source : https://journals.openedition.org/rives/1303

Avec l’installation des Arméniens, les Marseillais ont fait l’acquisition du travail « à la façon du Levant et de Perse »


Olivier Raveux, «  « À la façon du Levant et de Perse » : Marseille et la naissance de l’indiennage européen (1648-1689) », Rives nord-méditerranéennes, 29 | 2008, 37-51.


RÉSUMÉ

La naissance de l’indiennage marseillais dans la deuxième moitié du XVIIe siècle est une histoire riche d’enseignements pour tenter de comprendre, à travers la diversification et le développement des fabrications textiles, les racines de l’industrialisation européenne. Elle souligne l’importance des espaces méditerranéens et proches-orientaux dans la diffusion des goûts et des techniques asiatiques, permet l’analyse des mécanismes du transfert des technologies depuis l’Orient vers l’Occident et des grands changements internationaux dans la fabrication et les échanges de produits manufacturés.


 

 


PREMIERES PAGES

 
 

L’industrie des indiennes est née en Europe dans la seconde moitié du XVIIe siècle à la faveur d’un processus de substitution aux importations asiatiques. Pour expliquer la naissance de cette activité en Occident, l’argument de la maîtrise des routes maritimes a souvent été évoqué. Par leurs rapports commerciaux directs et réguliers avec les Indes ou les Échelles du Levant, certaines villes portuaires étaient les mieux placées pour accueillir la nouvelle industrie. Mais nous ne tenons ici qu’une partie de la réponse. Pourquoi Marseille, Londres et Amsterdam ont-elles fabriqué des indiennes bien avant Venise ou Lisbonne ? Pourquoi le processus de diffusion de l’indiennage a-t-il été aussi lent en Europe ? Pour cerner les logiques fondatrices de cette industrie sur le vieux continent et comprendre la chronologie des implantations, il faut aller plus loin, chercher les combinaisons d’explications et les particularités locales. Par ses caractéristiques à la fois singulières et exemplaires, le cas marseillais apporte quelques réponses et plusieurs pistes de réflexion.

La naissance de l’indiennage à Marseille s’est appuyée sur deux dynamismes. Le premier est industriel, local et permet de poser trois grandes questions. Quelles compétences techniques l’Europe occidentale détenait-elle pour se lancer dans la production ? Comment s’est opéré le transfert des technologies orientales ? Quelles étaient les stratégies productives établies par les acteurs locaux ? Le second dynamisme est commercial et concerne l’ouverture sur de larges espaces. Quelles sont les routes commerciales qui ont favorisé l’émergence de cette industrie en Europe ? Comment s’est opérée la superposition successive de routes maritimes concernant les produits, les goûts, les hommes et les techniques ? Répondre à ces questions permettrait d’observer, par un exemple concret, l’articulation entre les stratégies commerciales et les stratégies productives dans les processus d’imitation de produits manufacturés orientaux, phénomène essentiel dans la transformation des économies européennes de l’époque moderne.


Les limites d’une opportunité (1648-1668)

Marseille est actuellement considérée comme le plus ancien centre d’indiennage européen, avec environ trente ans d’avance sur Londres et Amsterdam. Les premiers pas de cette industrie en Provence relèvent d’un processus de substitution aux importations indiennes, levantines et persanes. Il reste à appréhender les ressorts de ce processus. Importance des enjeux commerciaux ? Richesse des compétences artisanales ? Plus que par l’exploitation d’une opportunité productive, la situation pionnière de Marseille s’explique d’abord par des impératifs commerciaux et la défaveur de la conjoncture.


Une dynamique commerciale interrompue

Depuis le XVIe siècle, Marseille est une des principales villes européennes pour l’importation de cotonnades des Indes, de Perse et surtout de l’Empire ottoman. Durant la première moitié du XVIIe siècle, les chafarcanis de Diyarbakir, les boucassins de Smyrne et les toiles bleues d’Alep font notamment l’objet d’un commerce actif en Provence. À partir des années 1630, à l’instar de Livourne, Marseille ne se contente plus d’accueillir ces toiles pour approvisionner le marché local. Désormais, elle sert d’intermédiaire pour d’autres espaces européens. La péninsule ibérique et plusieurs régions nord-européennes reçoivent les toiles chargées à Alexandrette et à Smyrne par les négociants marseillais. Ce rôle de relais est essentiel pour le négoce phocéen car il en retire les pièces d’argent indispensables au commerce avec le Levant (piastres, pistoles, réaux…).
 
