via lhistoire


(Propos recuillis par L’Histoire).
Le mardi 30 novembre 2021


capture d’écran | L’Histoire
Femme libre et noire, artiste engagée, Joséphine Baker a fait son entrée au Panthéon le 30 novembre 2021.

Entretien avec Pap Ndiaye.


Née le 3 juin 1906 Joséphine Baker s’installe à Paris en 1925 : elle est partie prenante d’une vaste cohorte d’Afro-Américains qui s’installent en France à la même époque, ou qui choisissent d’y rester dans le cas des soldats démobilisés après l’Armistice de la Première Guerre mondiale. Les orchestres de jazz (comme celui de J. R. Europe pendant la guerre) fleurissent à Montmartre, dans des clubs comme Bricktop’s. Les musiciens noirs américains savent qu’ils trouveront des contrats à Paris, et un public passionné. On parle de « négrophilie » pour désigner cet intérêt ambiguë et stéréotypé pour les Noirs, leurs cultures supposées, etc.

Il y a aussi des écrivains comme Langston Hughes, ou Claude McKay de la Harlem Renaissance qui s’installent ou passent par Paris. Après la Seconde Guerre mondiale, ce seront Richard Wright, James Baldwin, Chester Himes, qui choisiront la France.

La question politique est essentielle : en venant en France, ces Afro-Américains échappent à la ségrégation, aux violences raciales qu’ils connaissent parfois de première main : c’est le cas de Joséphine Baker. Les humiliations quotidiennes sont estompées, une vie libre, amicale et amoureuse, est possible en France. Et on peut boire de l’alcool en France dans les années 1920 contrairement aux États-unis pour cause de prohibition !

Les premiers spectacles en France, « La Revue nègre » et « La Folie du jour », sont très marqués par les stéréotypes du moment, associant la femme noire à un érotisme exotique : elle est dénudée. Aux yeux des spectateurs, ses danses étranges n’étaient ni africaines ni africaines-américaines, elles étaient « noires », renvoyant par là à un exotisme colonial, sensuel et primitif qui les fascinait tout en confirmant les stéréotypes pesant sur les femmes noires. Mais, dans ce cadre contraint, Joséphine Baker réussit à se ménager ses propres marges de liberté, par ses mimiques expressives, ses joues gonflées, ses yeux, se moquant gentiment du public, en quoi elle annonce le « burlesque » des performeuses féministes reprenant les spectacles stéréotypés pour mieux les détourner, s’en moquer.


Engagée contre l’Allemagne nazie

Les activités de Joséphine Baker pendant la Seconde Guerre mondiale sont connues dans leurs grandes lignes, mais pas dans leurs détails. Il est certain que l’engagement de Joséphine Baker fut immédiat, sans calcul, en faveur de la France combattante et libre. Elle chanta pour les soldats français en 1940 et affirma clairement son rejet absolu du nazisme et ses collaborateurs français. Joséphine Baker comprit immédiatement qu’elle pouvait se mettre au service de la Résistance, sans savoir précisément comment, dans les premiers temps. Jacques Abtey, qui travaillait pour le contre-espionnage de la France libre, fut son « officier traitant », sous couverture de secrétaire particulier. C’est lui qui entrevit l’intérêt d’une artiste célèbre pouvant voyager à sa guise et obtenir des renseignements lors de soirées mondaines. Parcourant l’Afrique du Nord en tous sens entre 1941 et 1944, Joséphine Baker donna des concerts tout en obtenant des informations sur l’ennemi, qu’elle faisait acheminer vers Londres via le Portugal. Elle débarqua à Marseille fin 1944 et donna inlassablement des concerts pour les troupes alliées. En 1946, Joséphine Baker reçut la médaille de la résistance avec rosette, avant de se voir décerner la Légion d’honneur en 1961. Résistante atypique, femme courageuse et autonome, elle semble échapper à l’historien.ne de la Seconde Guerre mondiale.


Aux côtés de Martin Luther King le 28 août 1963

Joséphine Baker n’est pas très connue des Américains. La plupart des 250 000 personnes présentes, lors de cet après-midi torride du 28 août 1963, ne savaient pas précisément qui était Joséphine Baker. D’autant que cette femme se présenta dans son uniforme de lieutenant de l’armée de l’air française, avec ses décorations. C’est pourquoi son discours prit la forme d’une présentation d’elle-même, et de sa vie en France. Joséphine Baker s’adressa à la foule en disant « vous », manière de souligner son point de vue extérieur de Française : « vous avez dû vous battre, comme je l’ai fait ». Elle souligna le contraste entre sa vie américaine, faite d’humiliations, et sa vie française, où elle ne connaissait plus la peur. Elle en appela aussi à utiliser « le stylo plutôt qu’une arme », et exhorta les parents à bien s’occuper de leurs enfants. Son discours n’était pas politique au sens où il ne formulait pas de revendication particulière et ne montait pas en généralité. Joséphine Baker témoignait de sa vie de manière familière et parfois humoristique, en soulignant son âge respectable, manière de s’autoriser quelques conseils quasi-maternels. Elle n’était ni une théoricienne des droits civiques, ni une stratège de la politique. Elle agissait en suivant sa boussole personnelle, et n’en démordait plus.

(Propos recuillis par L’Histoire).

Propos recueillis par Clément Fabre et Roberto Paiva.
* Directeur de la Voltaire Foundation (université d’Oxford)

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