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Le  08 novembre par Jean-Luc Caron*


Dossier inédit que « La série des Danois » qui met en lumière des musiciens souvent méconnus du public français. Rédiger par notre spécialiste de la musique nord-européenne, cette série d’articles va de découverte en découverte. Pour accéder au dossier : La série des Danois

Durant l’entre-deux guerres,  Knudåge Riisager (1897-1974) fut le compositeur danois le plus saillant de ce qu’on appelle par facilité le courant néo-classique, et qui est en réalité le style musical français. Riisager tint en effet un rôle important en particulier grâce à ses brillantes qualités d’orchestrateur. Ce cosmopolite n’en fut pas moins, selon le musicologue Kappel, « un véritable danois au tempérament distinctement nordique ».

capture d’écran | ResMusica

PREMIERES LIGNES

1. Esquisse biographique

Début et formation. Knudåge Riisager vint au monde à Port Kunda en Estonie (à mi-chemin de Reval, aujourd’hui Tallinn,et Saint-Pétersbourg) de parents danois le 6 mars 1897. Son père Emil y travaillait comme ingénieur dans une usine de ciment qu’il avait contribué à construire. En 1900, la famille retourna au Danemark, leur enfant Knudåge n’avait que trois ans.

Ce rapatriement intervint lors du décès du directeur F. L. Smidth en 1899, Emil étant invité à travailler à Copenhague dans la même entreprise comme ingénieur en chef. La famille Riisager prit ses quartiers dans le secteur calme et verdoyant, artistique aussi, de Frederiksberg. C’est là que le compositeur, une personnalité assez bizarre et curieuse dit-on, allait passer toute son existence.

Son niveau d’avancement au violon lui permit de jouer au sein de l’orchestre du lycée. Ensuite l’on connaît peu d’occasions où il pratiqua de son instrument mais il étudia de lui-même le piano ce dont témoignent les partitions élaborées pour le clavier. Après l’achèvement de ses études secondaires en 1915, il s’inscrivit à l’Université de Copenhague où il obtiendra ses diplômes. Il y étudia à la fois les sciences politiques (1916-1921) et la musique (harmonie, composition, violon).

Il travailla pendant un quart de siècle comme fonctionnaire (administrateur-secrétaire) au Ministère des Finances (1925-1950) où, en 1939, il sera nommé chef de département. Cette discipline fut son premier intérêt, ce qui explique sans doute qu’il ne consacra pas tout son temps à la musique. Mais justement, compte-tenu de ce facteur, on peut considérer qu’il donna beaucoup à la création. Ce parcours rappelle celui de son devancier et compatriote Johan Peter Emilius Hartmann qui s’afféra a sa vie durant comme administrateur (département des brevets) hors du champ musical.

Son poste dans l’administration le rendit apte à œuvrer en faveur de la musique de son pays. En définitive, ses occupations administratives n’empêchèrent pas un constant investissement en faveur de la musique. Large d’esprit, il allait s’intéresser avec passion aux débats politiques, sociaux, financiers, administratifs de son temps. Ses premières compositions se situent en 1919 avec un quatuor à cordes.

Mais revenons à sa formation musicale. Il reçut des leçons de violon de Peder Møller et étudia la théorie de la musique (et la composition) auprès d’Otto Malling puis de Peder Gram après la mort de Malling. Ce dernier eut une grande influence sur sa formation. Lorsqu’il mourut en 1915, Knudåge se rapprocha de Peder Møller, brillant soliste et défenseur de l’œuvre de Carl Nielsen. Le 6 juillet 1920 il épousa à Frederiksberg le peintre Åse Klenow (1899-1992).

En 1922, il devint directeur de la Société des jeunes musiciens (Det Unge Tonekunstnerselskab, DUT). Dans ce cadre il participa à l’organisation d’échanges de concerts avec la France, se détournant rapidement des dernières créations germaniques. Bien que proches géographiquement Knudåge Riisager n’entretint pas d’intimes relations avec Carl Nielsen (né en 1865) ni avec ceux qui l’entouraient pour la bonne raison qu’il n’étudia pas à l’Académie royale de musique de Copenhague et donc ne reçut ni l’enseignement de Carl Nielsen ni de ses élèves. De plus on peut avancer que très tôt ses choix musicaux et son esthétique ne le rapprochèrent pas non plus de l’univers du plus célèbre compositeur danois vivant.

Paris. Roussel. Le Flem. A l’âge de 24 ans, en 1921, il prit la direction de Paris pour un voyage d’études. Ce séjour allait intensément marquer toute sa carrière de créateur. Dans la capitale mondiale de l’art il entra en contact avec Albert Roussel et bénéficia de son enseignement entre 1921 et 1923. De plus, il prit quelques leçons de contrepoint auprès de Paul Le Flem (1923).

C’est donc là qu’il entra en contact avec le puissant courant néo-classique français ayant la chance de découvrir Igor Stravinsky et les musiques du Groupe des Six. Satie et Honegger exercèrent aussi une influence sur son travail de compositeur et de plus, il fréquenta régulièrement Maurice Ravel. Des œuvres de Prokofiev et de Bartók ne manquèrent pas de l’influencer également. En un temps record, grâce à ses contacts parisiens hautement stimulants Riisager allait bientôt devenir le musicien nordique le plus représentatif de l’inspiration néo-classique pendant l’entre-deux-guerres.

