Titre : Le miracle capétien / sous la dir. de Stéphane Rials Éditeur : Perrin Date d’édition : 1987 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k48089113


PROLOGUE (pages 9 – 18)
Stéphane RIALS

« On sera frappé par le nombre, sans exemple ailleurs, des très grands rois. Tous les Capétiens directs jusqu’aux fils de Philippe le Bel, c’est-à-dire pendant plus de trois cents ans, sont de grande race »

Le 27 octobre 1873, dans sa fameuse lettre à Chesnelong qui devait fermer la voie à une troisième restauration monarchique qui n ‘eût pas été conforme à la tradition, le comte de Chambord — Henri V pour ses fidèles —, ultime rejeton de la branche aînée des Bourbons, écrivait : « La France ne peut pas périr, car le Christ aime encore ses Francs ». Il y a un peu plus d’un siècle, un tel propos se heurtait sans doute déjà au scepticisme de larges couches de la population. Mais il y avait certainement alors des millions de catholiques français pour comprendre ce que voulait dire le prince exilé. Infiniment plus, à l’évidence, que pour pénétrer le sens de la terrible question, identique en son fond, du pape Jean-Paul II, débarquant en France il y a quelques années : « France, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? »

Un monde de sensibilités englouties rend aujourd’hui difficile l’intelligence de ce que la formule « miracle capétien » aurait évoqué pour nombre de Français d’autrefois. L’homme cultivé du XVè siècle ou le royaliste fidèle du xixè n’aurait pas hésité sur le sens d’un tel miracle : le miracle français, le miracle de la monarchie française depuis Clovis, et en fin de compte le miracle des huit siècles capétiens, de cette « sainte et sacrée lignie » (Golein), n ‘est autre — ainsi pensait-on — que celui des Gesta Dei per Francos, de l’action providentielle de Dieu par les Francs. Ce feuilleton merveilleux avait ses héros majeurs : Clovis, saint Louis, Jeanne d’Arc… Il connaissait de perpétuels rebondissements : le vœu de Louis XIII — qui donne à nouveau lieu à des processions le 15 août en l’honneur de la Vierge Matie — ou les apparitions à Marguerite-Marie. Il manifestait l’irruption du surnaturel dans l’ordre naturel, d’abord par le miracle fondateur de la Sainte-Ampoule consommé à nouveau par le sacre au début de chaque règne, également par mille traits sacrés et miraculeux dont les auteurs du couchant du Moyen Age, notamment à partir du Traité du sacre de Jean Golein, ne se lassaient pas de faire l’inventaire.

Il ne fait pas de doute que l’extension de l’efficace du miracle était diversement appréciée. Léon Bloy, à la fin du siècle dernier, nous en livre une version extrême et dont l’orthodoxie est sujette à caution : « C’est surtout pour la France, écrivait le bouillant Périgourdin, que Jésus a sué sang et eau (.,.J, parce que la France est la fille aînée de son Eglise, parce qu’elle est (…) la seule dont il ait besoin, la seule capable de l’outrager ou de le glorifier comme il lui convient de l’être, la non pareille dont il souffre tout, dont il attend tout et qu’il a tellement pénétrée de Lui, qu’elle ne peut faire un geste sans trahir un dessein divin (…). L’histoire de France est quelque chose comme le Nouveau Testament continué (…). La France est le SECRET de Jésus, le secret profond qu’il ne communiqua pas à ses disciples et qu’il voulut que les peuples devinassent. » Sans aller aussi loin, la conviction commune fut longtemps que le roi de France — thaumaturge qui guérissait les écrouelles — était, plus que tout autre prince, « roy tres crestien, roy par miracle consacré, roy espirituel et sacerdotal » (Gerson). Que la France,  » Fille aînée de l’Eglise », était un nouveau « peuple élu », un nouvel Israël et que la monarchie capétienne était vraiment la Renovatio regni Juda, le renouvellement du royaume de Juda ; ce qu’ atteste au plus haut point, dans son ordonnancement et sa symbolique, la cérémonie du sacre.

