via cairn.info


Jurt, Joseph. « Le Brésil : un État-nation à construire. Le rôle des symboles nationaux : de l’empire à la république », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 201-202, no. 1-2, 2014, pp. 44-57.


C’est l’intelligentsia française qui encouragea les Brésiliens à représenter leur particularité culturelle à travers une littérature indianiste idéalisant l’indigène candide, le bon sauvage américain


 

RÉSUMÉ

Lors du processus de constitution des États-nations modernes, l’identité nationale a été construite à travers des symboles tels que le drapeau et l’hymne national. Si dans la monarchie le « corps politique » du roi représentait la permanence de la communauté nationale, le « pouvoir sans corps » de la république avait besoin de symboles collectifs. Au Brésil, les symboles de la république, qui ne s’est constituée qu’en 1889, n’indiquent cependant pas une rupture radicale avec le régime monarchique antérieur comme ce fut le cas en France. Le drapeau impérial, esquissé par Jean-Baptiste Debret de la Mission artistique française, renvoyait aux couleurs dynastiques du couple impérial. Au moment de la constitution de la république, on garda sa structure en y ajoutant la devise « Ordem e Progresso », qui attestait que le groupe politique des positivistes avait su imposer son interprétation de la république. Quant à l’hymne national, la république ne put en imposer une nouvelle version, le peuple ayant su manifester avec succès sa prédilection pour l’hymne impérial que l’on conserva. Pour l’allégorie de la république, il y eut des tentatives de représentation par des figures féminines, trop proches cependant de la Marianne française. La figure historique de Tiradentes rencontra une résonance plus durable, elle permettait d’incarner plusieurs dimensions de la nation : l’abolition de l’esclavage et l’indépendance, le passé et le présent.


PLAN

L’État constitutionnel et la symbolique politique
La réalité constitutionnelle dans l’empire du Brésil
La symbolique politique de l’empire du Brésil
L’abolition de la traite, l’immigration et la naissance d’un « nationalisme d’État »
À la recherche d’un mythe littéraire des origines
Des conceptions variées de la république, positivistes, libérales ou jacobines
La guerre des symboles dans la république proclamée
Une allégorie de la république ?
L’invention du héros de la république : Tiradentes


TEXTE INTEGRAL

À l’entrée de la salle des symboles du Musée de la République à Rio de Janeiro, qui fut pendant 63 ans le siège de la présidence de la République du Brésil, on peut lire ceci : « Les symboles font partie de l’identité des États. Leur existence même signifie que le monopole du pouvoir et les instruments juridiques ne suffisent pas pour garantir la légitimité des gouvernements. Aussi les États s’affirment-ils à travers un système de signes et d’emblèmes qui traduisent leurs valeurs et leurs idéaux. Reconnus sur un plan symbolique, ces signes créent un contexte qui favorise la légitimité et la reproduction de l’ordre social »


L’État constitutionnel et la symbolique politique

Les symboles nationaux se révélèrent nécessaires dès la constitution d’États-nations dans le dernier quart du XVIIIe siècle. Les États ne se définissaient plus à travers une dynastie (et ses armoiries) à l’égard de laquelle la loyauté était un devoir. Le point décisif fut le transfert de la souveraineté de la personne du monarque à la nation ainsi que la garantie des droits fondamentaux par une constitution. Les nouveaux États-nations, obligés de créer un sentiment d’appartenance, se servirent de toute une série d’instruments à cet effet. Anne-Marie Thiesse a établi une liste des éléments utilisés pour créer des identités nationales : « une histoire établissant la continuité avec les grands ancêtres, une série de héros parangons des vertus nationales, une langue, des monuments culturels, un folklore, des hauts lieux et un paysage typique, une mentalité particulière » et nomme enfin « des représentations officielles – hymne et drapeau – […]  » Aux symboles nationaux incombe une fonction centrale parce qu’ils donnent à voir d’une manière marquante les valeurs et les contenus de l’autodéfinition politique d’une communauté à travers lesquels les citoyens connaissent et reconnaissent leur identité politique. Ces symboles omniprésents et facilement identifiables, contribuent à « former les âmes », pour reprendre une expression de l’historien brésilien José Murilo de Carvalho 


La réalité constitutionnelle dans l’empire du Brésil

Cet article se consacre aux symboles nationaux du Brésil pour saisir la présence d’une tradition européenne, mais aussi les éléments authentiquement nationaux qui nous frappent plus aujourd’hui. La république, qui ne s’est constituée au Brésil qu’en 1889, a dû se doter de nouveaux symboles politiques. Mais cette république ne fut pas une rupture fracassante avec le régime antérieur, l’empire du Brésil, qui n’était pas un « Ancien Régime », mais s’était formé avec l’indépendance du Brésil en 1822. On a parlé pour cette raison d’« un processus insolite d’émancipation »  et d’« une émancipation atypique »

Pendant le conflit militaire opposant la France napoléonienne à l’Autriche et à la Prusse, puis à l’Angleterre, le Portugal tenta de maintenir une position neutre. À la fin de 1807, Napoléon exigea du Portugal la fermeture de ses ports à l’Angleterre, pays avec lequel les relations commerciales étaient intenses. Après le refus opposé par la cour de Lisbonne, les troupes françaises envahirent le Portugal. La veille de leur entrée dans Lisbonne, Dom João, le prince-régent, quitta le pays avec sa cour et son administration (entre 8 000 et 15 000 personnes) pour gagner Rio de Janeiro qui allait devenir la capitale de l’Empire portugais.

À la suite des révolutions libérales à Porto et à Lisbonne en 1820, l’Assemblée constituante portugaise entendit mettre fin à la dépendance du Portugal à l’égard de la cour de Rio et exigea le retour du roi João VI en métropole. Ce dernier revint en juillet 1821, son fils aîné, Dom Pedro, restant au Brésil et y assurant la régence. Le Portugal voulait administrer l’ensemble de nouveau depuis la métropole et annonça l’envoi de troupes au Brésil. Là, on redoutait un retour à l’ancien statut colonial et la perte de la liberté commerciale, d’autant plus que les cortes portugaises exigeaient le retour immédiat de Dom Pedro. Celui-ci, qui avait dix ans lors de son arrivée au Brésil en 1808, s’était attaché à son nouveau pays et à la suite de la campagne en faveur de son maintien au Brésil, il répondit, le 9 janvier 1822, résolument « Fico » (« Je reste »). Lorsqu’il apprit sur les rives de l’Ipiranga, au sud de São Paulo, que les cortes entendaient mettre fin à ses pouvoirs, il lança, le 7 septembre 1822, le célèbre grito de Ipiranga (« le cri d’Ipiranga » : « l’indépendance ou la mort ! ». Le 1er décembre 1822 il fut couronné empereur du Brésil sous le nom de Pedro Ier. Le royaume du Brésil se transforme ainsi en empire. L’idée impériale s’alliait à l’indépendance ; elle semblait en mesure « de concilier l’Ancien Régime et la Révolution, la continuité dynastique avec les Bragance et l’avènement d’une nouvelle Nation »

