via Liberation

par Serge ELMALAN
publié le 19 avril 2000 à 23h58
Serge Elmalan, brésilien, est journaliste et écrivain.

Il y a, depuis le début et tout au long de l’histoire brésilienne, en arrière plan, une «tentation française».

Dans la série des grandes découvertes du XVIe siècle, si les pages de l’histoire transatlantique écrites dans les «Amériques» par l’Espagne et le Portugal ne sont pas les moins connues, ni les moins violentes, il y a, depuis le début et tout au long de l’histoire brésilienne, en arrière plan, une «tentation française».

Echouée à deux reprises, étrangement moins connue que celles qui furent entreprises au Canada et en Floride, les tentatives françaises de colonisation du Brésil sont pourtant à l’origine de relations profondes nouées avec le pays de Macounaïma, ce «héros sans caractère» du livre de Mario de Andrade, devenu film, qui symbolise la quête d’identité des Brésiliens.

Jouissant curieusement d’une excellente réputation, malgré son échec de colonisation douce à Rio avec la «France antarctique», puis dans le Maranhão avec la «France équinoxiale», ou peut-être à cause de cela, la France n’est jamais intervenue de manière brutale dans l’histoire du Brésil. Elle lui a même permis d’intégrer à son identité, bien avant les grandes immigrations, une composante européenne autre que celle de son colonisateur. Cette influence française, librement choisie et vécue, d’abord par une minorité élitiste, moins comme la figure réelle de l’autre que comme l’image idéale de soi, a paradoxalement ouvert à la majorité du pays la possibilité d’affirmer sa brasilianité.

Un paradoxe qui n’est pourtant une surprise pour personne, car, depuis toujours, les deux pays entretiennent des relations particulières.

« La France est restée très longtemps le rêve de civilisation des Brésiliens, et Rio de Janeiro, depuis l’épopée de la « France antarctique » par Villegagnon quelques années après sa découverte, a représenté celui d’une présence française sous les tropiques »,

comme le souligne Marcos Azambuja, l’ambassadeur à Paris.

Ce Brésil que les Français connaissent depuis la découverte avec Gonneville, puis l’expédition de Villegagnon en 1555, a toujours été tourné vers la France, à laquelle il pense devoir, sinon son identité, du moins une meilleure connaissance de lui-même. C’est en partie grâce à deux hommes qui accompagnaient Villegagnon, Thévet et Léry, que l’on doit les premiers témoignages sur la culture des Indiens du Brésil, vite relayés par Montaigne et Diderot, avec le mythe du «bon sauvage». Ce qui faisait dire récemment au sociologue et francophone Fernando Henrique Cardoso, actuel président du Brésil:

« Il me paraît révélateur que la première lecture raffinée du Brésil venue de l’étranger ait été faite par un Français. Peu de cultures ont autant nourri la culture brésilienne que la culture française. A partir du récit suggestif de Jean de Léry sur le rituel guerrier des Tupinambas, la France a apporté une contribution vraiment intense à la formation de l’image que la société brésilienne s’est faite d’elle-même au long de son histoire. »

Depuis longtemps, dans l’espoir de s’affranchir de la tutelle portugaise et du puissant et influent grand frère nord-américain, les Brésiliens ont regardé vers un lointain parent appelé France. Enfin, pas si lointain qu’il y paraît, puisque depuis plusieurs siècles déjà la France partage avec le Brésil sa plus longue frontière terrestre en Guyane, 650 kilomètres de forêt amazonienne.

A partir de là, au cours des siècles, la diffusion des idées françaises des Lumières aux foyers intellectuels du Minas Gerais a directement contribué au mouvement de libération de l’esclavage au Brésil, et, réciproquement, la sensibilité française du romantisme s’est constituée à partir des représentations parfois imaginaires élaborées au contact de ce pays. Même «assimilation» avec les idées positivistes d’Auguste Comte, adoptées par la première Constitution de l’Etat de Rio Grande do Sul et qui deviendront la devise du drapeau brésilien «Ordre et progrès».

La société brésilienne a en effet une stupéfiante aptitude à métamorphoser, on peut même dire à cannibaliser, ce que dans un premier temps elle reçoit. C’est sa force, depuis toujours, avec toutes les cultures et particulièrement avec la France, dans les domaines où les échanges sont nombreux, tant économiques, que scientifiques ou culturels, et où elle ne sera jamais le modèle d’un Brésil qui serait la copie. La mission artistique française de 1816, avec l’arrivée des architectes, des sculpteurs et des peintres royalistes, puis républicains, due à l’invasion du Portugal par les troupes napoléoniennes, est un repère incontournable de ces relations.

C’est aussi le cas de la fameuse Semaine d’art moderne de São Paulo en 1922, conduite par Oswaldo de Andrade, à l’origine de l’émergence du Mouvement anthropophagiste, une étonnante et véritable affirmation culturelle brésilienne, réussie en «assimilant» la culture française, avec l’aide complice d’un Blaise Cendrars fasciné par le Brésil et de Fernand Léger. Cette fascination tropicale s’empara aussi de Claudel, de Darius Milhaud, de Bernanos et de Paul Landowski, qui sculpta le Christ du Corcovado, et du Corbusier, maître à pensée d’Oscar Niemeyer. Plus près de nous, l’Ecole des hautes études en sciences sociales s’est constituée dans le creuset brésilien à partir des «Annales».

La création de la prestigieuse université de São Paulo, en 1934, répond aux même besoins. Plaque tournante des relations franco-brésiliennes, elle réunit les plus grands chercheurs français et brésiliens autour de Fernand Braudel et de Roger Bastide. Certains d’entre eux seront les professeurs de l’actuel président du Brésil. Claude Lévi-Strauss en fait également partie et y engage ses recherches du structuralisme et des «tristes tropiques».

Mais, à de rares exceptions près, c’est, contrairement aux pays lusophones, l’initiative et la dynamique de la société civile française bien autant que celles de l’Etat qui sont, dès le XVIe siècle, à l’origine des échanges entre les deux pays. L’Etat a ensuite accompagné ce mouvement qui s’est naturellement précipité.

Tournée vers les nouvelles technologies, la jeune société brésilienne aspire à jouer un rôle majeur dans un pays qui ne peut plus être celui du personnage de Macunaïma, Indien devenu blanc avant d’être métamorphosé en constellation, ou du héros d’un conte philosophique d’Antonio Callado, l’Expédition Montaigne, qui, remontant le temps, annihile l’histoire et restitue à ses premiers habitants le royaume de Pindorama, nom que les Indiens donnaient jadis à leur terre.

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