A Paris, il composa ses Variations pour clarinette, alto et basson op. 4 en 1923 ; elles ne seront créées à Copenhague que 15 décembre 1927 lors d’un concert de la société Det Unge Tonekunstnerselskab. Ces multiples relations marquèrent profondément et durablement sa création musicale qui allait s’enrichir de dissonances, utiliser la bitonalité et un sens marqué de l’humour. Au Danemark, ces choix d’écriture ne plurent pas toujours, loin s’en faut, aux tenants d’un certain académisme. En 1925 il remporta le Prix de composition Wilhelm Hansen (éditeur danois) et bien plus tard en 1942, il fut distingué par un prix émanant du Ministère danois de l’Education.

En 1932, grâce à une bourse Ancker, recherchée et très renommée, dont avaient bénéficié de nombreux danois parmi lesquels Carl Nielsen dans les années 1890, il partit étudier en Allemagne, à Leipzig précisément, où il approfondit pendant un semestre le contrepoint avec le pédagogue et compositeur Hermann Graebner, un élève de Max Reger. Un parcours danois. Riisager s’engagea précocement dans les tâches administratives et fut désigné président de la Ligue danoise des compositeurs en 1937. En guise de reconnaissance pour l’ensemble de son implication dans le domaine musical, il fut distingué du prestigieux ordre du Dannebrog.

Pendant la Seconde Guerre mondiale et l’occupation allemande du Danemark, il fut le compositeur anonyme d’un Chant de liberté (paroles de Svend Møller-Kristensen) qui connut une énorme popularité, notamment par le biais de la radio clandestine. Personnage actif de la résistance, il passa dans la clandestinité dans les derniers temps de la guerre et sa participation à la résistance le conduisit à s’enfuir en Suède avant la fin du conflit. C’est le Conseil National danois de la Libération qui lui demanda d’écrire la mélodie pour cette chanson appelant à la liberté danoise.

De 1955 à 1967 il officia comme directeur de l’Académie royale de musique danoise. Il venait de prendre sa retraite du ministère. Belle revanche pour celui qui n’avait jamais fréquenté cet établissement. Il se consacra essentiellement aux tâches administratives sans jamais s’adonner vraiment à l’enseignement. Il se fit encore apprécier pour ses compétences administratives en tant que président de l’Association des compositeurs danois (Dansk Komponistforening,1937-1962), président du Nordisk Komponistråd (1950-1952), président de la Société des directeurs de conservatoires européens de 1963 à 1966, président de la Bourse Anckerkeste de 1956 à 1974.

Riisager œuvra efficacement en faveur de l’organisation de la musique danoise (mais pas uniquement) et travailla aussi au sein de l’organisation des droits d’auteurs KODA. L’ensemble de ses activités para-musicales lui valurent une belle renommée. A partir de 1957 il devint membre du jury en composition au Conservatoire de Paris et également consultant pour le département de la musique de la Radio nationale danoise. Riisager fut un écrivain prolifique. Ses textes dénotent une personne cultivée et parfois visionnaire. Il écrivit dans sa jeunesse de nombreux articles musicaux, avant de devenir essayiste.

Son plus célèbre pamphlet parut en 1940 dans le périodique musical danois Dansk Musiktidsskfrift : « La symphonie est morte – Longue vie à la musique » tandis qu’un autre ouvrage Tanker i tiden (Thoughts in Time/Pensées sur l’époque) fut publié en 1952. En 1957, à l’occasion de son 60e anniversaire, il publia un livre de sélection de ses articles : Det usynlige Mønster (The Invisible Pattern/Le Modèle invisible), axé sur une poésie musicale personnelle et délaissant les sujets ponctuels et terre-à-terre dans une volonté de s’élever à un niveau plus général. Cet ouvrage constitue un authentique manifeste de sa philosophie artistique.

Enfin, en 1967 il laissa un livre de mémoires titré Det er sjovt at vaere lille (Il est amusant d’être petit). Un doctorat à titre honorifique lui fut attribué par l’Université de Seattle en 1972 tandis qu’il fut élevé citoyen d’honneur de l’Etat de Washington. Au cours des dernières années de sa vie s’installa une certaine amertume et une pénible mélancolie, surtout vis-à-vis de ce qu’il considérait comme une décadence externe ou interne. « Sa légendaire tolérance s’épuisa et il fut incapable de supporter la révolte des étudiants qui couvait, l’arrivée de diverses sortes de musique populaire et la vulgarisation du copiage artistique ». (Werner)

La même source précise encore qu’au cours de ces heures sombres il n’était pas loin de conclure que tout avait été vain en somme. Ce créateur intéressant, isolé et sans élève, décéda le 26 décembre 1974 à l’âge de 77 ans. Sa dépouille reçut sa sépulture à Tibirkegård au nord de Copenhague (Île de Sjælland).

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Knudåge Riisager, le Danois au style français – ResMusicaResMusica


*Jean-Luc Caron (né en 1948), médecin retraité, se passionne pour le monde musical avec une préférence pour les répertoires romantiques et postromantiques ainsi que pour l’Europe du Nord. Il a publié plusieurs monographies dont Jean Sibelius (Actes Sud), Carl Nielsen et Camille Saint Saëns (avec Gérard Denizeau) chez bleu nuit éditeur, Allan Pettersson et Edvard Grieg (L’Âge d’Homme), Niels Gade et la presse française (L’Harmattan). Deux ouvrages sont en attente de publication : La musique nationale-romantique en Suède et La musique danoise et l’esprit du XIXe siècle. Il prépare un Samuel Barber pour bleu nuit éditeur. Il est rédacteur à Classica depuis 2003 et à ResMusica depuis 2007. 


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