L’indépendance n’était naturellement pas due à la seule initiative de Dom Pedro. Elle n’émanait pas non plus, comme ce fut souvent le cas en Europe, d’un sentiment national suscitant l’idée de l’appartenance à une nation commune. Ainsi, Patricio Nolasco souligne l’importance de la volonté d’autonomie qui habitait les élites provinciales, mais aussi un élément complémentaire, manifeste surtout dans la capitale, qui aurait joué un rôle crucial dans le rassemblement pour l’indépendance : « La question du retour du roi au Portugal. Le retour de la cour à Lisbonne, conjugué avec le maintien d’une forme de souveraineté portugaise sur le Brésil, aurait en effet profondément affecté les groupes sociaux qui avaient construit leur existence autour de la cour à Rio de Janeiro […]. C’est auprès de ces groupes, formés par des hommes souvent nés au Brésil, que la volonté d’indépendance, dans l’unité, était la plus marquée  » Il s’agit ici, selon le même auteur, du groupe des « serviteurs de l’État » au sens le plus large dont l’homogénéité de recrutement a pu atténuer les clivages

D’autres facteurs ont pu favoriser l’indépendance. Derrière la façade unitaire se profilait l’autonomie des différentes provinces qui semblait être mieux garantie par Rio que par le gouvernement portugais. Le principal point commun aux différentes régions brésiliennes était la stratification sociale profondément inégalitaire reposant sur l’esclavagisme. Patricio Nolasco se demande si l’esclavage n’a pas été, malgré l’exclusion qu’il véhicule, « un des piliers de l’unité brésilienne que l’on prétend nationale : l’indépendance et l’unité brésiliennes sous la souveraineté d’un empereur, fils du roi du Portugal, apparaissent moins comme l’éveil d’une conscience nationale uniformément partagée que comme un compromis entre les désirs d’autonomie et de stabilité des provinces – plus exactement de ceux qui les dominent – craignant avant tout que l’on ne perturbe l’ordre . »

L’un des supports du mouvement indépendantiste avait été la couche des grands propriétaires qui entendaient obtenir l’indépendance tout en maintenant les structures sociales et économiques existantes. La personne du monarque fonctionnait comme symbole d’identification et comme garant de la stabilité sociale. Affichant ses liens avec les dynasties européennes et son statut de seule monarchie américaine, « alliée de la “politique européenne” contre la “politique américaine” (républicaine), la stratégie de Pedro Ier [et de son successeur] consistait à tergiverser devant les pressions britanniques [demandant l’abolition de l’esclavage] pour apparaître aux oligarchies régionales comme leur mandataire privilégié auprès des autres monarchies européennes »

Dans l’Assemblée constituante de 1823 et plus tard au Parlement s’esquissèrent au Brésil trois courants politiques importants : d’abord les exaltados qui adoptèrent une attitude assez critique à l’égard de l’empereur et de la monarchie, sans être pourtant un groupe très important. Les gouvernements furent dirigés à tour de rôle par les moderados (ou libéraux) et les conservadores. Les premiers approuvaient la monarchie, mais entendaient limiter les prérogatives du monarque par un cadre constitutionnel ; les conservadores, en revanche, approuvaient sans hésiter l’ensemble des prérogatives de l’empereur que celui-ci avait définies à travers la charte « octroyée » en 1824.

Si la pensée politique dans l’empire du Brésil s’inspirait fortement du modèle de la monarchie constitutionnelle britannique, on accordait pourtant à l’empereur une fonction prééminente. Le texte de la charte s’inspirait du concept de « Pouvoir modérateur » (Poder Moderador) contenu dans les Principes politiques que Benjamin Constant avait rédigés pour le Napoléon des Cent Jours. Le « pouvoir royal » y est défini comme un pouvoir neutre, arbitre des autres pouvoirs et devant veiller à leur équilibre . Cette fonction de contrôle constituait de facto un quatrième pouvoir à côté des trois pouvoirs classiques. L’empereur pouvait nommer les sénateurs ; il disposait du droit de dissoudre l’Assemblée ainsi que d’un droit de nomination aux charges publiques. En 1831, face à une opposition grandissante contre son gouvernement très lusophile, Dom Pedro Ier abdiqua, regagna le trône du Portugal et fit proclamer empereur son fils Pedro né en 1825 au Brésil. Celui-ci n’ayant que cinq ans, le pouvoir fut confié d’abord à une triade de régents. Pedro II règnera à partir de 1840, et ce pendant 49 ans, en s’appuyant pleinement sur la charte de 1824.

Les positions des partis dominants n’étaient pas seulement marquées par leur attitude face aux prérogatives de l’empereur, mais également par leur attitude envers l’État central. Les branches traditionnelles du secteur économique (les latifundistes et les commerçants tournés vers l’exportation) ainsi que la haute administration étaient en faveur de la conception « centraliste » de l’État prônée par les conservateurs. L’agriculture tournée vers la consommation locale ainsi que les producteurs de café des provinces de São Paulo et du Minas Gerais plaidaient plutôt pour l’autonomie régionale et se sentaient donc plus proches du parti libéral ; les intellectuels des professions libérales et la classe moyenne des villes optaient également pour les libéraux parce que ceux-ci défendaient les libertés individuelles. Les deux camps, en lutte continuelle, forgèrent pourtant, entre 1853 et 1862, une coalition (conciliação), à l’intérieur de laquelle les conservateurs donnaient le ton.


La symbolique politique de l’empire du Brésil

Le Brésil ne se trouvait plus sous un statut colonial depuis 1815, avant d’atteindre en 1822, son indépendance complète, reconnue en 1825 par le Portugal, se constituant ainsi comme un nouvel État-nation. En l’absence d’une conscience nationale largement répandue, la référence à la nation était étroitement associée à la création de l’État. Les élites politiques avaient dans ce contexte le plus grand intérêt à construire un ordre symbolique apte à exprimer une identité nationale.

Joachim Lebreton (1760-1819) était devenu premier secrétaire de l’Académie des beaux-arts de Paris sous le Premier Empire. Privé de ses fonctions à la Restauration, Lebreton, comme beaucoup d’autres membres de l’Académie, souvent bonapartistes, dut s’exiler. Début 1816, il arriva à Rio de Janeiro avec un groupe relativement important d’anciens membres de l’Académie des beaux-arts, parmi lesquels figurait également le peintre d’histoire Jean-Baptiste Debret (1768-1848). Ce groupe, appelé la Missão Artística Francesa, joua un rôle important dans la nouvelle vie culturelle brésilienne introduisant le style néo-classique dans un Brésil marqué jusque-là par le baroque colonial . L’influence économique de la Grande-Bretagne, prédominante à partir de 1815, allait être en quelque sorte compensée par l’activité culturelle des Français. En août 1816, João VI signa le décret créant une École royale des arts et des sciences (Escola Real de Ciências, Artes e Ofícios) à l’intérieur de laquelle les Français jouèrent un rôle important.

