source : http://journals.openedition.org/artefact/476

Le dépouillement des fonds de l’Archivo general de Palacio permet de reconstituer l’histoire de la mise en place de la fontainerie royale de la Granja de San Ildefonso et de l’arrivée des fontainiers français qui se succèdent à sa tête


Sophie Omère, « Les fontainiers français des jardins de la Granja de San Ildefonso (1721-1772) »Artefact, 4 | 2016, 259-272.


RÉSUMÉ

La diffusion des techniques et du savoir-faire est un thème fort en matière d’hydraulique. Les recherches menées sur la communauté des fontainiers français au service du roi d’Espagne Philippe V permettent d’approfondir cette problématique. Installés à la Granja de San Ildefonso, dans la Sierra de Guadarrama, les fontainiers mettent en œuvre les innovations techniques déjà appliquées à Versailles et participent activement de la mise en scène du pouvoir royal. Cette étude de cas ouvre la réflexion sur les transferts techniques vers l’Espagne.


Plan

La création de la fontainerie royale de la Granja de San Ildefonso
À la recherche d’une expertise : les fontainiers français en Espagne
La fontainerie au service du pouvoir


Premières pages

Le 16 novembre 1700, le duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, est proclamé roi d’Espagne sous le nom de Philippe V. La cérémonie d’intronisation au château de Versailles marque un tournant dans l’histoire politique espagnole avec l’instauration de la dynastie des Bourbons après presque deux siècles de règne de la maison de Habsbourg. Cette accession au pouvoir, rendue possible par le testament de Charles II d’Espagne qui désigne Philippe d’Anjou comme son héritier universel, est alors vivement contestée par les autres puissances européennes qui jugent que le trône devrait naturellement revenir au fils de l’empereur Léopold Ier. S’ensuit une longue guerre qui ne se conclut qu’en 1713 par la ratification du traité d’Utrecht.

L’histoire de l’installation au pouvoir de Philippe V est parfaitement connue. Elle a été analysée sous plusieurs angles. Les travaux qui intéressent particulièrement notre étude portent sur les réformes menées par le roi et les moyens humains sur lesquels il s’appuie pour les mettre en œuvre. Durant les premières années du règne, le jeune roi s’entoure de conseillers français qui l’accompagnent dans son voyage de Versailles à Madrid. Dans sa thèse de doctorat, Catherine Désos dresse le portrait de ces Français installés dans les hautes sphères du pouvoir au début du règne et analyse leur rôle, majeur dans les changements profonds de la politique espagnole. Plusieurs secteurs sont ainsi réformés : l’administration, les finances ou encore les armées. Le champ culturel ne fait pas exception. Les historiens se sont donc penchés sur la question des mutations et évolutions touchant au domaine artistique et culturel. Yves Bottineau fournit une somme exceptionnelle, qui fait encore autorité, sur l’art de cour de Philippe V, soulignant les divers courants et influences que les arts subissent tout au long du règne. La question des transferts culturels est donc une problématique déjà bien connue et étudiée par les chercheurs, celle des transferts techniques l’est cependant beaucoup moins.

L’analyse du contexte de création des jardins du palais de la Granja de San Ildefonso et l’étude de sa fontainerie permettent d’élargir la question des transferts à l’étude de l’histoire des techniques. Le champ de recherche des transferts technologiques dans l’hydraulique a principalement été exploré entre l’Italie et la France, mais aussi entre l’Europe du Nord et la France. Pendant la Renaissance, les Italiens sont les grands spécialistes de la fontainerie. Ils diffusent leur art et technique à travers l’Europe. Sous le règne d’Henri IV, des hydrauliciens florentins attirés à la cour de France s’y installent pour diriger les travaux afférant aux fontaines. La période suivante est marquée par des échanges entre l’Europe du Nord et la France dans le domaine des ouvrages hydrauliques de type canaux, digues, barrages et ponts. Ces transferts s’instaurent en France dans le cadre d’une législation spéciale pour l’assèchement des marais, concomitante à la réalisation d’opérations de dessiccation dont la direction est confiée à des ingénieurs hollandais.

Tandis que l’hydraulique versaillaise au xviie siècle s’appuie sur une tradition de fontainerie déjà bien ancrée en France depuis le Moyen Âge, elle est, elle aussi, le fruit de plusieurs transferts technologiques d’horizons divers : d’un côté, l’Italie, avec en particulier l’influence florentine pour son goût de la mise en scène de la composition du jardin avec ses fontaines, et, de l’autre, le monde minier wallon et germanique avec sa machinerie. Qu’en est-il de l’hydraulique espagnole à l’arrivée de Philippe V au tout début du xviiie siècle ?

