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Crépin André. Quand les Anglais parlaient français. In: Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 148ᵉ année, N. 4, 2004. pp. 1569-1588.

DOI : https://doi.org/10.3406/crai.2004.22809

 


En 1066, à la mort d’Edouard le Confesseur, l’Angleterre se trouve devant trois avenirs possibles : redevenir royaume Scandinave comme sous le règne récent de Cnut, ou bien continuer son indépendance anglo- saxonne, ou encore se rattacher à la Normandie d’où Edouard est venu.


TEXTE INTÉGRAL

QUAND LES ANGLAIS PARLAIENT FRANÇAIS

PAR

M.ANDRECREPIN

MEMBRE DE L’ACADÉMIE


L’Institut de France célèbre le centenaire de l’Entente cordiale par une exposition, au château de Chantilly, de ses trésors anglais, du xviiie et du xixe siècle. Je vous propose aujourd’hui de revisiter l’époque médiévale, quand les Anglais parlaient français. La vérité oblige à préciser « quand certains Anglais parlaient un certain français ». Ces restrictions indiquent la double série de problèmes, sociaux et linguistiques, que nous allons rencontrer.

« L’Angleterre est une île », ce qui signifie une forteresse quasi inviolable comme le déclame Jean de Gand dans la célèbre tirade de Shakespeare, ou bien la cible de maintes migrations, un carrefour de civilisations.

Une excursion sur les côtes françaises de la Manche souligne la proximité de l’Angleterre. Les flots emmenèrent Guillaume à la conquête de l’Angleterre en 1066, les flots nous apportèrent d’Angleterre la libération en 1944. Les musées du débarquement des forces alliées voisinent avec celui de la Tapisserie de Bayeux, qui déroule le récit de la Conquête de 1066.

1066 est une date fondatrice pour l’Angleterre. Les souverains anglais se comptent à partir de Guillaume Ier. En 1066, à la mort d’Edouard le Confesseur, l’Angleterre se trouve devant trois avenirs possibles : redevenir royaume Scandinave comme sous le règne récent de Cnut, ou bien continuer son indépendance anglo- saxonne, ou encore se rattacher à la Normandie d’où Edouard est venu. Un carambolage élimine en moins de trois semaines les prétendants norvégien et anglo-saxon, et donne la victoire à Guillaume. L’Angleterre voit désormais son destin étroitement lié à celui de l’Europe continentale. L’avènement de la dynastie Plantagenêt en 1154 élargit le royaume et l’horizon : Henri II Plantagenêt, grâce à son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, règne des confins de l’Ecosse à ceux de la Navarre. Même si son fils Jean perd la Normandie, et l’Anjou, et le Maine, et la Touraine, et le Poitou (sauf La Rochelle), l’Angleterre reste en partie continentale par la Guyenne, et, à partir de 1272, par le Ponthieu. La mort sans héritier du dernier roi capétien en 1328 donne à Édourad III, irrité de l’alliance franco-écossaise et de l’ingérence française dans les Flandres, l’occasion de réclamer la couronne de France comme neveu du défunt, alors que Philippe de Valois, choisi par les Français, n’est que le cousin. C’est le début d’une longue suite d’expéditions des Anglais contre la France, connue sous le nom de Guerre de Cent Ans (en gros de 1337 à 1475). Après les victoires de l’Anglais Henri V, les Français se resaisissent et boutent les Anglais hors de France, sauf de Calais, qui restera anglais plus de deux siècles.

On appelle le français des Anglais l’anglo-normand. Ce terme composé n’est pas heureux, la langue n’étant ni anglaise ni normande. Il serait préférable de parler de « français d’Angleterre » ou, si l’on étend le domaine à l’Irlande, de « français insulaire », mais il est vain de lutter contre l’usage : allons-nous débaptiser le département du Var parce que le Var n’y coule pas ?

La nature et le statut du « français d’Angleterre » ont évolué au cours des cinq siècles de notre enquête. Je distinguerais plusieurs variétés de langue française utilisées en Angleterre, qui ne vont pas sans chevauchements.

Les Normands de la Normandie de Guillaume n’avaient plus de Scandinave que le nom. Ils avaient achevé leur assimilation au contexte continental : ils étaient chrétiens et parlaient latin et français, du moins une ou plusieurs variétés de français. Les conquérants francophones qui s’installèrent en Angleterre constituaient une minorité, mais une minorité dominante.