Le peintre Jean-Baptiste Debret, neveu et élève de David, fut chargé de mettre sur pied l’académie de peinture et, étant en contact avec Pedro Ier avant son couronnement, il devint un des peintres préférés de la cour impériale.  Pedro Ier le chargea de dessiner pour l’empire indépendant du Brésil un drapeau destiné à devenir le symbole de la nation en voie de constitution. La proposition de Debret consistait en un rectangle vert au centre duquel figurait un losange jaune. Le vert correspondait à la couleur de la dynastie de Pedro, les Bragance, et le jaune à celle de sa femme, les Habsbourg.

Le drapeau symbolisait donc la tradition dynastique et non le vert des forêts amazoniennes ni l’or du sous-sol comme on le réinterprétera plus tard. Sur le losange jaune se trouve un écusson bleu avec la sphère armillaire sur une croix rouge de l’Ordre du Christ, entourée d’un anneau d’azur chargé de vingt étoiles d’argent, ceinte de deux branches (l’une de caféier, l’autre de feuilles de tabac). La sphère armillaire, figurant la sphère céleste locale, aussi connue sous le nom d’« astrolabe sphérique », se trouvait dès 1645 sur le drapeau du Principado do Brasil. L’écusson ainsi que la forme typique de la couronne impériale renvoyaient à la tradition portugaise. Les vingt étoiles rappelaient les vingt provinces du Brésil tandis que les deux branches nommées plus haut évoquaient la réalité agricole brésilienne. Le drapeau du Brésil se distingue ainsi dès l’indépendance par son profil spécifique avec les deux couleurs vert et jaune et la forme losangée. Dans sa structure de base, il ne variera plus.

L’histoire de l’hymne national n’offre pas la même continuité. L’empereur Pedro Ier avait composé lui-même la musique d’un hymne sur des paroles d’Evaristo da Veiga sous le titre de Hino constitucional Brasiliense, rebaptisé en 1822 Hino da Independência do Brasil. Après l’abdication de Pedro Ier (1831) cet hymne fut abandonné. L’un des compositeurs brésiliens les plus connus, Francisco Manuel da Silva, élève du compositeur Sigismund von Neukomm (lui-même élève de Haydn et membre de la Mission artistique française), avait proposé dès 1822 un autre hymne, une marche patriotique composée dans le style du romantisme italien, avec des paroles d’Ovídio Saraiva de Carvalho e Silva. Il sera vite très populaire. Adapté avec de nouvelles paroles du poète Joachim Osório Duque Estrada après le départ de Pedro Ier, on ne le dénomma pas hymne national mais Hino do 7 de abril (1831), par référence au jour de l’abdication de Pedro Ier, ou simplement Marcha Triunfal. Sous Pedro II ce nouvel hymne fut joué lors d’événements solennels sans les paroles pourtant, jugées trop hostiles à Pedro Ier et au Portugal. Son entraînante mélodie, en revanche, resta très populaire, au-delà du régime impérial.


L’abolition de la traite, l’immigration et la naissance d’un « nationalisme d’État »

La période de l’empire a été relativement limitée en symboles, l’empereur lui-même, garant de l’unité nationale, en étant le symbole le plus important. Cette unité était cependant menacée à cause des grandes inégalités sociales et du maintien du système esclavagiste. La reconnaissance de l’indépendance du Brésil par le Royaume-Uni fut soumise à la condition du respect de l’embargo sur le trafic d’esclaves. Le Brésil temporisa en avançant qu’un arrêt « précipité » de l’importation d’esclaves mettrait en danger l’existence même de l’État du Brésil. En 1831, une loi fut adoptée pour réprimer le trafic d’esclaves, mais elle ne fut pas appliquée. Le gouvernement britannique revint alors plus fermement à la charge. Conformément à la loi Aberdeen, les trafiquants, assimilés à des pirates, furent poursuivis jusque dans les ports brésiliens et traduits devant les tribunaux de la marine britannique. Le ministre de la Justice, Eusébio de Queirós, descendant d’une famille portugaise d’Angola, fit alors voter, le 4 septembre 1850 par le Parlement une loi arrêtant définitivement la traite. Les Africains saisis par les autorités deviendront les « esclaves de la Nation » et seront placés sous la tutelle de l’État. Pour Luiz Felipe de Alencastro cet arrêt irréversible de la traite était une « seconde naissance de l’État brésilien », il avança une explication à ce changement d’attitude : « L’assimilation, par le Bill Aberdeen, de la traite brésilienne à la piraterie rabaissait l’empire au rang des “nations barbaresques” donnant un tour concret à la menace d’intervention britannique. Ce glissement catégoriel discréditait la caution civilisatrice que la monarchie des Bragance prétendait assurer au pays. La double attribution de la Couronne – pouvoir central dans l’espace national et mandataire des oligarchies régionales auprès des cours européennes – se trouvait atteinte dans sa consubstantialité politique »

En complément à l’économie esclavagiste, il y eut dès les années 1820 une immigration européenne ; des terres publiques furent distribuées à des colons européens dans des zones menacées par des tribus indiennes ou par des Marrons. Le roi João VI ne croyait plus à l’exploitation des mines d’or, mais misait sur l’agriculture et, sachant le système esclavagiste condamné à long terme, il souhaitait des hommes libres pour peupler ses terres. Alors que les planteurs souhaitaient avoir une main-d’œuvre qui pourrait prendre la relève des esclaves après l’abolition de la traite, l’administration impériale, l’intelligentsia et une partie de la population urbaine, « soucieuses de la composition sociale et culturelle de la nation », « cherchaient à faire de l’immigration un instrument de la “civilisation”, autrement dit du blanchiment du pays » Les immigrants ne contribuèrent cependant pas plus que l’abolition de l’esclavage à une homogénéisation ethnique et culturelle du pays. « Creusée par l’esclavage, puis par l’arrivée d’immigrants européens, levantins et asiatiques, ses disparités culturelles conduisent les classes dirigeantes à s’unir dans un “nationalisme d’État”, dont le corollaire est la reconstruction de la société : puisque l’organisation du travail dans les latifundia incorpore continuellement des étrangers, déstructurant le corps social, les hauts commis, les lettrés, les intendants – l’intelligentsia étatique et paraétatique […] – s’adjugent la mission historique de civiliser la nation. » Cette élite était convaincue que c’est en premier lieu par des structures étatiques que l’on pouvait construire une certaine unité de la nation, d’où l’importance des symboles de l’État devant exprimer cette unité ou plutôt contribuer à la créer.