Bien qu’officiellement l’Eglise n’ait jamais admis d’autre doctrine que celle du droit divin in abstracto — aux termes de laquelle c’est le pouvoir en général qui est de droit divin —, la doctrine du droit divin in concreto a tendu à prévaloir en France à partir du XIVe et surtout du xvie siècle. Alors ce n’est plus seulement le pouvoir  en soi, ni même le régime monarchique en général qui furent considérés comme de droit divin ; on fut de plus en plus persuadé que Dieu choisissait la personne du roi par le truchement de la règle coutumière de succession. Dans un tel climat, les virtualités de la riche formule du juriste méridional Jean de Terrevermeille  (début xvè) — Providentia consuetudinis — ressortent en toute clarté. La providence de la coutume régissant la dévolution de la Couronne mérite d’être dite telle à deux égards : d’une part une coutume de cette sorte, qui écarte toute incertitude sur la désignation du Prince, est bien providentielle ; mais d’autre part, par le truchement de la désignation statutaire, le roi du Ciel choisit bien la personne du roi terrestre qui, par essence, peut bien être dit rex christianissimus. La royauté française, dès lors, n ‘est plus un régime : c’est, ainsi qu’on commence à le dire au XIVè siècle, une religion.


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Pourtant, au terme des quelques siècles de sécularisation qu’il est convenu de baptiser « modernité », l' »apologétique capétienne — apologétique toute scientifique au demeurant — ne peut plus, si elle veut franchir les barbacanes qui entourent et protègent l’opinion dominante et toucher le public, emprunter principalement les voies de l’« agiographie » royale. Certes, le charme séculaire de la monarchie » — selon la belle expression de Jaurès — opère toujours. La symbolique capétienne, comme les monuments de toute nature légués par un passé glorieux, fait toujours vibrer la corde sensible de la nostalgie. Mais les grilles d’analyse d’un monde saturé de religion, « enchanté »au sens propre et spontanément vertical, et celles d’une époque désertée par le vrai sacré et de plus en plus horizontale et désenchantée, ne sauraient être les mêmes. Aussi bien, par « miracle capétien », renverra-t-on plus volontiers aujourd’hui au caractère exceptionnel — tout humainement exceptionnel —de l’expérience royale française.

La durée, tout d’abord, frappe notre temps. Sans doute, dans toute la mesure où ce dernier valorise le changement, la grandeur intrinsèque de la durée lui échappe-t-elle un peu. Mais il discerne bien malgré tout, prenant parfois quelque recul par rapport à sa propre et vaine fébrilité, la majesté d’un quasi- millenium (en s’en tenant aux seuls Capétiens) dont la continuité n ‘a pas été immobilisme. Capétiens directs, Valois et Bourbons ont exercé, grâce à l’efficacité des lois fondamentales du royaume, peu à peu découvertes ou mises au point, la dignité royale pendant plus de huit cents ans. En aval, la Restauration des aînés puis l’usurpation des Orléans couvrent encore une partie du XIXè siècle. En amont, Hugues Capet, en 987, n ‘est pas le premier roi de sa lignée à monter sur le trône : d’autres Robertiens — ainsi appelle-t-on les ancêtres des Capétiens — ont accédé à la royauté. D’ailleurs, outre le fait que le sang capétien charriera une part non négligeable de sang carolingien, Hugues et ses successeurs immédiats placeront leurs pas dans les traces des princes de la seconde race et l’historiographie,
forgeant les représentations et amorçant une véritable histoire nationale, marquera autant qu’elle le pourra cette continuité.