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Dans le commerce des indiennes, Marseille jouit donc d’une tradition ancienne, soutenue par des habitudes de consommation et de réexportation vers les pays voisins. Ces deux débouchés forment un marché susceptible d’articuler stratégies commerciales et stratégies productives au niveau local. Faut-il voir pour autant l’apparition de l’indiennage à Marseille comme la conséquence d’une réelle volonté de faire concurrence aux productions orientales ? Il semble que ce soit une logique bien différente qui ait poussé la ville à se lancer dans l’aventure.

L’apparition de l’indiennage à Marseille en 1648 s’inscrit dans une période de pénurie de cotonnades. La date ne doit rien au hasard. Le milieu du siècle est difficile pour le commerce marseillais. Les problèmes ont commencé à se poser dans les années 1630 et gagnent en importance à partir de 1644. C’est une véritable dépression qui s’installe en 1648, avec la peste, l’expédition de Naples, la révolte de la Catalogne et l’interruption presque totale du commerce avec l’Empire ottoman. Les marchands marseillais ne reçoivent pratiquement plus d’indiennes, ne sont plus en mesure de fournir le marché local ou d’approvisionner leurs clients étrangers. Nécessité faisant loi, la ville devait établir une production de substitution.


Le rôle de l’artisanat local

Pour relever le défi, Marseille ne manque pas d’atouts. La ville dispose d’un artisanat nombreux et dynamique. Ce vivier de compétences lui offre plusieurs savoir-faire nécessaires à l’indiennage. Tout d’abord, depuis au moins le milieu du XVIe siècle et dans le cadre de la production des cotonnines, la ville file et tisse les cotons bruts importés des Échelles du Levant. La fibre est déjà quelque peu apprivoisée, y compris pour les opérations de teinture. Marseille dispose également d’un bon contingent de graveurs et de cartiers. Ces artisans ont l’expérience des deux pratiques fondamentales de l’indiennage : d’un côté la fabrication et l’utilisation des moules d’impression en bois, de l’autre la préparation et l’application des couleurs. C’est dans ce riche terreau artisanal que la fabrication des indiennes apparaît à Marseille en 1648.
 
L’initiative fondatrice semble être l’œuvre du cartier Benoît Ganteaume, qui s’associe avec le graveur Jacques Baville. La stratégie des deux entrepreneurs et des marchands pour lesquels ils travaillent à façon relève d’une double logique. En cette période d’affaiblissement de la concurrence orientale, les artisans locaux misent sur la rentabilité de l’indiennage en Provence. De leur côté, les marchands et négociants locaux espèrent retrouver les marchandises nécessaires à la bonne marche de leurs affaires. C’est donc par voisinage technologique, par glissement entre filières techniques, que les artisans marseillais se sont lancés dans l’indiennage. Ce rôle moteur de l’artisanat local est-il suffisant pour envisager un développement de l’activité ? Dans une certaine mesure. On peut recenser plus d’une dizaine d’ateliers d’indiennage à Marseille entre 1648 et 1668. Le dynamisme est donc réel mais a déjà touché ses limites.


Les obstacles au développement

Si l’indiennage est né à Marseille, rien ne permet de croire à un développement important de cette activité. Pour inscrire le succès du secteur dans la durée, la ville doit surmonter freins et handicaps. Le premier problème est commercial. Le repli des relations avec le Levant a été la cause de la naissance de l’indiennage à Marseille. Il en est aussi source de blocage car la pénurie des indiennes concerne également les matières premières nécessaires à leur fabrication et empruntant les mêmes routes maritimes. Jusqu’en 1659, les arrivages de toiles brutes, de garance, d’indigo, d’alun, de noix de galle et de gomme arabique sont au mieux très irréguliers. Durant sa première décennie d’existence, les quantités de production de l’indiennage marseillais devaient donc être assez faibles. La situation s’améliore à partir de 1660 mais le commerce avec le Levant est insuffisamment structuré. Les difficultés restent bien présentes. Le problème commercial ne se limite pas aux matières premières. Le retour des échanges soutenus avec le Levant signifiait que les indienneurs marseillais devaient affronter la concurrence ottomane et persane. Pour des raisons de qualité et de réputation des productions, le redémarrage du négoce avec la Méditerranée orientale n’était donc guère favorable à la pratique de l’indiennage en Provence.