Dans l’historiographie espagnole, les études menées par Nicolás García Tapia montrent qu’il existe déjà, aux xvie et xviie siècles une tradition d’utilisation de la mécanique hydraulique en Espagne. L’artificio de Juanelo, une machine construite pour élever les eaux du Tage à Tolède vers 1530, ou la machine élévatoire des eaux du Pisuerga, conçue par Zubiaurre pour alimenter les jardins du palais du duc de Lerma à Valladolid au début du xviie siècle, sont autant de témoignages de l’existence d’inventeurs sur le territoire ibérique. Dans son analyse du manuscrit Los veintiún libros de los ingenios y de las máquinas, García Tapia, outre qu’il propose de l’attribuer à Pedro Juan de Lastanosa, aborde le thème de sa réception. Avant d’intégrer, en 1771, la Biblioteca Real, le manuscrit a appartenu à des ingénieurs et architectes, notamment à Juan Gómez de Mora et à Teodoro Ardemans qui considérait l’auteur comme l’égal des théoriciens Vitruve ou Alberti. Connu et probablement utilisé par les architectes, l’ouvrage traitait de sujets variés tels que les réservoirs, bassins, canaux, barrages, digues, moulins et machines hydrauliques incluant les ponts et les ports. García Tapia ajoute, sans plus de précision, que les architectes et fontainiers royaux mettent en application ces préceptes dans leurs travaux. D’autres études plus récentes portent sur le système d’approvisionnement en eau de la ville de Séville et, notamment, l’analyse de l’évolution des caños de Carmona au xviiie siècle. À l’arrivée de Philippe V, l’Espagne, s’appuyant sur une base solide de connaissances, est donc prête à s’approprier les savoir-faire techniques déjà maîtrisés pour l’essentiel et à les intégrer sur le chantier de la Granja de San Ildefonso.

Dans le domaine de l’art de la fontainerie, rappelons qu’à l’époque, les jardins du château de Versailles imaginés par le jardinier André Le Nôtre sont érigés en modèle et ce, très tôt après leur création. L’exploit, accompli par les ingénieurs et mathématiciens français, de conduire les eaux de diverses sources (détournement des eaux de la Bièvre, pompage des eaux de la Seine, captage et création d’étangs, etc.) au domaine royal de Versailles, émerveille toute l’Europe. Les maîtres fontainiers n’ont probablement jamais bénéficié de la renommée des jardiniers, ingénieurs hydrauliciens ou architectes œuvrant à leurs côtés dans les jardins. Cependant, leur rôle ne se limitait pas au simple entretien des infrastructures d’adduction. Ils prenaient sans doute également part à la conception de la fontainerie. Il convient donc d’apporter des précisions sur ce métier peu connu et son rôle dans l’histoire des techniques au xviiie siècle.

Les descriptions littéraires des jardins de Versailles et leur diffusion renforcent la renommée de cette compétence spécifiquement française qui devient dès lors très recherchée. Dans le cas qui nous occupe, les sources d’inspiration de la Granja de San Ildefonso sont à rechercher du côté du domaine royal de Marly, à la fois dans son concept de création, un lieu de retraite pour le roi loin de l’étiquette de la cour, et dans sa réalisation, la plupart des sculpteurs envoyés en Espagne ayant travaillé sur le chantier de Marly.

La place de choix accordée aux jeux d’eau et à leur diversité (miroirs d’eau, cascades, jets en lance, bouillons, etc.) participe de cette réputation et permet de mieux comprendre le contexte dans lequel le roi Philippe V choisit d’avoir recours à des fontainiers d’origine française pour mener à bien son grand œuvre à la Granja de San Ildefonso.

Pour examiner la question des transferts techniques vers l’Espagne, il nous semble important de présenter, pour commencer, le contexte de l’arrivée des artistes français à la cour de Philippe V et d’insister sur la mise en place d’une organisation hiérarchisée avec la création d’un service dédié aux fontaines. Notre analyse se concentre ensuite sur les différents savoir-faire techniques utilisés dans les jardins de la Granja et leurs origines. La partie suivante est consacrée à l’utilisation de ces techniques comme représentation du pouvoir. Il est à noter que cet article n’a pas vocation à répondre précisément à toutes les questions développées par ce sujet. Il pose des jalons et précise les pistes de réflexion à explorer, toujours en cours de recherche.