Le mariage des conquérants avec des Anglaises et surtout le recrutement de nourrices originaires de la région, donc anglophones, firent que le français cessa d’être la langue maternelle, la langue spontanée, des descendants de cette génération.

Il faut néanmoins ne pas oublier le renouvellement des francophones à la cour des rois et des seigneurs. Tous les rois d’Angleterre depuis Henri II (couronné en 1154) jusqu’à Henri VI (mort en 1471) inclus, c’est-à-dire pendant plus de trois siècles sans interruption, épousèrent des princesses francophones, des Éléonore ou Aliénor, des Isabelle, Marguerite, Catherine. Ces princesses amenaient avec elles une suite nombreuse. L’influence de la parentèle d’Éléonore de Provence, épouse d’Henri III (1216- 1272), conjuguée à celle des Lusignan, demi-frères du roi, alimenta la grogne des barons contre les conseillers étrangers. Par une ironie de l’histoire, les barons eurent pour chef un étranger, Simon de Montfort.

La catégorie des travailleurs, les laboratores, le Tiers État, comprenait un bon nombre d’immigrés francophones. Les parents de saint Thomas Becket étaient de ce nombre : son père était originaire de Rouen et sa mère, de Caen. Ces immigrants se regroupaient en quartiers entiers. Plus tard, vers 1340, Chaucer naîtra à Londres sur le quai des négociants en vin. Il y prendra l’habitude de contacts avec des étrangers, de France, des Flandres, d’Espagne, d’Italie. Mais ses compatriotes, appauvris par la peste et la guerre, attribueront une partie de leurs maux à ces mêmes étrangers et ils les pilleront et ils les tueront, lors des émeutes de 1381.

Le français des gens d’Église n’est pas à sous-estimer. Certes le latin est la langue officielle de l’Église catholique romaine, mais le français est reconnu comme autre langue internationale. Certains ecclésiastiques connaissaient mal le latin. Des anecdotes rapportées par Gerald de Galles montrent leurs bévues grotesques. Dans un procès de canonisation . en 1307, une bonne partie des témoins, ecclésiastiques comme laïques, qui maîtrisaient mal le latin furent autorisés à utiliser le français.

Les religieux augustins, dominicains et franciscains, ont souvent recours , au français. Leurs recueils, pour les aider à rédiger des sermons attrayants, contiennent traités, historiettes, poèmes et chansons dans les trois langues. Chaucer, dans l’un de ses Contes de Canterbury, met en scène un frère qui émaille ses propos de formules françaises.

Le vocabulaire français s’est imposé là où la technique française s’imposait.

Le domaine le plus évident est celui du français juridique qui a longtemps été de règle en Angleterre. C’était un français codifié, aux formules incontournables, si bien que se multiplièrent des manuels. Ils portent tous le même titre, La court du baron. Le premier manuel de droit rédigé en anglais ne paraîtra qu’au XVIe siècle. Certains juristes, en plein xviiie siècle, regretteront la disparition de l’usage du français. Il semble que le français possède des vertus juridiques puisque certains de nos contemporains, et même de l’Institut, invitent le Conseil européen à consacrer le français langue juridique de l’Europe. Le droit anglais actuel garde encore maintes empreintes françaises. Il convient cependant de nuancer le circuit prétendu francophone des procès : les actes définitifs étaient rédigés en latin, et les interrogatoires, en grande partie, se déroulaient en anglais, avant d’être transcrits en français. Cette transcription n’était nullement Verbatim:

Les textes en français d’Angleterre, textes continus ou listes de vocabulaire, concernent de nombreux autres domaines, qui vont de l’économie domestique au commerce maritime et à l’héraldique – ainsi les termes du blason et les devises (« Dieu et mon droit », devise des souverains anglais, « Honni soit qui may y pense », devise de l’Ordre de la Jarretière). A cette même époque se développe, en Angleterre comme en France, une série de traductions françaises de traités spécialisés, aussi bien de religion que de médecine.

Des registres portuaires, de Southampton, de Rouen, de Bordeaux, rédigés en latin ou en français, abandonnent brusquement le latin ou le français pour insérer des termes techniques, désignant des types de bateaux, des pièces de matériel, dans une langue autre. Ce brusque changement de langue, « code- switching », suggère que les gens de mer, depuis les armateurs et les capitaines jusqu’aux simples matelots, utilisaient une terminologie internationale.