Mais un autre groupe social devait jouer dans ce contexte un rôle important : l’armée, notamment après la guerre de la Triple Alliance (1865-1870), qui opposa le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay au Paraguay, conduisant à des pertes énormes du côté de ce dernier qui perdit les deux tiers de sa population ; pendant cette guerre, tous les projets de réforme que l’empereur avait esquissés furent ajournés et les libéraux renforcèrent leur opposition au régime. Cette guerre du Paraguay suscita cependant des modifications importantes de la société brésilienne. Depuis la création de la Garde nationale en 1831, l’armée n’avait occupé qu’une place marginale dans la société brésilienne. Cela allait changer avec la guerre qui créa un esprit de corps militaire jusque-là inexistant au Brésil. Wilma Peres da Costa, dans A Espada de Dâmocles, souligne que la frustration des officiers était alimentée par leur opposition à la Garde nationale qui assurait des milices armées aux mains des élites agraires et de maîtres d’esclaves. L’esprit de corps de l’armée, seul corps en dehors du clergé catholique, à être structuré dans tout le territoire, visait aussi à assurer la monopolisation des instruments de violence légitime. S’il existait quelques grandes familles de militaires comme les Fonseca, et si, dans les années 1920-1930, une bonne partie des étudiants des écoles militaires était issue des élites agraires menacées de déclin, l’institution s’ouvrit dans la deuxième moitié du XIXe siècle à des couches sociales plus modestes, les officiers provenant alors souvent de la petite bourgeoisie urbaine qui se défiait des professionnels de la politique. De plus il y eut au sein des troupes des esclaves affranchis grâce au service militaire. À la suite de la guerre du Paraguay, l’armée acquit une place importante dans la société, avec sa situation particulière et son sentiment d’être dotée d’une vocation messianique à l’égard de la nation, elle devint un facteur décisif. Elle se présenta et se considéra désormais comme garante de l’intégrité nationale et comme une institution au sein de laquelle les Brésiliens étaient présents indépendamment de leur origine ethnoculturelle.

L’armée était pourtant loin d’être une unité cohérente. À l’intérieur de l’institution, deux factions s’étaient développées. Il y avait d’une part les militaires traditionnels qui s’étaient formés « sur le tas », et de l’autre les jeunes officiers, issus de l’Académie militaire de la Praia de Vermelha de Rio, qui était pour eux le « tabernacle de la science ». On y enseignait autant la philosophie et les mathématiques que la stratégie militaire. La formation privilégiait les matières scientifiques, surtout les mathématiques, et la carrière d’ingénieur était liée à celle d’officier. Ainsi la « jeunesse militaire » était-elle ancrée dans un genre de formation qui semblait s’opposer fortement aux « études littéraires » des écoles de droit où était formée la plupart de l’élite politique.


À la recherche d’un mythe littéraire des origines

Le régime entendait également contribuer à la naissance d’un sentiment national par des moyens culturels. En 1838 fut créé sur le modèle français de l’Institut historique l’Instituto Histórico e Geográfico Brasileiro qui publia une revue très remarquée. L’empereur assista à maintes reprises aux réunions de cet institut. C’est dans ce contexte que Francisco Adolfo de Varnhagen publia en 1854 une monumentale histoire du Brésil (História geral do Brasil) qui devait esquisser le fondement de la nation.

Dans le domaine littéraire, on favorisait un romantisme conservateur qui se distinguait de la tendance néo-classique du Portugal. À l’instar d’autres nations, on cherchait un fondement à travers la construction d’un passé, d’une origine, que l’on reliait au peuple autochtone, les Indiens. Ce phénomène ne fut pas uniquement littéraire, selon Gilberto Freyre, on constata dès l’indépendance une vague indiophile et des membres de la noblesse rurale se donnèrent des noms indiens. On procéda également à de premières recherches ethnographiques qui furent soutenues par l’empereur. La cour contribua à construire ce mythe, en témoigne un portrait de Pedro Ier que l’on doit à Jean-Baptiste Debret, représentant le monarque « vêtu du manteau jaune de plumes de toucan que portait Guatimozim, symbole d’une continuité historique qui relie ainsi les caciques indiens à l’empire. » 

C’est l’intelligentsia française qui encouragea les Brésiliens à représenter leur particularité culturelle à travers une littérature indianiste idéalisant l’indigène candide, le bon sauvage américain. À Paris, de jeunes Brésiliens avaient créé dès l’indépendance du Brésil la revue Niterói et s’étaient choisi Gonçalves de Magalhães comme leader. Il sera l’un des initiateurs de l’indianisme littéraire. En 1856, il publia le poème épique en dix chants A Confederação dos Tamaios qui évoque la révolte indienne de 1506. Il avait conçu le livre comme une épopée nationale mettant au centre des héros indigènes se distinguant par leur héroïsme. Tentant d’allier une vision romantique avec le résultat des recherches historiques, il entendait prouver qu’il était possible de dépasser les spécificités régionales par un mythe fondateur national. Le livre était dédié à l’empereur Pedro II ; si les Portugais colonisateurs y apparaissaient comme de « vilains » conquérants, l’Empire brésilien était présenté comme un règne de la liberté qui protège la population autochtone .

En poésie lyrique, Gonçalves Dias chanta dans ses recueils (Primeiros cantos, 1847 ; Segundos cantos, 1848 ; Ultimos cantos, 1851) l’héroïsme et les sacrifices des Indiens tupi, les présentant comme des modèles animés par le sens de l’honneur. L’Indien, rebelle au joug portugais, devint pour l’idéologie romantique du Brésil impérial l’équivalent stylistique d’un Ossian européen .

Mais l’auteur le plus connu qui illustre le mythe indianiste est José de Alencar. Ses deux livres les plus remarqués ont été O Guarani (1857) et Iracema (1865). Dans le premier, il évoque Peri, un Indien de la première phase de la colonisation, s’alliant à la fille d’un Portugais qui l’admire comme le noble et souverain maître de la nature exubérante du Brésil. Au centre d’Iracema, une jeune indienne est aimée d’un guerrier portugais ; de leur alliance naît un peuple nouveau. La mort de l’héroïne est présentée comme la rançon pour ce nouveau peuple qui est en train d’émerger.

La présentation de l’indien comme symbole national a été assez répandue, notamment auprès d’une élite proche de la cour. Cette projection littéraire dans le passé (qu’on trouvait aussi dans les arts visuels n’avait rien à voir avec la situation présente du pays. L’indianisme brésilien de l’époque romantique est certes, selon Roger Bastide, l’expression d’une « volonté de rupture avec le Portugal et d’enracinement dans le pays », mais avec des Gonçalves Dias et José de Alencar ce n’est que la création « d’un Indien mythique, genre Chateaubriand ou F. Cooper, tandis que l’Indien réel est exploité et refoulé ou exterminé »

Si l’Indien idéalisé est pour le romantisme brésilien le véritable protagoniste de l’histoire du pays, c’est cependant contre toute vraisemblance historique, « puisque le pays est infiniment plus marqué par la présence active du Noir et du Métis que par un Indien définitivement arraché à tout contexte sociologique. » Si Bernardo Guimarães évoque dans son roman A escrava Isaura (1875) le destin d’une esclave qui s’était évadée et qui sera libérée par un jeune noble qui l’épousera, cette figure n’est pas décrite comme une représentante des Noirs, mais comme une « mulata clara » (noire d’origine, mais blanche de peau et d’éducation).

Si tout État-nation suppose, selon Patrice Nolasco, au moins la croyance en une identité nationale rassemblant la population de l’État, « force est donc de constater que l’exclusion et les préjugés qui frappent la majorité de la population du Brésil y posent un problème majeur. En d’autres termes, l’identité brésilienne ne pouvait indéfiniment se construire en excluant la communauté noire à partir du moment où la revendication de son intégration sociale acquérait un impact politique considérable. Devenant au moins formellement partie constitutive de la nation, la population noire devait aussi “se retrouver” dans l’identité brésilienne imaginée  » Or ceci était loin d’être acquis. Si les positivistes vont se réclamer de la fusion des trois races, ils la prévoient comme un processus à long terme. Les partisans de la république ne se référeront plus à un mythe d’origine, mais partiront plutôt de la situation actuelle, tout en esquissant un mythe de l’avenir.