La création de la fontainerie royale de la Granja de San Ildefonso

Le palais et les jardins de la Granja de San Ildefonso, près de Ségovie, dans la Sierra de Guadarrama, sont construits selon le souhait du roi Philippe V. Il découvre les monts de Valsaín, situés sur le versant nord de la Sierra, lors de parties de chasse et choisit d’y implanter son palais, tant il est émerveillé par le paysage (ill. 5). L’occupation du site trouve ses origines dès le milieu du xve siècle lorsqu’Henri IV d’Espagne décide d’y établir un ermitage dédié à saint Ildephonse, archevêque de Tolède de la première moitié du viie siècle, auquel il voue un culte fervent. Le site est ensuite occupé par une congrégation de moines hiéronymites du monastère du Parral installé à Ségovie. Aucune installation hydraulique ne semble exister à cette époque.

Figure 5 – Perspective de la Carrera de los caballos, Ségovie, La Granja de San Ildefonso
Sophie Omère

La construction du palais et des jardins de la Granja reflète les origines du roi et son éducation reçue à la cour versaillaise. Le projet du palais est d’abord confié à l’architecte espagnol Teodoro Ardemans, tandis que la réalisation des jardins est placée sous la direction d’une équipe française. Dans son ouvrage de référence, Yves Bottineau analyse les raisons pour lesquelles architectes, peintres et sculpteurs français sont envoyés en Espagne à la demande du souverain. Le manque de grands maîtres sur place et les coutumes esthétiques appréciées par le roi et son entourage encouragent l’arrivée d’artistes français à la cour d’Espagne dès l’installation de la nouvelle cour. Dans le domaine le mieux connu, celui de la sculpture, Jeanne Digard mène une intéressante étude sur la collection de sculptures des jardins de la Granja de San Ildefonso en 1933. Elle analyse l’iconographie et la symbolique du programme sculpté de ces jardins tout en évoquant le travail et le parcours de leurs auteurs, choisis par l’Académie royale de peinture et de sculpture, institution française qui avait été chargée par Philippe V de désigner des artistes pour sa cour. Des autorisations de s’établir à l’étranger sont alors signées par le duc d’Antin qui dirige l’administration des Bâtiments du roi. Les artistes, pour certains, se rendent en Espagne dans un cadre bien défini pour une durée limitée ; d’autres décident de s’y installer définitivement. Les chantiers d’envergure menés par le roi comme celui des jardins de la Granja de San Ildefonso sont des exemples éclatants de travaux dirigés par des Français. L’architecte René Carlier, élève du premier architecte de Louis XIV, Robert de Cotte, et le jardinier Étienne Boutelou sont en charge du dessin des jardins. Leurs activités et réalisations avant leur installation en Espagne sont peu documentées. Le terrassement et la direction des travaux sont conduits par l’ingénieur militaire Étienne Marchand. Une équipe de sculpteurs est spécialement missionnée pour la réalisation des groupes sculptés et des fontaines. La création du réseau hydraulique est, elle aussi, mise en œuvre par des fontainiers français. Le réseau se constitue progressivement au gré des achats et acquisitions de nouveaux terrains par le roi. Initié en 1721, il se poursuit jusqu’en 1743 avec la construction des jeux d’eau de la fontaine des Baños de Diana (ill. 6) dont l’achèvement date de 1745.

Figure 6 – Los Baños de Diana, Ségovie, La Granja de San Ildefonso
Sophie Omère

Le dépouillement des fonds de l’Archivo general de Palacio permet de reconstituer l’histoire de la mise en place de la fontainerie royale de la Granja de San Ildefonso et de l’arrivée des fontainiers français qui se succèdent à sa tête. L’Archivo general de Palacio a été créé en 1814 avec pour objectif de recueillir, classer et conserver tous les documents produits par les différents départements et institutions chargés du gouvernement ou de l’administration de la Maison royale et du patrimoine de la Couronne. Les fonds documentaires dépouillés appartiennent aux sections Administraciones patrimoniales et Personal.

Le principe de fonctionnement du système hydraulique des jardins de la Granja repose sur la présence d’un réservoir, el Mar, situé sur le point culminant du jardin à près de 1 250 mètres d’altitude et d’une capacité de plus de 215 000 m3. Huit autres réservoirs, disséminés aux quatre coins du jardin et installés à des hauteurs différentes, complètent l’alimentation en eau des fontaines. Leur emplacement permet d’obtenir les pressions adéquates pour bénéficier de la hauteur désirée pour chaque jet d’eau. Les jardins comptent au total une vingtaine de fontaines et un canal, la Ría, dans lequel se déversent les eaux d’une partie des fontaines. Chaque fontaine est dotée d’une chambre de vannes destinées à recevoir les clefs d’ouverture des jeux d’eau. S’ajoute à cela, pour la plupart des fontaines, l’existence de clés destinées à réguler la portée des jets d’eau obliques. Tant pour les réservoirs que pour les fontaines, le système de vidange est actionné par une décharge de fond, dont l’ouverture est bouchée d’une soupape. La circulation des eaux dans les bassins est protégée des impuretés et corps étrangers par une armature de feuilles de plomb perforées servant de filtre. Les conduites principales sont dotées d’un système de ventilation.