Cette langue mixte ou macaronique n’est pas confinée aux archives maritimes. Il fourmille dans les livres de compte londoniens. On trouve une peu partout des embryons de créole. Dans le roman de Fouke le Fitz Warin, il est par deux fois fait mention de conversations en « latin corrompu », latin mâtiné de français et d’anglais, et Constance, dans le « Conte du pèlerin-juriste » des Canterbury Taies, jeune Romaine arrivant de Syrie en Northumbrie, se fait comprendre grâce à ce pseudo-latin.

Ma dernière catégorie de français d’Angleterre est le français cultivé, au double sens de développé, cultivé plus ou moins artificiellement, comme en parle d’une plante cultivée, et de typique d’un certain niveau d’éducation et souvent d’importance sociale, comme dans l’expression « une personne cultivée ».

Outre les francophones de naissance, de moins en moins nombreux en Angleterre médiévale, se multiplièrent les francophones par apprentissage. Les écoliers, les étudiants devaient apprendre le français, et même l’utiliser comme langue d’explication du latin – jusque vers le milieu du xive siècle Parmi les pèlerins des Contes de Canterbury figure une Prieure, qui s’efforce d’avoir les belles manières de la haute société.

Elle avait pour nom Dame Églantine,

Chantait à merveille hymnes et matines *

Qu’elle entonnait savamment par le nez.

Elle parlait un français des plus raffinés,

Le français qu’on apprend à Stratford-atte-Bow

Car du français de Paris elle ignorait le moindre mo

Stratford-atte-Bow (qu’il ne faut pas confondre avec le Strat- ford-on-Avon de Shakespeare) jouxte Londres. C’est un lieu commun que d’opposer le français artificiel appris en Angleterre et le français authentique de Paris. Dès le xne siècle, Marie prend soin de préciser qu’elle est « de France ». L’amusant roman de Jehan et Blonde de Philippe de Beaumanoir père {ca. 1230/1240) attribue au comte de Gloucester un français plus qu’approximatif, bourré de bévues ridicules. Et Gower, l’ami de Chaucer, juge nécessaire de s’excuser pour son français.

A côté des ces déficiences réelles ou prétendues, il faut noter l’emploi juxtaposé, souvent humoristique, des trois langues, latine, française, anglaise. Dans les illustrations de la Bible Holkham (composée vers 1320-1330), paraphrase de la Bible en français, l’un des bergers entendant le Gloria in excelsis des anges annonçant la naissance du Christ réplique en français « Glum glo, ça veut rien dire. Allons là-bas, on verra bien ». Le berger ignore le latin, baragouine le français, mais parle l’anglais. A la crèche français, anglais, latin alternent, préfigurant le miracle des langues de la Pentecôte :

En le chant qe le angel ont chante

En le honour de la nativité

Songen aile wid one stevene A

lso the angel sang that cam from hevene,

Deum et Gloria.

… « Chantèrent tous d’une seule voix

Comme chanta l’ange venu du ciel »

Même jeu langagier dans ce colophon autobiographique :

Scripsi hec carmina in tabulis, Mon ostel est enmi la vile de Paris. May y sugge namore, so wel me is, Sefhi de 5e for loue ofhire, duel hit y s28/

« J’ai mis ces poèmes par écrit.

Mon logis est en plein Paris.

Si je me tais, c’est qu’heureux je suis,

Si je meurs d’amour pour elle, c’est tant pis ! »

II coexistait donc en Angleterre deux types de langue française. Le premier type est une langue vernaculaire, c’est-à-dire parlée et parlée spontanément, nullement dépendante de l’écrit. L’autre est une langue seconde, qu’on apprend, qu’on apprend bien en allant en France, mal en se contentant du premier type, vernaculaire. Le témoignage de Gérald de Galles est net : il associe latin et français, les deux langues du savoir et du pouvoir, langues qu’il faut apprendre pour s’assurer une bonne situation. Encore faut-il apprendre le français de France, « élégant, raffiné, fort éloigné de la mixture grossière du français des Anglais ». Il y a donc une variété de français parlée en Angleterre, rude fecu- lentum « mixture grossière ». La mixture est celle des clercs tout autant que des commerçants et artisans. Les glossateurs de textes latins qui, dans leurs équivalents, mélangent anglais et français illustrent cette hybridation.

En fait le français d’Angleterre oscille entre deux statuts : celui du latin, langue savante, langue de prestige, et celui de l’anglais, langue de la vie quatidienne.