On s’étonne, sur une telle période, de la qualité d’ensemble des princes capétiens. Toutes les grandes biographies royales qui semblent passionner nos contemporains finissent par réhabiliter ceux que l’opinion jugeait le plus sévèrement. Sachons raison garder : quand on vit des années avec son sujet — fût-ils souverain —, il est bien rare qu’on ne sorte pas d’une telle cohabitation plein d’indulgence et de compréhension à son endroit. Mais, même en faisant la part des choses, comment ne pas être saisi par l’absence presque complète de mauvais rois et le faible nombre de princes inégaux à leur tâche au regard de circonstances parfois très ingrates. Sur trente-six Capétiens, de Hugues Capet à Charles X, on émettra bien sûr des réserves sur Louis X le Hutin (1314-1316) ou François II (1559-1560) — mais ils sont morts jeunes et leur règne a été court — ou encore sur Charles IX (1560-1574) et peut-être Charles VIII (1483-1498). Mais on devra constater que le règne de Charles VI — obscurci par une folie particulièrement tragique — avait fort bien commencé. On admirera Louis XIII qui, au rebours de certaines inclinations, sut défendre le grand cardinal de Richelieu contre toutes les intrigues. On saura discerner la vraie grandeur, au moins morale, d’un Louis XVI ou d’un Charles X, même s’il eût fallu un Louis XIV pour faire face à la bourrasque révolutionnaire qui les a emportés l’un et l’autre et, avec eux, la monarchie des lys. Surtout, on imputera à tous les autres plus de qualités que de défauts et on sera frappé par le nombre, sans exemple ailleurs, des très grands rois. Tous les Capétiens directs jusqu’aux fils de Philippe le Bel, c’est-à-dire pendant plus de trois cents ans, sont de grande race, à commencer par Hugues Capet lui-même. A des titres divers, certains nous éblouissent — au premier chef Philippe Auguste ou saint Louis. Mais chez tous, on admirera une « souplesse tenace » sans laquelle la France ne serait pas. Par la suite, est-il besoin de s’attarder sur les exceptionnelles personnalités de Charles V le Sage, de Charles VII, de Louis XI, de Henri IV ou de Louis XIV, qui font injustement pâlir les réels mérites de tous les autres ? Bref, il faut en finir — la meilleure historiographie contemporaine nous y invite — avec toutes les « légendes noires » : la plupart des Capétiens n ‘ont pas trop mal correspondu au modèle — certes évolutif — du roi, si prégnant à l’esprit de nos aïeux . Osons l’écrire au vu d’une telle galerie : les lois de la génétique, associées aux contraintes d’une éducation singulière, semblent souvent moins hasardeuses que les techniques de l’élection dans le choix d’hommes bien adaptés à leur tâche…

Cette tâche, ce fut d’abord, tout simplement, la France. La France n ‘a sans doute pas le caractère de nécessité éternelle et transcendante que lui prêtait Léon Bloy (supra). Mais c’est tout de même une belle et grande chose. Les presque « quarante rois », en presque « mille ans », ont bien « fait la France ». Ils ont été les patients ouvriers d’un pays singulier qui aurait pu ne pas être ou être autre mais qui, étant, a su accéder à l’universel. On sait bien aujourd’hui que nulle fatalité d’aucune sorte — géographique, ethnique, linguistique ou autre — ne portait la France en ses flancs. Le « pré carré » a bien plutôt résulté du labeur patient, tenace, modeste, d’une dynastie terrienne de superbes rois paysans. Voyez Hugues, le fondateur éponyme : il s’écarte des chimères carolingiennes, il bannit toute nostalgie d’empire universel, il ancre la France à l’Ouest, retrouvant en gros, plus ou moins inconsciemment, les anciennes limites de la Gaule. Voyez ces premiers Capétiens, si faibles, plus faibles à tous égards que les derniers Carolingiens du fait de l’amplification du processus de dissociation politique qui travaille l’Occident : forts de la  dignité royale, ils tiennent ban, ils font face à plus puissants qu’eux, ils conquièrent patiemment leur indépendance, envers l’Empereur et le pape à l’extérieur et sur les grands à l’intérieur ; et Philippe Auguste finit, à Bouvines, en 1214, par étayer la suprématie de droit du roi de France d’une indispensable supériorité de fait. Voyez encore le patient grignotage qui, en plusieurs siècles, va substituer le moderne « hexagone » — définitif, en dépit des guerres sanglantes de la Révolution et de l’Empire — au pentagone médiéval que bornaient l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhin. Voyez enfin la façon dont Louis XIV — au milieu de souffrances terribles, il est vrai — tassera la tenaille de la maison d’Autriche en installant son petit-fils Philippe d’Anjou sur le trône de Madrid d’où ses descendants abonneront sur l’Italie, faisant de la Méditerranée nord-occidentale une mer bourbonienne au milieu du XVIIIè siècle.