L’ensemble de ce système hydraulique a été conçu et entretenu par la fontainerie royale. La première mention de la présence d’un fontainier sur le chantier de la Granja de San Ildefonso apparaît dans la comptabilité des « travaux des Jardins Royaux » de mars 1721. À la date du 15 mars, arrive sur le chantier un certain François Dorléans, présenté comme « fontainier qui se doit de conduire la formation de la tuyauterie et des fontaines de ces dits travaux ». Aucun document dans les archives consultées ne nous a permis de définir ou d’émettre quelque hypothèse plus précise concernant ses origines.

Le chantier de fontainerie se met alors progressivement en place sous le contrôle d’un premier fontainier (fontanero mayor) et de son second (ayudante de fontanero), tous deux français. François Dorléans et Antoine Chapotto forment le premier tandem.

La comptabilité fait par ailleurs apparaître la présence de plusieurs Français dans l’équipe de fontainerie à laquelle viennent se joindre des Espagnols. Leur nombre varie sur la période. Le dépouillement effectué a permis de connaître la composition de la fontainerie sur une cinquantaine d’années et de dresser un tableau des employés sur la période étudiée. Il est complexe de déterminer avec précision les nationalités des employés de la fontainerie, certains noms étant traduits en espagnol. Jusqu’en 1760, la direction de la fontainerie est assurée par deux Français, le premier fontainier et son aide. Parmi les fontainiers « ordinaires », seulement deux sont identifiés comme Français. Le dernier d’entre eux s’éteint en 1735.

À la mort des premiers fontainiers « en chef », d’autres fontainiers de nationalité française sont appelés, tour à tour, à diriger le chantier. Cette situation perdure jusqu’au décès de François Guillaume Desjardins, qui intervient le 27 juin 1772, après trente-quatre ans à la tête de l’office.

L’analyse de la suppression du poste de premier fontainier à San Ildefonso donne quelques clefs pour comprendre les raisons prévalant au recrutement des Français.

À la mort de Desjardins, nous savons que c’est un Espagnol, le premier oficial Lorenzo Sanchez, qui obtient le titre de premier fontainier de San Ildefonso. Une note rédigée après sa mort en 1790 explique les conditions de sa nomination : « à la mort de François Desjardins en 1772, Sa Majesté avait ordonné de supprimer la place de premier fontainier puisque l’on ne pensait pas augmenter les nouveaux jeux d’eau dans les fontaines du jardin et que pour conserver en bon état celles existantes il suffisait qu’en soit chargé Lorenzo Sanchez. » Cette note permet déjà de retenir la différence essentielle entre le processus de création (formulé sous le terme d’« augmentation » ici) des effets d’eau et les interventions d’entretien. Ce sont deux opérations nécessaires dans le jardin mais qui ne supposent pas les mêmes connaissances en matière de fontainerie. « Ces oficiales n’ont pas la capacité d’inventer de nouvelles fontaines, je les trouve capable de par leur grande expérience pratique de maintenir ce qui existe en bon état », comme le rappelle l’intendant Cavallero. La question de l’invention de la fontaine, qui revient à plusieurs reprises dans les archives, est un élément essentiel pour comprendre le rôle des fontainiers français en Espagne. Rappelons que la commande de la dernière fontaine créée à la Granja est passée en octobre 1737. Le gros œuvre et le système de jeux d’eau sont achevés dès 1743, mais ce n’est qu’en 1745 qu’elle est pleinement terminée et mise en fonctionnement.

Après avoir rapidement évoqué la composition de la fontainerie dirigée par les Français, il convient maintenant d’aborder le sujet du point de vue des techniques et des savoir-faire.

 


À la recherche d’une expertise : les fontainiers français en Espagne

https://journals.openedition.org/artefact/476#tocto1n2


Sophie Omère
Historienne de l’art, Sophie Omère est actuellement conservatrice des monuments historiques à la DRAC Auvergne Rhône-Alpes. Elle a collaboré à trois ouvrages parus dans la collection « Patrimoines pour demain » (Éditions La passe du vent) en 2013 et 2015. Doctorante en histoire des techniques à l’EHESS depuis décembre 2013, elle s’intéresse au métier de fontainier et aux transferts techniques entre la France et l’Espagne au xviiie siècle.

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