Des conceptions variées de la république, positivistes, libérales ou jacobines

Un groupe de jeunes officiers, la mocidade militar défendait majoritairement des idées républicaines et positivistes, avec à sa tête Benjamin Constant Botelho de Magalhães (1836-1891), professeur de mathématiques et directeur de l’École militaire dès 1872, après avoir exercé un commandement en tant qu’ingénieur lors de la guerre du Paraguay. Excellent connaisseur de la philosophie positiviste d’Auguste Comte, il avait fondé en 1876 la Société positiviste du Brésil et il initiait des promotions entières de futurs officiers à ces nouvelles idées.

 

Lorsque le gouvernement élabora en 1883 une loi qui semblait léser leurs intérêts, les vétérans de la guerre du Paraguay et les jeunes émules de Benjamin Constant (ainsi le nommait-on en abrégé) se liguèrent et la « question militaire » commença à occuper le devant de la scène. Deodoro da Fonseca (1827-1892), héros de la guerre du Paraguay, et Benjamin Constant fondèrent alors le Clube Militar. Cette alliance de deux tendances de l’armée fut une première étape vers la proclamation de la république. Les positivistes s’opposaient à la monarchie parce que celle-ci relevait du stade théologique, selon la théorie des trois stades d’Auguste Comte, alors que la république était considérée comme la forme d’État de la troisième phase, la phase positiviste. Dans la formation des jeunes officiers, la composante technico-scientifique primait. L’école militaire se sentait pour cette raison proche de l’idée comtienne d’une « dictature républicaine » qui devait œuvrer en faveur d’un développement industriel du Brésil . Le positivisme reçut nombre d’adhérents provenant non seulement de la mocidade militar, mais également, dans les provinces au sud du pays, de Rio de Janeiro jusqu’au Rio Grande do Sul, des classes moyennes, des universités et des académies.

Par ailleurs dans la société civile deux courants étaient également proches de l’idée républicaine. D’une part, il y avait l’oligarchie des planteurs de café de l’État de São Paulo qui ne voyait pas sauvegardés ses intérêts par l’État central. Ces planteurs plaidaient pour une structure fédérale du Brésil. Leur philosophie était celle d’un libéralisme économique : le bien public étant considéré comme la somme des biens particuliers. Ce groupe s’inspirait du modèle des États-Unis, mais il oubliait que la société coloniale de l’Amérique du Nord était beaucoup plus égalitaire, alors que leur idéal « républicain » de planteurs de café consistait à cimenter une société extrêmement inégalitaire. Parmi les membres du Partido Republicano Paulista, fondé en 1873, la majorité était composée de grands propriétaires.

Le républicanisme s’était cependant d’abord manifesté dans la capitale avec le Partido Republicano qui y avait lancé son manifeste dès 1870. Les membres de ce courant de Rio de Janeiro se recrutaient parmi les professions libérales et la presse, ils s’inspiraient du concept jacobin de la république se réclamant des principes (restés relativement abstraits) d’égalité et de liberté. L’État fort était pour eux l’instrument décisif pour réaliser leurs buts politiques. Ce groupe relativement restreint était le seul à envisager la participation du peuple aux affaires politiques.


La guerre des symboles dans la république proclamée

L’empire fut renversé dans la nuit du 14 au 15 novembre 1889 essentiellement par un groupe de militaires qui n’était pas particulièrement républicain mais entendait défendre ses intérêts corporatistes face au gouvernement ; il lança son action en commun avec les républicains oligarchiques de São Paulo, hostiles à la monarchie à cause de l’abolition de l’esclavage (décrétée en 1888). Parmi les conspirateurs se trouvait également Benjamin Constant, l’idole des cadres positivistes de l’École militaire ainsi que l’avocat bahianais Rui Barbosa qui était passé de l’abolitionnisme au fédéralisme. Le personnage le plus important, au moins du point de vue stratégique, était le chef de l’état-major de l’armée, le maréchal Manuel Deodoro da Fonseca, qui entendait surtout empêcher que son ennemi intime Gaspar Silveira Martins soit nommé chef du gouvernement. Au petit jour du 15 novembre, Deodoro da Fonseca fit envahir la salle du Conseil des ministres par ses soldats et contraignit le cabinet à la démission. Cédant à la pression des républicains, le maréchal proclama la « république des États-Unis du Brésil », du haut du balcon du conseil municipal de Rio alors que la foule entonnait La Marseillaise. L’empereur et sa famille partent en exil le 17 novembre, d’abord au Portugal puis à Paris où l’empereur mourut en 1891.

La république proclamée par des républicains « de la onzième heure » sans participation directe du peuple se devait d’exprimer sa légitimité à travers des symboles. Les symboles officiels essentiels, le drapeau et l’hymne national, devant être fixés par des décrets. Dans ce contexte eut lieu une « guerre de symboles », portant sur l’interprétation et le programme qu’on entendait donner à la république. Dès la proclamation de la république apparut un nouveau drapeau des États-Unis du Brésil : une version verte et jaune du Stars and Stripes nord-américain avec vingt étoiles sur un carré noir. Le drapeau qu’on nommera plus tard le « drapeau de la proclamation » flotta au moins jusqu’au 19 novembre au mât d’un bâtiment de la Câmera Municipal de Rio de Janeiro . Le modèle des républicains de Rio avait été plutôt la République française ; mais il s’agissait par-là peut-être de gagner la faveur des libéraux de São Paulo qui s’inspiraient du modèle nord-américain.

Les positivistes et notamment Teixeira Mendes, de l’Église positiviste, s’indignèrent de ce drapeau si peu national. Ils chargèrent le peintre Décio Villares de dessiner un modèle alternatif à proposer au Gouvernement provisoire, par l’entremise de Benjamin Constant. Les positivistes suivirent presque textuellement la conception d’Auguste Comte en ce qui concerne l’idée du drapeau, la philosophie positiviste de l’État entrant ainsi dans la symbolique politique du Brésil. Aux yeux de Comte, l’Occident se trouvait à un passage « organique » du stade métaphysique vers le stade industriel-scientifique et il avait conçu l’iconographie politique correspondant à ce passage. Il propose ainsi dans son Système de politique positive un drapeau pour l’État positiviste de l’Occident censé dépasser les États nationaux. Il conçoit d’abord une « bannière religieuse » contenant « la formule sacrée des positivistes : L’Amour pour principe, l’Ordre pour base, et le Progrès pour but, sur un fond vert, couleur naturelle de l’espérance, propre aux emblèmes de l’avenir »  et ensuite le « drapeau politique » : « La formule fondamentale s’y décompose, sur les deux faces vertes, dans les deux devises qui caractérisent le positivisme : l’une politique et scientifique, Ordre et progrès ; l’autre morale et esthétique Vivre pour autrui  » Le modèle positiviste résumé par la devise « Ordem e Progresso » signifiait un nouveau départ national, une dernière étape de l’évolution civilisatrice et non pas une rupture révolutionnaire.

