source : https://francearchives.fr/fr/pages_histoire/39850


Auteur du texte : Charette de La Contrie, Hervé de

Recueil 2004

Pages d’histoire.
Jusqu’en 2018, la Mission aux Commémorations nationales a dressé chaque année la liste des anniversaires à célébrer au nom du ministère de la Culture (cinquantenaires et centenaires). Cette liste était validée par le Haut comité des Commémorations nationales, institué par arrêté du 23 septembre 1998, qui conseillait le ministre de la Culture dans la définition des objectifs et des orientations de la politique des célébrations nationales. Vous trouverez dans cette rubrique les notices et recueils des commémorations de 1999 à 2018.

« Je viens saluer ce grand Français qui a su conserver les traditions ancestrales du Maroc tout en y introduisant la modernité » (Mohamed V)

Louis, Hubert Gonzalve Lyautey Nancy, 17 novembre 1854 – Thorey (Meurthe-et-Moselle), 27 juillet 1934
Le Maréchal Lyautey
Philipe Alexis de Laszio, huile sur toile – 1929
Musée du quai Branly – © RMN / Arnaudet

Personnage inattendu, Lyautey a fait de sa vie une aventure à la fois personnelle et indissociable d’une période de l’histoire de France elle-même exceptionnelle. Humiliée par la défaite de 1870, la France se cherche un nouveau destin. Elle le trouvera dans l’affermissement progressif de la République, d’une crise à l’autre, de l’affaire Dreyfus à la question des congrégations, en passant par le boulangisme et le scandale de Panama. Mais dans le même temps, la France se lance dans l’aventure coloniale malgré l’opposition d’une partie de l’opinion et de la grande majorité des cadres de l’armée qui n’a d’yeux que pour la reconquête de l’Alsace-Moselle. Grâce au courage de quelques-uns, s’ouvre l’une des pages les plus riches, les plus intenses et les plus controversées de notre histoire : la colonisation et la constitution de l’Empire colonial, célébré en grande pompe lors de l’exposition internationale de 1931, organisée par l’un de ses plus illustres promoteurs, Hubert Lyautey, maréchal de France.

Homme de passion et d’action qui « se ronge et se corrompt hors de l’action productrice », Lyautey apparaît comme l’un des grands artisans d’une œuvre colonisatrice, certes violente et parfois tragique, mais empreinte, sous son influence, d’un humanisme sincère et d’un réel souci de développement des peuples.

Il restera dans les mémoires comme « l’homme du Maroc », sans aucun doute l’œuvre la plus remarquable de l’histoire colonisatrice européenne. L’Afrique du Nord est très tôt pour lui une véritable passion, depuis ce voyage qu’il effectue en Algérie à sa sortie de l’école de Saint-Cyr. Il y retourne peu de temps après, lorsque, affecté au 2e Hussard, son régiment est muté à Oran. Jugeant durement l’administration coloniale, il observe que « tant que nous ne reviendrons pas à un système plus civilisé (…), les insurrections se renouvelleront » ; il n’a alors que 27 ans.

Là-bas, il multiplie les contacts avec la population. Il apprend l’arabe et se passionne pour l’Islam. Fuyant la routine des garnisons, Lyautey embrasse résolument la carrière coloniale, alors méprisée par toute la hiérarchie militaire. Sa passion le pousse d’abord à Hanoi puis à Madagascar où, sous les ordres de Joseph Gallieni, il entreprend son œuvre de bâtisseur et d’administrateur. C’est donc un homme à l’expérience inégalée qui est nommé résident général au Maroc en 1912. La tâche s’avère difficile : le pays n’est pas encore pacifié et la population reste hostile à la France. Mais, renversant les logiques de son temps, Lyautey adopte une démarche originale : nommé pour asseoir la domination française sur le tout nouveau protectorat, il s’attache à restaurer l’autorité de la monarchie marocaine, reconstruire l’État du Maroc et le doter de structures politiques et économiques modernes. De l’instruction publique à l’exploitation des mines de phosphate en passant par le chemin de fer et le port de Casablanca, le pays en sera, 15 ans après, transformé de fond en comble. Aussi est-ce une foule nombreuse et émue qui accompagne Lyautey lors de son départ définitif pour la France le 10 octobre 1925. Chargé alors d’organiser l’Exposition coloniale internationale de 1931, le maréchal reçoit l’hommage du futur Mohamed V en ces termes : « Je viens saluer ce grand Français qui a su conserver les traditions ancestrales du Maroc tout en y introduisant la modernité ». De là naîtront des liens indissolubles entre la France et la monarchie marocaine.

Homme libre et fin lettré, ouvert, de tempérament généreux et moderniste, Lyautey accompagnera naturellement les mouvements de la pensée et des mentalités dans la France de ce début de XXe siècle. D’origine aristocratique par sa mère, le jeune Lyautey affiche d’abord des opinions profondément monarchistes avant de s’en éloigner pour servir fidèlement la République. Élevé dans un catholicisme traditionaliste, Lyautey abandonne bientôt toute référence à l’Église et professe des convictions humanistes fondées sur le respect des croyances de chacun. Militaire à la culture classique, il adoptera vite une position très « progressiste » qu’il exprimera dans un article retentissant intitulé Du rôle social de l’officier dans le service universel où il souligne la mission que doit jouer l’armée dans l’éducation des jeunes. En pleine tourmente antisémite, Lyautey reste sceptique face aux accusations dont est victime le capitaine Dreyfus et discerne à cette occasion « la pression de la soi-disant opinion de la foule ». Déçu par son expérience en tant que ministre de la Guerre où il n’a pas été en mesure d’imposer ses idées, il aura su pressentir les conflits futurs issus du traité de Versailles, fruit selon lui « de tous les emballements irréfléchis ». Tel est Hubert Lyautey, soldat exceptionnel, patriote passionné, colonisateur de génie. Il restera l’une des grandes figures de notre histoire contemporaine.


Hervé de Charette de La Contrie
membre du Conseil d’État
ancien ministre
maire de Saint-Florent-le-Vieil
Source: Commemorations Collection 2004

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