La deuxième difficulté concerne la dynamique artisanale ayant permis l’éclosion du secteur. La stratégie productive à l’origine de l’implantation de l’indiennage porte en elle-même les freins à tout mouvement de croissance. Beaucoup de cartiers demeurent attachés à leur métier de base, qui est très lucratif. L’indiennage reste une activité complémentaire pour les cartiers. L’absence d’individualisation de l’activité est donc le fruit du succès rencontré par le métier d’origine des principaux producteurs. Elle trouve une autre explication dans un domaine différent, mais plus important encore : au cours des années 1648-1668, les cartiers marseillais répugnent à délaisser leur métier de base car ils peinent à surmonter des difficultés techniques dans l’indiennage.

À Marseille, la connaissance des techniques pour l’impression sur coton est incomplète. Les méthodes utilisées par les producteurs ne proviennent pas d’un transfert technologique depuis un espace traditionnel de l’indiennage mais d’un emprunt à d’autres filières techniques locales. Conséquence ? Les producteurs marseillais ont du mal à assurer la beauté et la solidité des couleurs sur leurs cotonnades. Si Marseille connaît assez tôt les produits demandés par les techniques d’impression, les entrepreneurs locaux ne maîtrisent pas leur utilisation. Ils peinent à percer les « secrets » orientaux de l’apprêtage des toiles, de la préparation et de l’application des mordants, notamment pour l’obtention du rouge avec la garance. Au final, les techniques utilisées à Marseille donnent des indiennes de mauvaise qualité, incapables de résister aux dégâts causés par le soleil et les lavages répétés. Dans l’indiennage, la concurrence entre Orient et Occident n’a pas encore débuté.

Comment l’industrie marseillaise peut-elle surmonter cette difficulté ? La question est d’autant plus sérieuse que les relations commerciales avec le Levant ne cessent de s’améliorer dans les années 1660. Les indiennes de Perse, de Diyarbakir et d’Alep retrouvent le chemin de Marseille avec une plus grande régularité. Jusqu’alors, les stratégies des artisans et celles des négociants allaient de pair. Désormais, cette corrélation demande confirmation. Si les producteurs marseillais veulent conserver leurs marchés, ils se doivent de produire des chafarcanis et des toiles indigo de la même manière que leurs concurrents orientaux. Un transfert de technologies s’impose. Dans une activité qui relève avant tout « d’un savoir-faire empirique généralement appris sur le tas », seule la venue de techniciens levantins peut débloquer la situation. Le Levant ne doit plus seulement être perçu comme un espace de référence mais doit aussi devenir le vivier d’où Marseille doit tirer les techniciens porteurs des compétences techniques recherchées. Ces hommes idoines sont connus depuis longtemps : ce sont les indienneurs arméniens. Ils ont déjà assuré le transfert des technologies d’impression sur coton de l’Inde jusqu’en Perse et dans plusieurs régions ottomanes. Leur maîtrise de la coloration avec la garance est l’objet des louanges de nombreux voyageurs et leurs productions sont très prisées par les Européens, depuis la France jusqu’à la Russie.


Une consolidation par transfert de technologies (1669-1683)

À la fin des années 1660, l’indiennage marseillais cherche encore à assurer son succès par une articulation entre la dynamique locale fondatrice et des ressources extérieures permettant de lever les principaux obstacles commerciaux et techniques. Le coup de pouce du destin va venir indirectement de la politique économique menée par le pouvoir royal. Une nouvelle fois, l’indiennage marseillais va savoir tirer profit des changements de la conjoncture.

Une des priorités de la politique de Colbert était le développement industriel du royaume.


La maîtrise des routes commerciales

À partir des années 1660, plusieurs conditions favorables replacent Marseille sur la voie du développement économique. L’édit d’affranchissement du port de 1669 trouve ici toute sa place. Plusieurs recherches ont bien montré que cet édit ne pouvait expliquer à lui seul le développement industriel et commercial phocéen. Dans certains cas, notamment pour les manufactures dont la production était destinée à gagner l’intérieur du royaume, la mesure a même constitué un frein. L’indiennage fait donc figure d’exception en s’accommodant de la nouvelle législation. Elle lui semblait pourtant défavorable. En voulant faire de Marseille la tête de pont du commerce européen vers le Levant, Colbert offrait aux indiennes orientales une possibilité de s’accaparer l’essentiel du marché marseillais. Autrement dit, la dynamique du commerce international pouvait étouffer la dynamique de production locale. Pourtant, l’indiennage marseillais a fait face et va bénéficier des avantages offerts par l’édit de 1669. Tout d’abord, cette industrie ne pouvait survivre sans les matières premières importées du Levant. Les toiles brutes des provinces ottomanes, la noix de galle du triangle Diyarbakir-Van-Mossoul, la gomme arabique, l’alun de Chio et de Smyrne, l’indigo de Perse et la garance d’Arménie et de Géorgie constituaient autant d’éléments indispensables à la production. Or l’édit de Colbert permettait à ces marchandises d’arriver en nombre et de les décharger d’une bonne partie de la fiscalité qui pesait sur elles.