Dans le nouveau projet de drapeau réalisé selon les indications de l’« Apôtre » positiviste, Teixeira Mendes, on maintenait le fond vert, le losange jaune et la sphère bleue centrale pour signifier la transition entre le passé et le présent, mais on supprimait ce qui rappelait le régime impérial : la croix de l’Ordre du Christ, la sphère armillaire, la couronne impériale, mais aussi les branches de feuilles de tabac et de caféier, le progrès ne résidant plus, selon les positivistes, dans les grandes plantations, mais dans l’industrie et l’exploitation des ressources naturelles.

Sur le drapeau, à la place des symboles monarchiques Décio Villares propose une sphère bleue céleste constellée d’étoiles et entourée d’un bandeau avec la devise (positiviste) « Ordem e Progresso ». Les étoiles, de tailles différentes, ne sont pas placées selon un ordre symétrique comme sur le drapeau des États-Unis, mais représentent exactement la disposition des principales étoiles au-dessus de Rio le 15 novembre 1889, le jour de la proclamation de la république. Au centre de la sphère, la Croix du Sud (le Cruzeiro do Sul) qui, dès les premières grandes expéditions, avait été le point d’orientation dans les mers de l’hémisphère Sud.

Les étoiles ne reproduisaient pas seulement la sphère étoilée au moment de la proclamation de la république, elles symbolisaient en même temps les vingt États du Brésil conformément à leur taille et leur position. La correspondance entre microcosme (géographique) et macrocosme (céleste) vient de la philosophie d’Auguste Comte marquée par une vision « organique » de l’Histoire. Les couleurs du nouveau drapeau étaient certes celles de la Bandeira Impérial, mais on réduisit la dimension du losange qui ne touchait plus le bord extérieur du drapeau. Malgré le nouveau dessin du symbole central, on est frappé par la continuité, d’abord celle des couleurs. La Croix du Sud renvoyait à la tradition des navigateurs portugais, cette idée de la continuité correspondait également à la philosophie de l’Histoire comme évolution, chère à Auguste Comte. Soulignons qu’on ne trouve en effet sur ce drapeau brésilien aucun rappel de la symbolique politique de la Révolution française.

Le drapeau républicain renoue donc au niveau des symboles avec la tradition antérieure, tout en étant marqué par la philosophie positiviste. On peut s’en étonner, les positivistes n’ayant pas joué un rôle décisif lors de la proclamation de la république. Les officiers placés sous l’égide de Deodoro da Fonseca ne plaidaient pour cette nouvelle forme d’État que pour restaurer le rôle de l’armée. En déclarant à la veille de la proclamation de la république  « La République, c’est le salut de l’armée », Deodora da Fonseca donnait une légitimation minimale et en même temps très particulariste, corporatiste, de la nouvelle forme de l’État.

Pour ce changement de régime inspiré par des motifs contingents, les positivistes disposaient, avec leur concept d’une évolution en trois stades, d’une « théorie » qui permettait d’interpréter le changement survenu. Malgré beaucoup d’objections, notamment contre la devise « Ordem e Progresso », ils avaient réussi à imposer leur interprétation au plan de la symbolique politique. Ce qui frappait cependant c’est que la nouvelle constitution du Brésil de l’année 1891 suivait plutôt le modèle des États-Unis et non pas le concept de « dictature républicaine » d’Auguste Comte. Le Brésil se dénommait pour cette raison « República dos Estados Unidos do Brasil » – une dénomination qui se maintint jusqu’en 1968 pour devenir « República Federativa do Brasil ». Le drapeau de la république de 1889 resta identique malgré plusieurs changements de régime et de constitution. La plupart des citoyens associèrent la devise « Ordem e Progresso » non pas vraiment à l’idée d’une « dictature républicaine », mais plutôt à un programme politique et économique qui entendait allier un programme droitier de l’« Ordre » avec l’option optimiste du « Progrès ». La Bandeira Brasileira est devenue dès 1889 le symbole essentiel du Brésil, son « emblème ».

Le deuxième symbole officiel important est l’hymne national. L’hymne impérial de 1831 (Hino do 7 de abril ou Marcha Triunfal) avait été très populaire. Dans le petit cercle des républicains de Rio, La Marseillaise avait la même qualité ; on la chanta ainsi le jour de la proclamation de la république. Le gouvernement provisoire ouvrit fin novembre 1889 un concours pour trouver la meilleure mélodie pour un texte esquissé par Medeiros e Albuquerque. 36 compositeurs y participèrent ; c’est la composition de Leopoldo Miguez qui fut choisie. Le peuple avait cependant manifesté sa prédilection pour l’hymne impérial. Aussi, par le décret 171 du 20 janvier 1890, cet ancien hymne fut-il déclaré hymne national tandis que la version de Miguez fut déclarée Hymne de la proclamation de la république (Hino da Proclamação da República).

C’est donc l’hymne de 1831 qui devient hymne national. Joaquim Osório Duque-Estrada (1870-1927) rédigea en 1908 de nouvelles paroles qui furent déclarées texte officiel de l’hymne en 1922 à l’occasion du centenaire de l’indépendance. Ce nouveau texte évoque « le soleil de la liberté », liberté que le « peuple héroïque » avait conquise avec le « cri d’Ipiranga » et la « patrie bien-aimée, adorée » (« Pátria amada, idolatrada ») qui veille sur ses enfants comme une mère. On y mentionne aussi la justice et la Croix du Sud. On y évoque aussi le drapeau, mais Francisco Braga et Olavo Bilac composèrent en 1906 un hymne spécial en son honneur (Hino a Bandeira), soulignant ainsi la centralité de la Bandeira parmi les divers symboles nationaux.


Une allégorie de la république ?

À côté des symboles officiels, il y eut d’autres tentatives de symbolisation politique. Dans un système monarchique c’est le monarque qui incarne son pays, dans la république des personnifications ou des allégories nationales assument cette fonction. En France, ce fut l’allégorie féminine de la liberté qui devint l’incarnation de la nation ; son enracinement dans la mémoire populaire se manifesta par le nom de « Marianne » que l’on rencontre massivement à partir du milieu du XIXe siècle. L’interprétation révolutionnaire de la figure est indiquée par le bonnet phrygien, l’interprétation plus consensuelle et modérée par la couronne, solaire ou végétale. En France, la figure de la liberté est devenue l’allégorie de la nation, justement parce que c’est la république et non pas la constitution, variable quant à elle, qui est l’expression représentative de l’identité nationale.

Il y eut aussi au Brésil quelques tentatives pour représenter la république par une allégorie féminine. Mais ce ne furent souvent que de pâles imitations de la Marianne française. L’exemple le plus célèbre a été la « República » du peintre positiviste Décio Villares (le créateur du drapeau républicain de 1889), une femme en vert et jaune, coiffée d’un bonnet phrygien. Dans la salle des symboles de l’ancien palais présidentiel à Rio de Janeiro, devenu musée de la république, on trouve à côté du tableau de Décio Villares un buste de la république à bonnet phrygien, en bronze et marbre, œuvre du sculpteur français Paul-Louis Loiseau-Rousseau (1861-1927), « Marianne, símbolo da Repùblica ». Cette « Marianne d’intérieur » est très connue du public brésilien pour lequel elle a qualité d’icône républicaine.