Quand la Grande Charte, Magna Carta, imposée par les barons à Jean sans Terre fut traduite du latin en français, c’était à l’usage des seigneurs et administrateurs qui ne maîtrisaient pas le latin. Le français était une sorte de latin bis. Beaucoup d’auteurs commencent leur poème composé en langue anglaise en expliquant leur choix linguistique : ils adressent leur ouvrage aux lewede men, c’est-à-dire aux profanes, à ceux qui ignorent latin et français, ce qui ne veut nullement dire aux illettrés, encore moins aux analphabètes. Ces « profanes » peuvent être les membres d’une communauté religieuse.

Le déclin de l’utilisation du français et l’émergence ou plutôt la réhabilitation de l’anglais sont dus à ces lewede men. L’anglais restait la langue de la grande majorité de la population. Les moines et les curés, pour se faire comprendre de leurs ouailles, continuaient à utiliser l’anglais. Le dynamique abbé Samson, né vers 1135, qu’au xixe siècle Thomas Carlyle prit pour modèle en contraste avec la civilisation moderne mercantile et industrielle, Samson, nous dit le chroniqueur, était éloquent en français comme en latin, savait lire l’anglais et prêchait en anglais aux gens du Suffolk mais, comme il était originaire du Norfolk, son dialecte différait du leur. Le témoignage est important à double titre : il atteste l’usage de l’anglais mais aussi son émiettement en dialectes. Cependant, à mesure que s’écoulent les années, les Anglais osent de plus en plus revendiquer un usage officiel de leur langue anglaise. La Chronique attribuée à Robert, moine de Saint-Pierre à Gloucester, composée à l’extrême fin du xme siècle, résume les faits que nous avons évoqués et elle esquisse le sens de l’évolution :

Alors Angleterre passa aux mains de Normandie : Les Normands ne savaient parler que leur langue. Firent apprendre à leurs enfants la langue de chez eux Si bien que les grands de notre pays, issus de leur race, Restent fidèles au parler qu’ils ont hérité. A moins de savoir le français on compte peu à leurs yeux. Petites gens, au contraire, demeurent fidèles à l’anglais, leur langue. Je crois bien qu’il n’existe au monde aucun pays Qui soit infidèle à sa propre langue – aucun, sauf l’Angleterre. Pourtant, c’est évident, connaître l’une et l’autre langues est un avantage Car plus on connaît de langues et plus on a d’atouts.

Trois phénomènes historiques vont précipiter le déclin, au xive siècle, du français utilisé en Angleterre.

Le premier est l’émergence d’une classe moyenne. La promotion de la famille Chaucer en est un exemple. L’arrière grand- père du poète était marchand de vin à Ipswich, port au nord-est de Londres. Le grand-père du poète vint s’établir à Londres. Le père de Chaucer reçut la mission d’accompagner le roi en Flandres, probablement à cause de ses relations commerciales. Geoffrey Chaucer, notre poète, eut une carrière au service des princes et du roi, remplissant des fonction financières – contrôle des taxes douanières sur les exportations de laine et* de drap, négociations en Italie, entretien des bâtiments royaux riverains de la Tamise. Chaucer ne fut pas chevalier (sinon au titre temporaire de membre du Parlement) mais son fils Thomas le devint et sa petite-fille, Alice, épousa l’héritier d’une des plus nobles maisons et devint duchesse de Suffolk. Cette promotion de la bourgeoisie, dès le Moyen Âge, épargna à l’Angleterre notre Révolution de 1789. La classe moyenne, favorisée par les rois contre les prétentions de la noblesse, se démarquait volontiers de cette dernière en employant l’anglais et non le français. On doit aux riches marchands contemporains de Chaucer des recueils comprenant des œuvres en latin, en français mais surtout en anglais.

La deuxième raison du déclin de l’usage du français fut les vagues d’épidémies qui déferlèrent sur l’Europe, appelées « peste noire ». La première atteignit l’Angleterre en 1348. Les épidémies fauchèrent un tiers de la population, ravageant surtout les monastères et couvents, où la contagion se propageait facilement, et les villages, à l’hygiène rudimentaire. La diminution de la population agricole bouleversa le marché du travail. Les paysans, conscients d’une demande de main d’œuvre non satisfaite, réclamèrent une hausse de salaires. Les seigneurs et le Parlement essayèrent de bloquer les revendications. D’où les révoltes de 1381. Les révoltés étaient soulevés par les prêches de curés partageant leur vie et leurs problèmes et ils se répétaient des slogans – tout cela en anglais, parce que les paysans parlaient anglais et se défiaient du français de leurs maîtres. L’anglais apparut comme la langue authentique du peuple. La leçon ne fut pas perdue pour les partisans de la traduction de la Bible en anglais.

