approfondie sur la vie et sur l’œuvre de Biaise Pascal. Le grand rénovateur de la Boheme intellectuelle est le premier qui, à l’Université de Prague, ait parlé d’Auguste Comte et de ses conceptions sociologiques, qui ont eu beaucoup d’influence sur sa pensée. Toute son œuvre philosophique témoigne d une connaissance profonde de la pensée française, et les noms de Montaigne, Descartes, Rousseau, Condorcet, Diderot, Montesquieu, Voltaire, Blanqui, Proudhon, Joseph de Maistre, Guizot, Lamennais, Gobineau, Taine, Littré, Fouillée, Renan, Guyau, Tarde et Durkheim, reviennent souvent sous sa plume. Il a consacré des analyses importantes aux œuvres de Musset, de Zola, de Bourget, et il suit avec attention le mouvement littéraire contemporain, surtout au point de vue moral et politique, notamment les œuvres de Romain Rolland, d’André Suarès, de Charles Péguy.

Les Tchèques ont une littérature de traduction merveilleuse et, tout roman français, tant soit peu remarquable, est aussitôt traduit en tchèque, toute pièce de théâtre applaudie à Paris est jouée à Prague quelques semaines plus tard, quelquefois même simultanément. Il n’est pas de jeune artiste, poète, critique, ou savant, qui ne vienne faire un stage à Paris, et les musiciens modernes français sont aussi connus là-bas qu’à Paris. En 1900, lors d’une exposition de ses œuvres, Auguste Rodin fut reçu par les Tchèques avec des honneurs royaux. Cet été, une grande exposition d’art français, depuis David jusqu’aux cuisîtes et les fauves; depuis Houdan jusqu’à Despiau, eut à Prague un succès sans procèdent, et le gouvernement tchécoslovaque y acquit, pour une somme de 5 millions de couronnes tchécoslovaques, des œuvres pour la galerie d’État.

Sur les programmes des écoles secondaires en Ichecoslovaquie, le français figure comme une matière obligatoire, et l’institut français de Prague, fondé depuis la guerre, est devenu un foyer d’études françaises à Prague, comme l’institut Slave à Paris devient le centre des plaisants. Au Lycee Carnot de Dijon, aux lycées de jeunes filles de Saint-Germain-en-Laye et d’Angoulême, à Saumur, à Saint-Cyr, a l’École Supérieure de Sorbonne, à l’École des Sciences Politiques, jeunes gens, jeunes filles, officiers tchécoslovaques brillent par leur talent, leur assiduité, et continueront, une fois rentres, à répandre dans leur pays l’amour de la France.

Le sort de la France et de la Tchécoslovaquie est désormais inséparable. Les deux nations sont unies non seulement par la menace éternelle du même danger, conjuré mais non supprimé, non seulement par le souvenir du sang versé en commun au cours de la grande guerre, non seulement par les Traités signés, mais aussi par les liens, peut-être plus solides encore, de la culture artistique, intellectuelle et morale, du même idéal d’une humanité meilleure.

H. Jelinek.

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