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Gazeau-Secret, Anne. « « Soft power » : l’influence par la langue et la culture », Revue internationale et stratégique, vol. 89, no. 1, 2013, pp. 103-110.


Aujourd’hui, la politique de rayonnement culturel de la France est reconnue comme une référence par nombre de pays émergents, qui avouent s’en inspirer.


INTRODUCTION

Quand un cénacle officiel d’universitaires chinois attribue à Vladimir Poutine le prix Confucius de la paix pour faire pièce au Nobel – outrageusement attribué, selon les autorités chinoises, au dissident Liu Xiaobo –, se mêlent organiquement dans cette opération une référence au maître à penser de la culture chinoise et une manifestation de diplomatie d’influence, caractéristique de la puissance montante de la Chine. Le 6e plénum du 17e Congrès du Comité central du Parti communiste (octobre 2011) avait à son ordre du jour la « réforme du système culturel » et la « promotion du développement d’une culture socialiste florissante ». Le président Hu Jintao alors en exercice estime « que la puissance culturelle [de son pays] et son influence ne correspondent pas encore à sa place internationale » et que « les domaines culturel et idéologique sont le point principal d’infiltration des forces hostiles [occidentales] à long terme ». À l’évidence, la confrontation culturelle des pays émergents – et pas seulement de la Chine – avec l’Occident est en marche. C’est d’ailleurs la conclusion d’un rapport d’information du 6 mars 2012, présenté par les députés Chantal Bourragué et Didier Mathus 

Sans doute la « diplomatie culturelle » est-elle historiquement une spécificité française, inventée au xixe siècle. Elle coïncide avec l’usage du mot « francophonie », forgé par le géographe Onésime Reclus en 1880, et la création de l’Alliance française en 1883, à l’initiative de Paul Cambon – et soutenue par Ferdinand de Lesseps, Louis Pasteur, Ernest Renan et Jules Verne – dans le but de rebondir après la défaite de 1870.

Aujourd’hui, la politique de rayonnement culturel de la France est reconnue comme une référence par nombre de pays émergents, qui avouent s’en inspirer. Les « Saisons culturelles » croisées se multiplient à l’image du modèle français, notre expertise en ingénierie culturelle est sollicitée partout dans le monde, et les projets de musées sont souvent initiés en partenariat avec le Louvre, le Centre Georges Pompidou ou le Musée d’Orsay. Les mêmes partenaires estiment que le prestige culturel de la France lui vaut une reconnaissance internationale bien supérieure à sa puissance économique ou militaire.

Or, en France, il y a un décalage trop visible entre les discours à visée universaliste ou les déclarations ronflantes sur notre diplomatie culturelle et d’influence et la réalité vécue par nos agents sur le terrain, gagnés par « un sentiment de fatalité doublé d’une démotivation durable ». Notre dispositif « porte inlassablement depuis 2005 les stigmates de la restriction budgétaire » . À l’exception de quelques parlementaires qui connaissent bien le sujet, nous n’avons pas pleinement pris conscience de la nouvelle donne culturelle mondiale.


PLAN

Les pays émergents développent leurs capacités de rayonnement culturel
Une situation française contrastée
S’engager pleinement dans la bataille de l’influence culturelle


PREMIERES PAGES

 

Les pays émergents développent leurs capacités de rayonnement culturel

 

Les pays émergents ont pris conscience de la nécessité de développer une politique de « soft power », afin de conforter leur statut de puissance qui compte de plus en plus sur la scène internationale. L’exemple de la Chine, qui cherche à améliorer son image, est à cet égard particulièrement frappant.

La mission parlementaire Bourragué-Mathus a souligné la volonté de ces pays (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud [BRICS], Singapour) de faire de la culture l’un des piliers de leur développement économique, considérant qu’il y a un lien direct entre l’investissement culturel et linguistique et la montée en puissance économique.

En France, on ne considère pas suffisamment ce lien entre politique culturelle et linguistique et enjeux commerciaux, d’emploi et d’innovation, qui devrait être pourtant un atout pour notre pays dans la guerre économique globale. Les rencontres internationales de la culture, de l’économie et des médias (Avignon, 17-19 novembre 2011) ont pourtant mis en lumière que les investissements culturels avaient des effets démultiplicateurs sur l’économie d’un territoire. Il en va de même pour l’action culturelle extérieure, qui a des effets directs et indirects sur le développement économique et les échanges commerciaux.

Les pays émergents cherchent aussi à endiguer l’influence américaine, à relativiser les valeurs occidentales et à sauvegarder leur propre culture contre celle du « mainstream ». Ainsi, la Chine se veut la championne de la diversité culturelle, cherchant à donner une image de non-domination et de non-ingérence, tandis que Moscou s’efforce de consolider la culture russe, en entretenant un lien fort avec ses diasporas. Le Brésil s’intéresse au dialogue Sud-Sud et s’appuie sur les pays de langue portugaise pour sa politique d’influence très dynamique en Afrique.

Ces pays portent tous un discours de non-ingérence, de partenariat et d’égalité. Les projets culturels s’adaptent à la demande locale, alors qu’il existe toujours en France – et aux États-Unis – cette tentation de se considérer comme porteur d’une mission civilisatrice universelle. Dans le monde d’aujourd’hui, la posture gagnante est non pas l’arrogance, ni le rayonnement unilatéral, ni la prétention à une culture universelle, mais bien l’ouverture à l’influence de l’autre et la mise en place de stratégies coopératives.

Les priorités et les instruments d’influence diffèrent selon les pays. Certains mettent l’accent sur l’initiative publique : l’éducation, les cours de langue, les universités. D’autres s’appuient sur des actions privées rentables : industrie cinématographique de Bollywood, telenovelas diffusées par les chaînes de télévision du monde entier.

L’outil traditionnel privilégié demeure le centre culturel, avec ou sans cours de langue. Les réseaux sont tous en phase d’expansion rapide. La Chine a ouvert près de 400 Instituts Confucius (où l’on enseigne la langue chinoise) dans 105 pays, auxquels s’ajoutent 500 classes Confucius dans les établissements scolaires locaux, ainsi que 9 centres culturels. Le Brésil, quant à lui, dispose de 30 centres culturels et de 70 lectorats dans les universités. La Russie, possède, elle, 58 centres culturels et 25 représentations. Enfin, l’Inde a déjà créé 26 centres et 15 sont actuellement en projet.

Les Années ou Saisons culturelles croisées se multiplient. Ainsi l’Afrique du Sud, après la Saison France-Afrique du Sud, reproduira l’expérience avec l’Inde, puis avec le Brésil.

Le développement des médias à destination du public étranger est non moins impressionnant. La Chine y a investi massivement, de même que, dans une moindre mesure, le Brésil et la Russie. Singapour, pour sa part, mise sur l’art contemporain (salons, ports francs). Enfin, Internet étant aujourd’hui le lieu d’expression et d’échanges le plus populaire, l’outil numérique est en plein essor dans le monde entier, partout au service de l’influence linguistique et culturelle.

Face à cet intérêt croissant que les pays émergents manifestent pour la promotion de leurs langues et de leurs cultures, ce n’est pas le moment pour la France de baisser la garde. Et pourtant…


Une situation française contrastée

Se fondant sur l’analyse de la mondialisation accélérée des vingt dernières années, le Livre Blanc sur la politique étrangère et européenne de la France  a consacré le concept de « diplomatie d’influence », traduction assez proche de l’expression anglaise « soft power », qui s’est inscrite depuis lors dans les discours officiels.

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Anne Gazeau-Secret
Ancien ambassadeur, ancienne directrice générale de la coopération internationale et du développement.

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