Troisième raison du déclin de l’usage du français en Angleterre : la Guerre de Cent Ans. L’ardeur d’Edouard III à réclamer la couronne de France développa, en Angleterre comme en France, le sentiment patriotique. Conscients de leur anglicite, les Anglais, au XIVe siècle, n’eurent plus honte de leur langue anglaise. En 1337, Edouard III ayant convoqué le Parlement pour débattre des alliances contre Philippe de Valois, un clerc prit la parole – et en anglais. Froissart insiste sur le fait. Ce clerc, licencié en droit et officiellement mandaté par le roi, connaissait bien les trois langues – latin, français, anglais – mais il préféra s’exprimer en anglais « afin, écrit Froissart, de se faire mieux comprendre de tout un chacun car on s’exprime toujours mieux dans la langue de son enfance ». Le français était tellement délaissé que, cette même année 1337, le Parlement dut obliger nobles et bourgeois à faire apprendre le français à leurs enfants pour les rendre plus aptes à guerroyer en France. En 1362 l’anglais fut reconnu comme langue officielle des débats au Parlement.

Les œuvres littéraires en anglais se multiplièrent dans la seconde moitié du xive siècle. William Langland ne cessa de récrire sa vaste épopée socialo-mystique de Pierre le Laboureur, en vers allitérés anglais ponctués de segments scripturaires en latin. John Gower composa trois longs poèmes : le premier en latin, puis un autre, en français, et finalement le troisième en anglais. En anglais, déclare-t-il, parce que les œuvres en anglais sont rares. J’interprète cette contre-vérité comme une allusion malicieuse à l’œuvre toute en anglais de son ami Chaucer.

L’œuvre de Chaucer illustre magnifiquement le passage d’une Angleterre partiellement francophone à une Angleterre fièrement anglaise. Ses contemporains et ses successeurs ne s’y sont pas trompés et ils ont salué en lui le père de la poésie anglaise. Il est vraisemblable que le jeune Chaucer a d’abord composé des poésies amoureuses en français. La Bibliothèque de l’Université de Pennsylvanie possède un recueil de poésies en français probablement assemblé par Othon de Grandson. A côté de poésies que l’on sait avoir été composées par Machaut, Froissart, Grandson et autres poètes du continent, on trouve des poésies marquées des initiales Ch.\ ces poésies, en français, pourraient bien être de Chaucer. Voici un autre paradoxe de la Guerre de Cent Ans : la collaboration pacifique de poètes francophones appartenant à des nations diverses, voire adverses. Les chevaliers-poètes formaient comme un cercle supranational. Un des innombrables reportages sous forme de ballades d’Eustache Deschamps nous montre la complicité amusée et non sans danger des poètes, la visite de Deschamps à Calais, occupé par les Anglais, sous la protection goguenarde de Grandson.

Le génie de Chaucer, fils, petit-fils, arrière-petit-fils d’importateurs de vins, fut d’importer thèmes et termes du Continent en prenant soin de les mettre au goût anglais. Il fut, pour citer le refrain d’une ballade de Deschamps, « Grand translateur, noble Geoffroy Chaucer ». Conscient de la pauvreté en rimes de l’anglais par rapport au français, il ne chercha pas à rivaliser avec la virtuosité qui allait devenir de l’acrobatie chez les grands rhétoriqueurs francophones. Son idéal, très anglais, fut d’équilibre et de bon sens, allant jusqu’au compromis et à l’ambiguïté.

L’Angleterre médiévale plurilingue offre donc un terrain riche en enseignements linguistiques. Je limiterai mes remarques à quatre types de rapports : entre plurilinguisme et niveaux de langues, entre français insulaire et français continental, français insulaire et anglais, fonds germanique et greffe romane.

L’Angleterre médiévale utilisait principalement trois langues : le latin, le français et l’anglais – « principalement » car d’autres langues se manifestent : celtique au nord et à l’ouest, Scandinave au nord et à l’est, et les négociants apportent leurs dialectes italiens ou flamands, et les juifs leur langue et leur écriture hébraïque.

Le latin est la langue noble – langue du salut, du savoir, et de la mémoire administrative. Dans PAngleerre médiévale le français occupe un rang moins haut que le latin, mais plus élevé que l’anglais. Un rare autographe de Chaucer est un billet où Chaucer, contrôleur des douanes, griffonne quelques mots en français pour déléguer ses pouvoirs à un remplaçant temporaire. Cette délégation fut ensuite enregistrée en latin, dans un latin bureaucratique expansif. Nous avons là un exemple de la hiérarchie linguistique de l’administration : d’abord vraisemblablement un échange oral en anglais, puis un premier écrit en français, assez bref, finalement retranscrit en latin officiel, gonflé de formules.