Mais il n’y eut guère de tradition iconographique autonome au Brésil d’une figure unissant liberté, nation et république. Il y avait certes chez les positivistes une tradition de l’allégorisation de la femme, mais en tant qu’incarnation de l’humanité. Décio Villares esquisse ainsi en 1890 pour l’église positiviste un drapeau pour les processions avec une figure maternelle aux traits de l’inspiratrice de Comte, Clotilde de Vaux, qui devait représenter l’humanité. Il n’y eut pas au Brésil de tableaux illustres et célébrés comme que La Liberté guidant le Peuple (1831) de Delacroix ou La République (1848) de Daumier. La république comme femme apparaissait surtout dans la presse illustrée, notamment dans la Revista Illustrada à travers des gravures sommaires et un peu naïves. Au moment de la conclusion d’un contrat d’amitié entre le Brésil et l’Argentine en décembre 1889, on pouvait voir sur la couverture de la revue, deux femmes coiffées d’un bonnet phrygien, leurs drapeaux nationaux en main et tenant ensemble une pique surmontée par un bonnet phrygien. Dans le numéro du 21 juin 1890, une gravure représentait une jeune République brésilienne regardant avec admiration la République française plus grande s’élançant sur un chemin couvert de roses. La république sous les traits d’une femme apparaissait souvent dans des caricatures exprimant la déception face à cette nouvelle forme d’État représentée alors par quelques dessinateurs comme une prostituée.

En 1895, le président de la République Prudente de Morais commanda auprès du peintre bahianais Manoel Lopes Rodrigues une image quasi officielle de la république. Le peintre, qui se trouvait depuis 1886 à Paris et comptait parmi ses maîtres Jules Lefebvre, s’inspira fortement de modèles français, notamment de la sculpture La République de Joseph Chinard (1794) montrant une femme hiératique, assise sur un trône représentant stabilité et sécurité. La République de Manoel Lopes Rodrigues est également assise sur un trône, vêtue d’une robe blanche (renvoyant à la paix) et s’appuyant sur une épée. Le bonnet phrygien est entouré par une couronne de branches de caféier. Par là le peintre renvoie à la double tradition, française et brésilienne, alors que Décio Villares s’était contenté de vêtir la Marianne traditionnelle de vert. Aux pieds de la figure, on trouve les palmes de la victoire. Le fond est couvert par les armes du Brésil et le drapeau stylisé entouré d’une bande « Estados unidos do Brasil ». Le trône est orné de l’animal symbolique des Bragance, le serpent, suggérant ainsi l’idée que la république s’est installée sur l’ancien trône monarchique. Mais la période de la présidence de Prudente de Morais (1894-1898) ne correspondait pas du tout à l’image d’une république stable et sereine suggérée par le tableau de Rodrigues. Le pays avait été ébranlé de l’extérieur par la chute des cours du café et à l’intérieur par la révolte millénariste de Canudos dans l’arrière-pays de Bahia, réprimée brutalement par l’armée (1896-1897). Cette allégorie de la république n’avait ainsi aucun impact sur l’imaginaire collectif et elle fut cantonnée plus tard dans le musée local de Bahia.

S’il ne se développa guère au Brésil de tradition d’une allégorie féminine de la république, il y eut selon Murilo de Carvalho plusieurs raisons à cela. D’une part, la fonction de la femme comme symbole, dans ce pays très marqué par la tradition catholique, était déjà occupée par la figure de Marie. Comme la république imposa, conformément au programme de laïcisation des positivistes, la séparation entre Église et État, les milieux ecclésiastiques opposèrent avec succès la figure de la Vierge à celle de la République. D’autre part, si au moment de la Révolution française mais aussi lors de mouvements révolutionnaires ultérieurs en France, des femmes avaient joué un rôle actif, en revanche au Brésil on n’attribua à la femme aucun rôle dans la vie publique. Même dans le Parti républicain, relativement radical, il n’y avait pas de membres féminins.

En outre en France, il s’agissait de remplacer avec vigueur la figure masculine forte et multiséculaire du roi. L’iconographie française de la femme comme allégorie de la république provient directement de l’allégorie classique de la liberté. Au Brésil, dans une république où presque tous les postes administratifs allaient être occupés par des officiers, la liberté (comme valeur et comme allégorie féminine) ne pouvait pas être propulsée au premier plan, occupé par des valeurs plus militaires de discipline et d’ordre.

C’est plutôt la princesse Isabelle, régente du Brésil au moment où son père l’empereur Pedro II était absent pour des raisons de santé, qui avait pu incarner la réalité de la liberté. C’est en effet sous sa régence que fut promulguée, en 1888, la « Loi d’or » (Lei Aurea) qui marquait l’abolition totale de l’esclavage au Brésil. On glorifia la princesse du titre d’« Isabelle la rédemptrice » (Isabel a Redentora) et sur des médailles du mouvement abolitionniste elle figurait au centre avec les chaînes rompues dans une main et le décret d’abolition dans l’autre . Mais les représentants de la nouvelle république n’allaient pas promouvoir une telle figure importante de la monarchie défunte.


L’invention du héros de la république : Tiradentes

Lors de la construction de l’identité nationale, des figures de héros jouent souvent un rôle non négligeable. En Suisse c’est la figure de Guillaume Tell ou aux États-Unis les « founding fathers ». La république du Brésil avait aussi ses « pères fondateurs », les instigateurs de la proclamation de la république le 15 novembre 1889. Mais ils défendaient des conceptions de la république très divergentes : Deodoro da Fonseca optait pour une république militaire, Benjamin Constant pour une république « sociocratique » (suivant la terminologie de Comte) et Guintino Bocaiúva (1830-1912) pour une république libérale. Significativement, les républicains radicaux n’étaient pas représentés dans le gouvernement. Les trois hommes politiques qui défendaient des conceptions très divergentes de la république n’étaient donc guère aptes à jouer un rôle consensuel de « pères fondateurs ».

C’est une figure historique qui devint leur substitut, à travers le processus classique de l’« invention of tradition » (Hobsbawm). Cette figure qui fonctionne comme une sorte de mythe d’origine, a été Joaquim José da Silva Xavier « Tiradentes » (surnom dut à ses activités occasionnelles de dentiste, d’« arracheur de dents »). La province du Minas Gerais souffrait des impôts très élevés qui étaient à payer bien que la production aurifère ait décliné constamment. Sous la direction de Tiradentes derrière lequel se cachaient des personnalités importantes de la province se fomenta une conspiration, plus tard appelée la Inconfidência mineira (1789), qui envisageait une sécession de la province érigée en république avec un parlement et des assemblées dans chaque ville. Une université allait être créée à Ouro Preto. Les esclaves nés dans le Minas seraient libérés. On envisageait des contacts avec les provinces de Rio et de São Paulo dans le but de créer une confédération à l’image de celle des États-Unis. Les conjurés se réclamaient aussi des penseurs des Lumières françaises, de Diderot et de Voltaire, mais plus encore de Mably et de l’abbé Raynal qui avait opté pour l’abolition de l’esclavage.

