source : https://francearchives.fr/fr/pages_histoire/39332


Création de la Manufacture royale d’Aubusson Juillet 1665

Auteur du texte :  Guinot, Robert

Recueil 2014

Pages d’histoire.
Jusqu’en 2018, la Mission aux Commémorations nationales a dressé chaque année la liste des anniversaires à célébrer au nom du ministère de la Culture (cinquantenaires et centenaires). Cette liste était validée par le Haut comité des Commémorations nationales, institué par arrêté du 23 septembre 1998, qui conseillait le ministre de la Culture dans la définition des objectifs et des orientations de la politique des célébrations nationales. Vous trouverez dans cette rubrique les notices et recueils des commémorations de 1999 à 2018.

« Afin que chacun connaisse la protection que nous donnons audit restablissement, nous avons permis et permettons auxdits ouvriers de faire mettre sur le frontispice des lieux où seront fabriquées les dites tapisseries, en gros caractère Manufacture royale de tapisserie »

Capture d’écran | FranceArchives

La tapisserie d’Aubusson alterne, au fil du temps, les périodes de prospérité et les crises. Au milieu du XVIe siècle, les ateliers de tissage reposent sur des structures familiales. La profession cherche alors à s’organiser comme l’indique la création, en 1652, sans doute à l’initiative de tapissiers flamands établis dans la Marche, d’une confrérie dédiée à sainte Barbe. En 1637, de 1 500 à 2 000 personnes vivent localement de la tapisserie. Mais, comme le montre la délibération de l’assemblée générale des habitants d’Aubusson en date du 28 septembre 1664, leur situation se dégrade (« et qu’il estoit bien vray que la dite manufacture estoit descheuë beaucoup de son ancienne perfection, ce qui aurait esté cause que le débit en avait esté moindre, et que le principal sujet de ce changement estoit la surcharge des tailles imposées en ladite ville et les continuels passages des gens de guerre »). Ce document exprime en fait les doléances de la profession adressées à Colbert qui s’emploie à réorganiser les manufactures du royaume afin de lutter contre la concurrence étrangère. Le ministre s’inquiète, à juste titre, de la situation des fabriques écrasées par les charges et plus largement de l’état d’un territoire dont l’économie est dépendante de la tapisserie. Le marchand Jacques Bertrand devient le 17 octobre 1664 le délégué des tapissiers et ainsi l’interlocuteur du ministre. Le 18 mai de l’année suivante, la profession signe les « Ordonnances et statuts des marchands, maîtres et ouvriers tapissiers de la ville d’Aubusson, fauxbourgs et hameaux d’icelle et bourg de la Cour » que viennent confirmer les lettres patentes de Louis XIV, données à Saint-Germain-en-Laye. C’est ainsi qu’en juillet 1665, Aubusson reçoit le titre de Manufacture royale de tapisserie (« Afin que chacun connaisse la protection que nous donnons audit restablissement, nous avons permis et permettons auxdits ouvriers de faire mettre sur le frontispice des lieux où seront fabriquées les dites tapisseries, en gros caractère Manufacture royale de tapisserie »).

Quatre lissiers, élus par leurs pairs pour trois années, sont chargés de contrôler la production et d’enregistrer les tissages sur un cahier spécifique. Sur chaque tapisserie acceptée, ils appliquent un plomb aux armes du roi et à celles de la ville. La mention de Manufacture royale d’Aubusson doit être tissée dans l’oeuvre, complétée par les initiales du fabricant et une bordure bleue.

