via Encyclopædia Universalis


Edith WEBER, « ARS ANTIQUA », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 mars 2022.
URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ars-antiqua/

EXTRAITS

L’expression ars antiqua (forgée par les historiens de la musique – par opposition au nom du traité Ars nova, rédigé par Philippe de Vitry, s’appliquant à l’époque de Guillaume de Machaut en France et Francesco Landini en Italie, au XIVe siècle) désigne l’école musicale parisienne des XIIe et XIIIe siècles et, plus particulièrement, la musique médiévale française de 1230 à 1320 environ. Le mot « ars » signifie « science » et, par extension, science musicale. Cette acception vise les traités théoriques du XIIIe siècle, la monodie (manuscrits d’Adam de la Halle, corpus des troubadours et des trouvères, drames liturgiques), la polyphonie (organa, motets, rondeaux, conduits), les premiers grands maîtres dont les œuvres sont signées ou attribuables (Léonin, Pérotin).

À cette époque, d’une importance capitale pour l’histoire de la musique, les genres se codifient, la notation évolue, les techniques se précisent, notamment dans la polyphonie religieuse, avec le mouvement parallèle des voix (organum), le mouvement contraire (déchant), l’emploi de vocalises (organum fleuri) ; le nombre des voix passe de deux à trois et quatre (organum duplum, triplum, quadruplum) ; les consonances parfaites (admises) sont l’unisson, l’octave, la quarte, la quinte. Le rythme parfait est ternaire ; les progrès de la notation et des modes rythmiques permettent d’indiquer de façon précise les durées et les hauteurs, surtout dans la seconde moitié du XIIIe siècle. La musique profane, à côté des œuvres lyriques des troubadours (au sud de la Loire), et des trouvères (au nord de la Loire), respectivement en langue d’oc et en langue d’oïl, consignées dans les « chansonniers », comprend des motets (généralement à trois voix) résultant de l’addition de paroles sous les vocalises de l’organum et des rondeaux. L’ars antiqua a joué un rôle indéniable dans l’élaboration des genres musico-littéraires, monodiques et polyphoniques.

[…]


Le cadre historique

Selon H.-I. Marrou, le XIIe siècle « a été l’un des grands siècles de la civilisation occidentale, une des grandes étapes de sa genèse » (troubadours). Le XIIIe siècle est un âge d’or marqué par l’épanouissement de la polyphonie religieuse cultivée par l’école Notre-Dame. L’ars antiqua évolue pendant le siècle des cathédrales ; en 1163, Maurice de Sully (env. 1120-1196) entreprend la construction de Notre-Dame de Paris, qui sera terminée, dans son ensemble, vers 1245 ; les polyphonies de Léonin et de Pérotin résonneront sous ses voûtes. Le XIIIe siècle représente aussi le siècle de l’Université ; en 1215, le pape Innocent III confirme les premiers privilèges concédés par Philippe Auguste (en 1200) à l’université de Paris. La musique a sa place à part entière dans le quadrivium, à côté de l’arithmétique, de la géométrie et de l’astronomie. L’enseignement est donné à l’école épiscopale de la cité, sur le « Petit Pont », dans les écoles du cloître de Notre-Dame, de Sainte-Geneviève et de Saint-Victor. En 1257, Robert de Sorbon crée l’un des collèges destinés à héberger des étudiants en théologie. L’ars antiqua correspond donc à l’époque des bâtisseurs de cathédrales, à l’apogée de l’art roman et de la polyphonie (préparée à l’abbaye de Saint-Martial de Limoges, dans la première moitié du XIIe siècle) et à une époque de recherches théoriques (Sorbonne). La musique est pratiquée, non seulement dans les cathédrales, les abbayes et l’Université, mais encore dans les châteaux ou dans la vie de cour ; elle jalonne les principaux événements historiques célébrés par des « conduits » : Ver pacis aperit (à deux voix) pour le sacre de Philippe Auguste ; Beata nobis gaudia (à une voix) pour le sacre de Louis VIII ; Gaude Felix Francia (à deux voix) pour le sacre de Saint Louis.

[…] 


Les maîtres

Les œuvres sont conservées dans des manuscrits ne portant généralement pas le nom de leur auteur. Les pièces polyphoniques figurent dans plusieurs manuscrits de l’école Notre-Dame, ceux de Bamberg (manuscrit d’une centaine de motets, d’origine parisienne, conservé à Bamberg), de Montpellier (H 196, faculté de médecine), de Turin, de Madrid, de Burgos, de Las Huelgas… L’activité des chantres se situe dans le dernier tiers du XIIe siècle et la première moitié du XIIIe siècle. Des renseignements sont donnés par l’Anonyme IV (De Coussemaker, Scriptores, I, p. 342). Maître Albert (Magister Albertus Parisiensis), l’un des prédécesseurs sinon contemporains de Léonin, est un déchanteur du XIIe siècle ; il est mort entre 1173 et 1188, sans doute en 1180. Il a été chantre dans les abbayes de Saint-Victor et Saint-Martin-des-Champs, et à Notre-Dame. Le Codex calixtinus le mentionne, en 1140, comme étant l’auteur d’un conduit à trois voix, Congaudeant catholici. Léonin (Magister Leoninus) est, avec Albert, le premier musicien connu. Selon l’Anonyme IV, il est optimus organista (compositeur d’organa). On lui attribue le Magnus Liber organi (cycle d’organa à deux voix, pour les vêpres et la messe), par exemple, l’organum duplum (à deux voix), Judaea et Jherusalem, dans le style de l’organum fleuri. L’un de ses successeurs à Notre-Dame de Paris, Pérotin, est le plus illustre de ces déchanteurs, vers 1200. L’Anonyme IV le mentionne comme discantor optimus (compositeur de déchant). On lui doit des organa triples, quadruples, par exemple Viderunt, Sederunt, et des conduits (Salvatoris hodie, à 3 voix). Perotinus Magnus (plusieurs chantres sont attestés dans les archives de Notre-Dame, sous le nom de Pierre) aurait remanié des organa de Léonin. Le grand maître, hors de Paris, est Adam de la Halle, trouvère français, étudiant à l’université de Paris en 1269, qui a cultivé la monodie et la polyphonie.

[…]

Écrit par :
Edith WEBER : professeur à l’université de Paris-Sorbonne, professeur à l’Institut catholique de Paris, docteur ès lettres et sciences humaines

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