On ne cherchera pas, au principe de cette longue marche, un dessein géopolitique précis : la fermeté capétienne est mise au service de la finesse plus que de la géométrie et la notion de « frontières naturelles » est beaucoup plus tardive ; la stratégie matrimoniale relaye d’ailleurs volontiers la gloire des armes. La méthode est celle des petits pas. Seule la folle chevauchée des guerres d’Italie fait exception : mais le comptable le plus froid l’excusera peut-être, sinon à cause du panache, du moins en considération du vaste mouvement intellectuel et artistique qu’elle a suscité. De façon plus générale, la fascination des Capétiens pour la Méditerranée leur a peut-être trop longtemps masqué le déplacement du centre de gravité du monde de celle-ci à l’Atlantique. On ne verra là que le reflet du caractère terrien de leur démarche, si fructueux par ailleurs. Et on ne s ‘étonnera pas que des princes qui avaient patiemment modernisé leurs forces terrestres aient dans l’ensemble trop négligé — mais on ne peut pas tout faire — leur marine. Encore faudrait-il nuancer. L’effort en faveur des forces navales fut considérable
sous Louis XIII et Louis XIV et, après avoir marqué le pas, il culmina sous Louis XVI dont, rappelle justement M. Taillemite, « le véritable hobby (…) ne fut pas la serrurerie mais la marine et la géographie ». Il est patent que les guerres révolutionnaires et impériales ont bénéficié de la qualité de l’armée de la fin de l’Ancien Régime, sur le plan tant de l’armement que de l’encadrement. En revanche, la grande marine de Louis XVI, la meilleure que la France ait jamais eue, s’effondra dès les premiers temps de la Révolution.

Rayonnement par les armes. Rayonnement par ces surgeons que l’arbre capétien multiplia dans les pays les plus divers. La France des Bourbons rayonna aussi par les arts, encouragés avec un goût exquis, et par les lettres. Notre pays comportait trop d’illettrés à la fin du xviii è  siècle. Les universités, aidées au Moyen Age, traversaient une crise. Sans doute. Mais comment ne pas voir que — avec des faiblesses — « l’instruction obligatoire en France date de Louis XIV et non de jules Ferry », selon la formule de M. de Viguerie ? Comment passer sous silence le fait que la plupart des grands établissements scientifiques et culturels qui font, aujourd’hui encore, le renom de la France ont été créés, protégés ou encouragés par nos rois ? Et, alors que la langue française est en pleine déconfiture, comment ne pas éprouver un pincement au cœur en évoquant ce xviii è siècle où, culturellement, l’Europe était française et où les élites parlaient la langue de nos grands classiques du Rhin à l’Oural ?

La contribution capétienne à la construction de l’Etat appellerait certainement des observations nuancées au vu de ses résultats ultimes, que nous subissons aujourd’hui. De toute façon, les tendances à la concentration et à la publicisation comme à la désincarnation du pouvoir, qui semblent irrésistibles sur la longue durée qui va du xiii è au xx è siècle, dépassent de beaucoup la question des seuls Capétiens, si grands fussent-ils. Entre leurs mains, l’Etat fut une arme qui finit par se retourner contre eux. Elle leur permit de briser la féodalité et de cantonner l’Eglise, mais, dans sa vertigineuse logique de la désincarnation et de l’abstraction du pouvoir, le déploiement de l’Etat finit par éliminer ce trait, à la fois trop humain et trop divin, inassimilable par lui , d’un roi héréditaire et consacré. Ce fut le martyre de Louis XVI. 

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