Les seigneurs lisent le latin, les femmes les ouvrages français. Dans le poème de Chaucer sur l’amour difficilement comblé puis contrarié de Troïlus et Criseyde, l’oncle de celle-ci, Pandarus, lit la Thébàide, dans le texte latin de Stace, mais Criseyde se fait lire l’adaptation romane et romancée, le Roman de Thèbes, d’un clerc normand anonyme.

II y a une hiérarchie dans l’utilisation des langues – c’est un trait commun à presque toutes les situations de plurilinguisme.

Deuxième rapport : celui entre français insulaire et français continental.

Les spécificités dialectales du français d’Angleterre varient suivant les textes. Certains textes passeraient pour des textes en français continental si l’on ignorait l’origine et la carrière anglaises de leur auteur. Hue de Rotelande écrit un français peu différent de celui du continent, mais nous le savons de la région de Hereford. Marie est de France mais elle appartient à la littérature française d’Angleterre parce qu’elle a vécu à la cour d’Henri II Plantagenêt et que certaines de ses sources sont celtiques ou anglaises. Garnier de Pont-Sainte-Maxence, biographe de Becket, proclame :

« mon langage est bon car en France suis né ».

Certains auteurs précisent ainsi leur origine ou domicile : Thomas, auteur de Tristan, est Thomas d’Angleterre, l’auteur du Roman de toute chevalerie est Thomas de Kent. Les échanges entre Angleterre et le continent sont aussi importants que difficiles à tracer. Beaucoup d’œuvres française continentales ont leur manuscrit en Angleterre : ainsi pour la version d’Oxford de la Chanson de Roland.

Aux xive et XVe siècles les bibliothèques seigneuriales comportent beaucoup d’ouvrages en français.

Les ouvrages d’une langue ne cessent d’être adaptés dans une autre. Historia regum Britanniae de Geoffroy Arthur de Monmouth est adaptée du latin en vers français par Wace, et le poème français de Wace est adapté en vers anglais par Lawamon. Gaimar a pour sources de son Estoire en français des textes latins et anglais. Deux siècles plus tard, Chaucer traduit en anglais Le Roman de la Rose et s’en inspire dans ses propres compositions.

L’éclosion de la littérature française d’Angleterre a devancé celle du continent. C’est en Angleterre, dès le XIIe siècle, qu’apparaissent la chronique versifiée (Gaimar, Wace, Benoît de Sainte- Maure), le récit de témoin (Jordan Fantosme), un poème de merveilleux celte (Le voyage de saint Brendan, de Benedeit), le théâtre religieux (Jeu d’Adam, Sainte Résurrection), le traité scientifique (Philippe deThaon), ou scolastique (Samson de Nan- teuil), la traduction de livres de la Bible, de Boèce, etc. Plusieurs explications de cette floraison précoce ont été proposées. La rédaction et la copie de ces textes ont pu être liées au besoin de perpétuer l’usage du français, les textes auraient servi à l’enseignement du français. Autre explication : beaucoup de ces textes sont dédiés ou offerts à des reines d’origine continentale. On a par exemple souligné, parfois trop, le rôle d’Aliénor d’Aquitaine dont le gisant à Fontevrault tient dans les mains un livre. La raison majeure, cependant, est que l’Angleterre du XIIe siècle héritait de traditions culturelles et de langues d’une grande diversité : anglaise, Scandinave, latine, celtique, française d’oïl, provençale, et formait ainsi un milieu favorable à l’éclosion d’une littérature vaste et variée.

Si le français d’Angleterre est resté du français et n’est pas vraiment devenu un créole, c’est qu’il conservait le contact avec les dialectes français continentaux. Il ne cessait de se ressourcer. La situation du français d’Angleterre au Moyen Âge illustre le chapitre du contact linguistique, avec une complexité supplémentaire, car ce français est non seulement en contact avec l’anglais mais avec le latin et avec les français continentaux, sans compter d’autres langues romanes, et les langues celtiques, et le néerlandais. Quand on décèle une influence, par exemple, du lexique français sur l’anglais, il convient de s’interroger. S’agit-il d’une influence du français ou du latin ? La question est tranchée par les doublets. Le terme d’origine latine, s’il est passé par le français, a subi des changements phonétiques. Prenons l’adjectif latin secur(um) : il a donné le français sûr, qui, à son tour, a donné au XIVe siècle l’adjectif anglais écrit sure et prononcé [sjur]. Le même terme latin secur(um) fournira deux siècles plus tard l’anglais secure, emprunt savant et fort proche de sa source. Plus délicate est la question de savoir s’il s’agit de l’influence, sur l’anglais, du français de France ou du français d’Angleterre.