La royauté apporte son soutien aux tapissiers d’Aubusson qui, tout en conservant leur indépendance et en continuant à travailler au sein de petites unités familiales, peuvent se prévaloir du titre prestigieux de Manufacture royale. Pour la première fois de son histoire, la tapisserie d’Aubusson s’appuie sur des règlements écrits. La production est ainsi stimulée. La qualité, réputée inférieure à celle des fabriques de Paris, progresse, les commandes arrivent et de nouveaux ateliers voient le jour. Everhard Jabach, un industriel doublé d’un financier, grand collectionneur d’oeuvres d’art et ami de peintres, fonde une fabrique de tapisserie à Aubusson. Dans les années 1680, François d’Aubusson, duc de La Feuillade et maréchal de France, crée également une manufacture dont il confie la direction au peintre Pierre Du Mesle…

Les lissiers de la Manufacture royale, dont la formation est encadrée, trouvent, comme par le passé, des modèles dans les estampes et les gravures, ou auprès des Flandres, mais aussi et surtout des manufactures royales des Gobelins et de Beauvais. Ils s’inspirent de la mythologie, de la religion, de l’histoire et de la littérature. Ils réalisent des tentures destinées aux cathédrales et aux églises ainsi qu’aux châteaux et aux demeures nobles. Les lissiers revisitent l’Histoire de Joseph aussi bien que Gombaut et Macé, L’Astrée, La Marianne, la Jérusalem délivrée… C’est le temps de l’Histoire d’Alexandre et de l’Histoire d’Achille… Aux quelques peintres locaux, comme François Finet, descendant d’une famille de tapissiers-laboureurs de la commune de Néoux, proche d’Aubusson, s’ajoutent des artistes aussi significatifs qu’Isaac Moillon (1614-1673), dont on connaît aujourd’hui quelque 400 compositions. Moillon, proche de la famille Barraband (dont Jacques, le peintre des oiseaux, est un descendant), s’implique à Aubusson à partir des années 1650. Ses compositions engendrent des tapisseries classiques et sobres, marquées par la finesse des drapés et le sens du décor monumental. Les lissiers d’Aubusson tissent, comme leurs collègues parisiens, des compositions de Charles Le Brun, directeur de la Manufacture royale des Gobelins et peintre de renom. On lui doit la tenture des Éléments et celle des Saisons, mais aussi une Histoire d’Alexandre et une Histoire du roi. Les Marchois continuent à produire des verdures et des scènes de chasse, appréciées par la clientèle. Felletin, à son tour, devient Manufacture royale en 1669. Dans les deux villes, les règlements sont appliqués avec beaucoup de liberté. De plus, le « bon peintre » et « l’habile teinturier » promis par Paris se font durablement attendre. Pourtant, l’activité reste soutenue jusqu’au début des années 1780. En octobre 1685, la révocation de l’édit de Nantes provoque le départ d’environ 250 lissiers restés fidèles à la religion protestante. Ils s’établissent en Allemagne où ils poursuivent leur pratique. Aubusson, ville protestante (alors que Felletin est acquise au catholicisme), apparaît très affaiblie à la fin du XVIIIe siècle. À la veille de la révocation de l’édit de Nantes, elle comptait pourtant 1 500 lissiers qui travaillaient pour tout le royaume et pour l’étranger. La relance, toujours sous le couvert de Manufacture royale, vient de la mise en place des nouveaux statuts de 1719. Ils réorganisent efficacement la production qui, tant à Aubusson qu’à Felletin, est dès lors clairement authentifiée et encadrée. Ces dispositifs sont confirmés et amplifiés en 1730. Les lettres patentes du 28 mai 1732 qui promulguent un nouveau règlement, concrétisent les espoirs des tapissiers. Le XVIIIe siècle, jusqu’à la Révolution, constitue, avec des peintres de grand renom et des tapissiers avisés, l’âge d’or de la tapisserie d’Aubusson, marqué par des tissages fins destinés à l’exportation. Un décret de l’Assemblée nationale en date du 27 septembre 1791 met un terme à la Manufacture royale d’Aubusson (ainsi qu’à celle de Felletin). Mais la tapisserie, une fois encore, parviendra à renaître au XIXe siècle.


Robert Guinot
journaliste et écrivain
Source: Commémorations Collection 2014

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