De manière indirecte, la franchise du port permet aussi à l’indiennage marseillais d’acquérir les techniques de fabrication nécessaires à sa croissance. Pour comprendre les modalités de ce transfert de technologies, il faut sortir de la filière du coton et porter l’attention sur le commerce international de la soie. Une des priorités de la politique de Colbert était le développement industriel du royaume. Pour activer le commerce de la soie brute et permettre la création de manufactures de soieries sur le sol national, le surintendant reprend les recettes appliquées quelques décennies plus tôt par Richelieu, en cherchant à attirer en France les négociants arméniens, notamment ceux de la Nouvelle Djoulfa. Chrétiens en terres orientales, ces hommes sont les maîtres incontestés du commerce de la soie depuis le milieu du XVIe siècle et sont les personnes les plus qualifiées pour amener ce produit persan depuis Alep et surtout Smyrne vers Marseille. En Europe, à défaut d’avoir fait le bonheur de l’économie phocéenne durant le règne de Louis XIII, ils s’étaient mis au service d’Amsterdam et de Livourne. Pour ne pas subir le même échec que Richelieu, dont la politique avait été victime de l’intolérance des négociants marseillais, Colbert ordonne la collaboration active des pouvoirs publics locaux afin de faciliter l’accueil et le travail des marchands arméniens.

Le projet dépasse très vite toutes les espérances. Une véritable colonie se fonde à Marseille en quelques années seulement. Dès les années 1670, le groupe des marchands et des négociants arméniens est déjà fort de plusieurs dizaines d’individus (parmi les principaux : Grégoire de Amio, Melchion de Cosma, Melchion de Nazard, Paul de Salomon, Paul de Serquis….). Beaucoup d’entre eux sont Choffelins ou d’origine choffeline. Certains – et non des moindres – sont toutefois passés par Amsterdam, Venise et Livourne. C’est notamment le cas de Melchion de Nazard, né à Ispahan et négociant de grande envergure. Chef de la colonie arménienne, il est signalé à Marseille dès 1669 et plusieurs documents mentionnent sa maîtrise de l’italien. Un des ses proches, Paul de Serquis, présente un profil identique car il a séjourné à Livourne avant de débarquer à Marseille en 1673. Pour l’indiennage marseillais, l’affaire est d’importance. Cette « internationale arménienne » de la soie a préparé celle du coton et en a assuré le succès.


L’implication des techniciens et des marchands arméniens

Conformément à la théorie des migrations en chaîne, la colonie arménienne établie à Marseille diffuse auprès des membres de la communauté restés en Orient ou installés en d’autres lieux européens les informations sur les opportunités économiques offertes par leur territoire d’accueil. Pour les possibles migrants, elle constitue également une sécurité car leur présence permet d’atténuer les risques liés à toute émigration. Face aux besoins de l’indiennage marseillais, la venue des indienneurs arméniens ne se fait pas attendre bien longtemps. Les premiers repérés dans les archives sont Grégoire de Constantin, Jacques Mequitar et Boudac en janvier 1672. En décembre de la même année, Boudac et un nouveau venu, Martin, sont engagés par les Marseillais Desuargues et Picard pour « peindre d’indiane de la façon du Levant et de Perse ». Plusieurs autres suivront rapidement, comme Joseph Simon, attirés par la promesse d’un salaire élevé. Pour s’installer à Marseille, négocier les contrats de travail ou d’association, ces hommes se sont appuyés sur la colonie arménienne préalablement établie mais les facilités trouvées sur place ne sont pas uniquement offertes par la « nation » arménienne. Ils ont également pu compter sur les compétences de Provençaux qui leur ont servi d’interprètes et ont facilité la marche de leurs affaires. Si, contrairement à Livourne et Amsterdam, Marseille ne brille pas par sa capacité à intégrer les communautés étrangères, elle n’en constitue pas moins, par son ouverture sur le monde et la diversité des communautés confessionnelles et « nationales » qu’elle abrite, une terre d’accueil privilégiée pour les techniciens étrangers. Nous connaissons mal les lieux de provenance de ces hommes. Une mention contenue dans un acte notarié permet toutefois de se faire une idée. Le contrat d’embauche de Martin stipule que ce dernier est originaire de la ville de « Matially ». On a tout lieu de penser qu’il s’agit en fait de Malatia, grand centre cotonnier situé à l’ouest de Diyarbakir. Un élément vient confirmer cette géographie : en 1678, un Arménien spécialisé dans l’indiennage et s’installant en Hollande vient de Çelebi, petite ville située à proximité de Malatia.

