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Universellement connu pour ses tableaux de divertissements pastoraux aux ambiguïtés libertines, Watteau est un homme de son temps dont l’œuvre incarne le nouvel art de vivre de la Régence

Artiste talentueux prématurément disparu, Jean-Antoine Watteau a marqué durablement l’histoire de l’art par sa carrière aussi brève que fulgurante. Si sa vie personnelle reste mal connue, son nom incarne le tournant pris par la peinture durant le premier quart du XVIIIe siècle, période charnière qui ferme le Grand Siècle et ouvre la Régence : le goût de la nature, la galanterie, les thèmes du divertissement et du spectacle qui inspirent ses œuvres deviendront les nouvelles préoccupations du monde bourgeois. Mais, loin de la frivolité qu’on pourrait lui supposer, sa peinture laisse sourdre une poésie grave, peuplée de songes tristes et doux qui invitent à une réflexion sur l’amour et la solitude.


PAR HÉLÈNE MEYER, CONSERVATEUR GÉNÉRAL AU DÉPARTEMENT DES ARTS GRAPHIQUES DU MUSÉE DU LOUVRE


Universellement connu pour ses tableaux de divertissements pastoraux aux ambiguïtés libertines, Watteau est un homme de son temps dont l’œuvre incarne le nouvel art de vivre de la Régence, époque de libération des mœurs et de fêtes brillantes. Des peintres français du XVIIIe siècle réhabilités par les frères Goncourt, il est l’un de ceux qui a le plus fasciné et sur qui on a sans doute le plus écrit. Peintre de l’insouciance mondaine, des jeux de l’amour, de la femme et du nu, l’artiste, également portraitiste et paysagiste, doit son succès à la poésie de ses œuvres et à la nouveauté de ses scènes de genre badines. Remarqué en 1709, reconnu en 1712 et distingué à partir de 1717, Watteau meurt précocement à l’âge de 37 ans mais célèbre.

Rarement vie d’un peintre n’est restée aussi énigmatique. Né à Valenciennes dans un milieu modeste d’une famille de maîtres-couvreurs, Watteau entre en apprentissage chez un peintre local. À Paris en 1702, il travaille pour un marchand et se forme chez le graveur Claude Gillot puis le décorateur Claude III Audran, « concierge » du Palais du Luxembourg. Second lauréat du prix de Rome de 1709, il s’en retourne déçu au pays où il dessine et peint des sujets militaires. Agréé en 1712 par l’Académie royale, il commence à être remarqué par les  marchands et amateurs d’art dont le comte de Tessin, diplomate suédois, ou le collectionneur Pierre Crozat dont il achève le décor de la salle à manger de son hôtel parisien. L’artiste présente enfin en 1717 son morceau de réception, le célèbre Pèlerinage pour l’île de Cythère (Paris, musée du Louvre, fig. 1), hommage initiatique à Vénus et à l’amour. Il reçoit alors le titre officiel de « peintre des fêtes galantes », genre nouveau que l’Académie crée pour lui. À son retour de Londres où il est soigné pour la tuberculose, il peint en 1720 son dernier tableau, L’Enseigne de Gersaint (Berlin, Château de Charlottenburg, fig. 2). C’est à Nogent-sur-Marne, chez son ami l’abbé Haranger qu’il meurt le 18 juillet 1721, laissant après lui deux émules, Nicolas Lancret et Jean-Baptiste Pater, son seul véritable élève.

Décrit par ses biographes comme une personnalité mélancolique, solitaire et instable, Watteau s’entoure cependant d’amitiés fidèles. Resté célibataire, on ne lui connaît aucun domicile personnel, résidant tour à tour chez ses amis marchands, peintres et collectionneurs.

Sa facilité de peindre, sa magistrale virtuosité, sa liberté de la touche et son talent de coloriste sont unanimement reconnus de son vivant. Son métier puise aux sources de l’art des Flamands Rubens et Van Dyck, découverts au Palais du Luxembourg, ainsi que des Vénitiens, qu’il connaît par les collections parisiennes, puisqu’il ne fera jamais le voyage espéré en Italie. Peintre de la grâce et de l’amour, ses œuvres mondaines teintées d’allusions érotiques ont suscité de nombreuses interprétations littéraires, philosophiques ou musicalesConsidéré comme son testament et son plus beau tableau, L’Enseigne de Gersaint n’est sans doute pas qu’une description d’une boutique de marchand de tableaux mais une scène de théâtre de la société parisienne, passant d’un monde à l’autre, des anciens aux modernes, par le jeu subtil des tableaux dans le tableau. De même la grande figure de Pierrot (Paris, musée du Louvre) n’est pas que le portrait en pied d’un acteur de la commedia dell’arte peint à taille réelle pour l’enseigne d’un café, mais l’image triste et impassible de la solitude de la condition humaine.

De sa brève carrière d’une douzaine d’années, écourtée par la maladie, Watteau a laissé plus de deux cents tableaux et plusieurs centaines de dessins. Sa production est en partie bien connue, grâce à l’amateur d’art Jean de Jullienne, qui consacra sa fortune à graver et à publier l’œuvre de Watteau en quatre recueils d’après ses dessins et peintures. Ses contemporains décrivent l’artiste comme un infatigable dessinateur, remplissant des livres qui lui servaient de répertoires de modèles pour ses tableaux. Considéré comme meilleur dessinateur que peintre, ses dessins sont très tôt recherchés. Si la sanguine fut son médium privilégié jusqu’en 1715, Watteau atteint un point de perfection avec les techniques des deux et trois crayons, jouant des différentes teintes de la sanguine pour les chairs, des noirs pour les costumes et de la craie pour la lumière. Aux séries des soldats, des Persans et des Savoyards, succèdent celles des études de têtes (fig. 4) où le coloris rivalise avec une recherche d’expression nouvelle, faisant de lui l’un des plus grands dessinateurs français du XVIIIe siècle.

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