L’un des conjurés trahit et dévoila toute l’affaire, Tiradentes fut arrêté en mai 1789. Après un long procès, il fut condamné à mort, pendu le 21 avril 1792 et écartelé. La condamnation de plusieurs autres conjurés fut commuée en déportation perpétuelle.

La littérature brésilienne s’est consacrée à la figure de Tiradentes avant les historiens. En 1848, Antônio Ferreira de Souza publia un roman sous le titre Gonzaga ou a conjuração de Tiradentes. Un Français, Charles Ribeyrolles, républicain radical de la Révolution de 1848, ami de Victor Hugo, qui dû s’exiler en 1851, d’abord à Jersey, puis à Londres et enfin au Brésil en 1858, glorifie Tiradentes dans son Brésil pittoresque (1859) qui sera traduit en portugais. En 1876, parut le conte « A cabeça de Tiradentes » de Bernardo Guimarães et la même année fut représentée une pièce de théâtre de Castro Alves consacrée à l’insurrection du Minas Gerais ; dans un poème final on y évoque Tiradentes comme le « Christ des masses ».

La mémoire de Tiradentes fut revivifiée à la même époque par le livre d’un chercheur, Joaquim Norberto de Souza e Silva, Historiá da conjuração mineira (1872). Cet historien soulignait cependant que le rôle de Tiradentes n’avait pas été aussi important qu’on le croyait et que, en prison, son engagement politique se transforma en un engagement religieux. Beaucoup de personnalités républicaines contestaient cependant cette thèse, car Tiradentes s’était déjà transformé en mythe ; on le considérait comme un héros qui était mort pour ses idées. À Rio s’était formé un club Tiradentes. Après la proclamation de la république, le processus de « canonisation » de celui qu’on surnommait maintenant le « Christ des masses » s’intensifia. En 1890, le jour anniversaire de sa mort, le 21 avril, fut déclaré jour férié.

Pendant une manifestation organisée en son honneur, en 1890, l’artiste positiviste Décio Villares, déjà cité, distribua une lithographie de Tiradentes représenté sous les traits d’un Christ avec une barbe et les cheveux longs, décoré de la palme du martyre. La sacralisation était encore plus évidente dans un tableau d’Aurelio de Figuereido, « O martírio de Tiradentes », qui montrait le héros auprès d’un cercueil, un moine lui tendant un crucifix et le bourreau se cachant les yeux avec ses deux mains. Dans l’iconographie de Tiradentes, on mettait en relief l’analogie avec l’histoire de la Passion du Christ, bien connue dans ce pays aux traditions catholiques, ce qui contribua à la réussite de la construction de Tiradentes en héros républicain . Ceci peut paraître de prime abord en contradiction avec ce que nous avons relevé chez Murilo de Carvalho expliquant l’insuccès relatif de la création d’une « Marianne » brésilienne par le fait que la Vierge Marie occupait déjà la place de figure féminine vénérée. Mais le martyre de Tiradentes était compatible avec la tradition chrétienne alors que la figure laïque de Marianne et la Vierge Marie ne l’étaient pas.

La figure de Tiradentes permettait de lier plusieurs thèmes : l’abolition de l’esclavage et la création de la république, le passé et le présent. À travers ce processus de sacralisation, le héros avait d’ailleurs cessé d’être le protagoniste des seuls républicains radicaux. Même les monarchistes pouvaient se réclamer de lui, parce que la monarchie avait réalisé deux grands buts : l’indépendance et l’abolition de l’esclavage. Le secret de la survie du mythe de Tiradentes repose peut-être, selon Murilo de Carvalho, sur son ambiguïté, car la figure au sujet de laquelle les connaissances historiques restaient minces, était devenue un écran de projection idéal soustrait en même temps à une instrumentalisation trop spécifique, trop partisane .

José Murilo de Carvalho constate dans son étude que les positivistes se manifestèrent à propos de presque toutes les créations symboliques concernant la république au Brésil : le drapeau, la devise, le blason, la tentative de création d’une allégorie de la république, le mythe de Tiradentes. Selon la conception des positivistes, une petite élite devait reconnaître les lois de l’évolution historique indépendamment du consentement de majorités populaires ou parlementaires toujours versatiles. Il s’agissait de faire en sorte que le peuple accepte ou même aime cette forme de gouvernement. À cette fin, les positivistes s’engagèrent fortement dans ce processus de création de symboles de la nouvelle république, tentant de gagner à travers ces formes visuelles ou sonores une population qui était analphabète dans sa majeure partie.

Cette tentative de création de nouveaux symboles, ne connut cependant qu’un succès restreint : les symboles qui s’imposèrent, le drapeau, les armoiries et l’hymne, reposaient sur la tradition impériale antérieure ; le mythe de Tiradentes fut l’adaptation d’une iconographie et d’une inspiration d’origine religieuse. Les symboles ne se seraient pas solidement ancrés dans la tradition iconographique du peuple, estime Murilo de Carvalho. La chute de la monarchie s’effectua sans le concours immédiat de celui-ci. Ce qui fut présenté comme une révolution républicaine a été de fait une conspiration symbolique menée par un petit nombre d’hommes politiques idéalistes et de militaires pragmatiques. Ce fut une « république sans peuple » , même s’il y avait certainement une aspiration plus large vers une république, comme vers l’abolition de l’esclavage. Si la rue ne s’est pas manifestée pour proclamer la république, « elle ne s’est pas non plus précipitée au secours de la monarchie ».

La nouvelle constitution, qui resta en vigueur pendant 43 ans, définissait les rapports entre les trois pouvoirs. La participation du peuple y était cependant minimale : seuls pouvaient voter les citoyens masculins de plus de 21 ans, disposant d’une certaine fortune et n’étant pas analphabètes : en 1894 ce n’était que 2,2 % de la population totale. Si les symboles de la république avaient été esquissés au Brésil par une élite politique, il s’agissait de symboles étatiques et pas encore nationaux. Mais du fait de leur survie jusqu’à nos jours, ces symboles du drapeau, de l’hymne et de Tiradentes, sont devenus des symboles nationaux – à côté des symboles « non-officiels » que sont aujourd’hui le football  et le carnaval.

La recherche de symboles à laquelle s’était livrée la république est une preuve de l’importance immense de la communication politique. Cette politique symbolique s’est manifestée de nouveau au Brésil il y a un peu plus de cinquante ans, avec la création volontariste d’une nouvelle capitale, Brasilia, dont le tracé dessine à la fois une croix – la Croix du Sud – et un avion (« progresso ») avec une place des Trois Pouvoirs (« Praza dos Três Poderes ») autour de laquelle sont regroupés le Parlement (Sénat et Chambre des députés), le Tribunal suprême fédéral et le siège du Gouvernement. Un tel plan fait primer la dimension symbolique sur les considérations touchant aux exigences de la vie quotidienne, mais ceci est une autre histoire.

 

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