Ces Arméniens ne se sont pas contentés d’assurer un transfert de technologies. Ils ont aussi étoffé le secteur en permettant la création d’ateliers plus importants. Les marchands arméniens arrivés à Marseille pour travailler dans le commerce de la soie ont vite compris les avantages d’un investissement dans l’indiennage. Dès 1672, c’est le cas d’Arapié d’Arachel et de Dominique Ellia, ce dernier restant propriétaire jusqu’au début des années 1680 d’une « fabrique d’indianes à coleur de Levant » située dans le quartier d’Arenc. Quelques années plus tard, ils sont imités par Paul de Serquis, négociant d’envergure, qui se lance à son tour dans l’activité. Les exemples pourraient être multipliés. Cette action des techniciens et des marchands arméniens dans la densification du secteur à Marseille a enfin suscité des reconversions professionnelles dans les familles provençales qui étaient en relation avec eux. Désormais, l’indiennage amène à lui des locaux qui ne sont plus seulement issus du textile, de la fabrication des cartes à jouer ou de la gravure sur bois. Ainsi, le « marchand horlogeur » Etienne Provance, interprète attitré de Dominique Ellia, place son fils dans cette activité rémunératrice. Egalement prénommé Etienne, ce dernier s’associe en septembre 1678 avec le technicien arménien Joseph Simon pour produire des indiennes.

De centre pionnier, Marseille est passée au statut de centre de diffusion international des techniques de l’indiennage et le secteur se porte bien. Par sa position d’intermédiaire entre Europe, Méditerranée et Échelles du Levant, la ville offre d’importants avantages commerciaux et stimule les créations d’entreprises.


Marseille, centre de diffusion des techniques de l’indiennage

Avec l’installation des Arméniens, les Marseillais ont fait l’acquisition du travail « à la façon du Levant et de Perse ». Pour l’essentiel, il s’agit du mordançage et du garançage des toiles et peut-être des techniques du travail à la réserve. Il est aussi logique de penser, qu’au même moment, les indienneurs marseillais ont appris à mieux maîtriser la teinture avec l’indigo, grâce au resserrement des liens avec Alep. Ces succès technologiques assurent la croissance du secteur. S’investir à plein temps dans l’indiennage est désormais rentable. Dans les années 1670, les métiers de cartiers et d’indienneurs se séparent. L’activité s’est individualisée, les productions sont de qualité et Marseille commence à se doter d’un savoir-faire reconnu, au point de laisser son nom à certaines fabrications. C’est notamment le cas des « toiles piquées de Marseille » (courtepointes et boutis).

Ce transfert de technologies a donc profité aux Marseillais mais sert également d’autres régions. Par ses réseaux commerciaux, Marseille devient un espace relais entre le Levant et le Nord de l’Europe. En 1678, deux marchands d’Amsterdam ont peut-être recruté par des intermédiaires phocéens l’Arménien Louwijs pour introduire dans les Pays-Bas les méthodes de coloration à la garance. Espace relais donc, mais aussi espace de référence qui suscite des imitations dans le Sud-Est de la France. La fabrication des indiennes est attestée en Avignon dès 1677, où l’on fait « des toilles persianes » en utilisant la garance et la gomme arabique. Nîmes amorce sa production l’année suivante et Arles suit en 1680. Partout, le rôle des Marseillais est essentiel, autant dans la fondation des ateliers que dans la diffusion des techniques orientales.

Ce qui vaut pour la France vaut également pour le bassin occidental de la Méditerranée. En 1677, l’imprimeur marseillais Vincent Mille s’engage à aller « colorer et estamper toilles à façon d’indiennes » à Rome dans une fabrique créée par Antoine et Clément Barges, deux marchands peut-être également marseillais. De centre pionnier, Marseille est passée au statut de centre de diffusion international des techniques de l’indiennage et le secteur se porte bien. Par sa position d’intermédiaire entre Europe, Méditerranée et Échelles du Levant, la ville offre d’importants avantages commerciaux et stimule les créations d’entreprises.


Un apogée de courte durée (1683-1689)

https://journals.openedition.org/rives/1303#tocto1n3

 

Olivier Raveux
Olivier Raveux est chercheur en histoire économique contemporaine à l’UMR TELEMME

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