Troisième point de vue : quels sont les apports du français ?

Sur le plan graphique, les habitudes de la langue de culture écrite qu’était le français évincèrent les orthographes vieil- anglaises : on écrit child et non plus cild, queen et non plus cwen:

On a rapproché l’évolution phonétique du français d’Angleterre de celle de l’anglais médiéval, en, remarquant notamment l’apparition de nouvelles diphtongues dans l’une et l’autre langues. La diphtongaison variant selon les dialectes moyen- anglais, la présence de telle ou telle diphtongue dans un texte français semblait permettre de localiser le manuscrit. Cette piste semble aujourd’hui abandonnée.

L’accentuation du français et celle de l’anglais sont opposées. Le , français accentue légèrement , la syllabe finale, l’anglais accentue fortement la syllabe initiale. Un compromis s’est installé, combinant les deux accentuations. La poésie montre les deux tendances. La versification germanique est fondée sur l’allitération, c’est-à-dire la répétition de l’attaque consonantique de la syllabe initiale, et sur le nombre d’accents forts. La versification française et d’un autre type : elle emploie la rime et compte les syllabes. Le pèlerin-curé des Contes de Canterbury schématise la géo-poétique anglaise du XIVe siècle en situant la poésie allitérée (rum, ram, ruf) au Nord, et la poésie rimée au Sud. La réalité, bien sûr, est plus complexe, et l’allitération est souvent associée à la rime comme dans l’ample strophe de Sire Gauvain et le Chevalier Vert.

Sur le plan morphologique, français d’Angleterre et moyen- anglais montrent un affaiblissement, une disparition des désinences de genre et de cas pour le groupe nominal, et . une simplification, un nivellement de la conjugaison. Cette évolution ne caractérise pas uniquement le français et l’anglais, on la trouve aussi en celtique, en néerlandais. L’étude de l’évolution parallèle des langues de régions voisines – ici l’aire de l’Europe du Nord- Ouest – est l’objet de la linguistique aréale.

L’influence du français sur la syntaxe anglaise reste douteuse. L’origine française de la structure du verbe « être » + participe présent ou gérondif, si envahissante en anglais d’aujourd’hui, n’est pas certaine. Il est souvent délicat de décider quelle langue, de la française ou de l’anglaise, a influencé l’autre. On a rapproché la formule de salutation « How do you do ? », jadis « How do you ? », du « Comment le faites- vous ? » attesté dans les manuels de français. Le do anglais provient de la fusion du français faire et de l’homonyme anglais fare « aller, se comporter » (cf. farewell « portez-vous bien » = « adieu »). Mais qui tient la formule de l’autre ? Notre embarras prouve l’enchevêtrement des langues en Angleterre médiévale. Il convient alors de parler, non pas d’influence, mais plutôt d’interaction.

Là où l’influence française est évidente et massive, c’est le lexique. L’influence lexicale se manifeste par l’emprunt, sous forme d’importation pure et simple ou bien sous forme de calque, par l’hybridation, par les conversions catégorielles. :

Tout le monde connaît le premier chapitre du roman de Walter Scott, Ivanhoe, sur le nom des animaux, anglais quand ils sont sur pied, français quand ils sont servis à la table du seigneur : le swine devient « porc » pork, Vox devient « bœuf » beef, etc. Le bouffon anglo-saxon de Walter Scott y dénonce un asservissement de son peuple. Il faut retenir plutôt une distinction entre le cru et le cuit, entre l’insistance sur l’expérience, le concret et l’insistance sur le raffinement, l’abstraction – opposition entre les tempéraments des Anglais et des Français qu’a exploitée Hippolyte Taine dans sa théorie de la triade race-milieu-moment

L’emprunt lexical subira par la suite des ajustements phonétiques et accentuels. L’orthographe du xve siècle fixée par la linguistique normative du xvme ne correspond plus à la prononciation. L’adjectif anglais encore écrit sure se prononce maintenant [Jo:]. C’est pourquoi il est aujourd’hui plus facile à un francophone qu’à un anglophone de lire correctement Chaucer au vocabulaire riche en termes issus du latin et du français. Il peut y avoir aussi évolution du sens du lexème français médiéval, si bien que leurs descendants en anglais et en français d’aujourd’hui, encore jumeaux par la forme, deviennent différents par le sens : l’ancien français reliefs gardé en anglais le sens de « soulagement », qu’il a perdu en français moderne. Prune est, en anglais, le fruit séché, le « pruneau » ; « prune » se dit plumb. Ce sont de « faux-amis ». Notons que les emprunts au français sont les plus nombreux dans le dernier quart du xivc siècle, c’est-à-dire quand l’anglais se substitue au français et qu’il adopte donc les termes qui lui manquent ou qui lui semblent préférables.

L’influence lexicale peut provoquer des hybrides. A un substantif français, par exemple, on ajoute un suffixe anglais : beau- tiful. Le français d’Angleterre a multiplié le suffixe -âge, signifiant l’acte puis le paiement. Des énumérations comme « pur cariage, freitage, portage et batillage » sont passées telles quelles habillées de désinences en latin, « frettagio, batellagio et cariagio ».

Le français d’Angleterre a multiplié les verbes en -er, en transformant la conjugaison de verbes originellement en 4r, mais aussi en créant des verbes à partir de substantifs : du substantif pont on tire ponter. Cette conversion catégorielle a renforcé, peut-être même amorcé, le phénomène omniprésent en anglais qui fait passer n’importe quel segment d’une catégorie morphosyntaxique à une autre.

Le français d’Angleterre était une langue vivante, foisonnante. Il abonde en préfixes qui n’ont rien d’étymologique, présente plusieurs infinitifs pour un verbe, offre des variantes à formes réduites : par exemple les diverses formes du verbe estoner ont abouti aux lexèmes de l’anglais moderne astound, astonish, stun. Une enquête étymologique linéaire serait à leur propos inefficace.

Enfin, et ce sera la dernière remarque linguistique, on peut s’étonner de ce que le français parlé, écrit pendant des siècles en Angleterre n’ait pas marqué plus profondément les structures grammaticales de l’anglais. Une comparaison avec le rôle du Scandinave est instructive. Celui-ci a renforcé et propagé des traits dialectaux de l’anglais du Nord-Est, zone d’implantation Scandinave. Traits phonétiques comme l’occurrence d’occlusives au lieu de spirantes dans un entourage palatal. Chaucer dit yive « donner », mais les variétés du Nord et le Scandinave ont imposé give. Exemple grammatical : les formes du pronom de la troisième personne du pluriel prennent la spirante initiale Scandinave : Chaucer, et le garde-chasse de Lady Chatterley, disent (h)em, mais la Chancellerie royale a officialisé them. Le lexique montre des emprunts au Scandinave dans le vocabulaire de base : sky « ciel », take « prendre ». Pourquoi cette part Scandinave dans tous les domaines, phonétique, grammatical, lexical, alors que le français ne touche guère que le lexique ? La réponse est simple : le Scandinave est une langue germanique, comme l’anglais, alors que le français est une langue romane.

Pour conclure mon survol de cinq cents ans et de mille problèmes, je reviendrai à Shakespeare, cité au début de ma communication. J’évoquerai l’avant-dernière scène de Henry V. Elle noue les deux fils de mon discours, le fil historique et le fil linguistique. La scène se passe en 1420. Le roi Henri, pour sceller et symboliser l’union de la France et de l’Angleterre, épousera Catherine de Valois. Il lui demande de lui accorder un baiser. Il ne sait pas plus de français que la princesse d’anglais, et leur interprète française bafouille. Cette scène du baiser illustre on ne peut mieux le problème, si j’ose ce que nos amis anglaises appel lent un double entendre, de langues en contact. L’interprète trébuche sur toutes les difficultés, de phonétique (elle substitue l’occlusive dentale à la spirante anglaise), de morphologie (confusion des genres et des désinences), de syntaxe (désordre des éléments de la phrase, abus des infinitifs), de lexique (l’interprète oppose des tabous socio-linguistiques à l’ardeur du roi). Alors le roi renverse par l’action les barrières langagières. Et le traité de paix, rédigé en français et en latin, sera ratifié et les partenaires souhaitent à France et Angleterre neighbourhood and Christian-like accord « bon voisinage et fraternité chrétienne ». Notons l’alliance d’un lexème anglais, neighbourhood, et d’un mot emprunté au français, accord. Voilà, en deux mots, toute l’entente cordiale.

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