via persee.fr


Durrieu Paul. Notice sur les registres angevins en langue française conservés dans les archives de Naples. In: Mélanges d’archéologie et d’histoire, tome 3, 1883. pp. 3-33.

www.persee.fr/doc/mefr_0223-4874_1883_num_3_1_6431

 


le 27 octobre 1277, parut une ordonnance royale qui rendait obligatoire l’usage de la langue française dans une série considérable de documents.


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Les archives royales de San Severino, à Naples, renferment une très-importante suite de 378 volumes in-folio, contenant des actes administratifs qui se rapportent à la période Angevine. Cette collection, si connue et si souvent citée sous le nom de Registres Angevins, Registri Angioini, n’est, surtout en ce qui concerne les cinquante premiers volumes, qu’un recueil factice formé avec les débris d’anciens registres de la chancellerie Angevine, mutilés et démembrés dès le XVIe siècle.

Parmi ces anciens registres, il en est qui nous paraissent spécialement dignes d’être signalés à l’attention des érudits français. Ce sont ceux qui, remontant au règne de Charles Ier, offrent cette particularité remarquable d’être rédigés dans la langue que parlaient au XIIIe siècle les habitants du Nord et du Centre de la France, alors que le latin est seul en usage dans tout le reste de la collection. Quelques rares pièces en français ont été publiées isolément de côté et d’autre ; mais, chose singulière, aucun des auteurs qui se sont occupés des archives napolitaines ne nous paraît avoir signalé jusqu’ici l’existence même de ces registres écrits dans notre langue nationale.

A quelle époque a-t-on commencé à faire usage de la langue française dans le royaume de Naples? A quelle nature de documents s’appliquait cet usage? Quelle en était la raison? Combien de temps a-t-il duré? Telles sont les diverses questions que nous allons rapidement examiner dans la présente étude.

Les princes de la maison de Souabe qui régnèrent à Naples avant les Angevins faisaient transcrire, dans des registres conservés par les employés de la Chancellerie, les actes administratifs rendus en leur nom. Charles d’Anjou, appelé par le pape Clément IV à leur succéder, imita leur exemple, dès qu’il eut été investi du royaume de Sicile, avant même d’avoir entrepris la conquête de ses nouveaux états. En effet la bulle d’investiture porte la date du 28 juin 1265, et le plus ancien fragment de registre existant aujourd’hui, débute par un acte du 15 juillet 1265.

Les premiers registres transcrits par ordre de Charles Ier furent l’œuvre de clercs français. L’examen de l’écriture, écriture droite et même un peu penchée vers la gauche, excessivement fine et aiguë, avec des angles très-accentués, ressemblant de tout point aux écritures usitées en France vers la fin du règne de Saint-Louis, ne laisse aucun doute à cet égard.

Les clercs français, qui avaient vraisemblablement suivi Charles d’Anjou dans son expédition, paraissent avoir été seuls chargés de la confection des registres pendant les deux premières années du règne. Mais, en 1268, nous voyons apparaître l’écriture des scribes italiens, moins menue que la première et plutôt penchée vers la droite, dont les caractères sont bien plus arrondis et les traits beaucoup moins fins. Les deux écritures se retrouvent quelque temps côte à côte dans les mêmes registres, parfois même employées toutes les deux dans la transcription d’un seul acte. A partir de 1269, l’écriture française disparaît tout-à-fait des registres Angevins. L’écriture italienne domine dès lors exclusivement, jusqu’au moment où l’emploi de la langue française dans une certaine catégorie de registres rend de nouveau nécessaire pour quelques années l’intervention des clercs français.

D’ailleurs, qu’ils soient copiés par des Français ou par des Italiens, les actes transcrits dans les registres Angevins jusqu’en 1277 sont tous, sans aucune exception, rédigés en latin.

Cependant, s’il fallait en croire les auteurs du Syllabus membranarum ad regiae siclae archivum pertinentium, la langue française aurait été employée par la chancellerie Angevine dès les premiers temps du règne de Charles Ier. On trouve aux archives de Naples, non plus il est vrai dans la collection des Registri Angioini, mais dans la série des pièces originales détachées, désignée sous le nom d’Arche, une courte pièce en français dont voici le texte :

 » Challes. A Consalve Garsie thesaurier et à Saduc son greffier. Vous avez délivré par la main de Sierge nostre chambellanc et mestre de nostre marescalle à Berengies Dentense, por acheter un grant cheval que nous li donnons, cinquante onces; laquelle monnaie nous tous aceptons et voulons que ele soit contée en vostre raison. Donné et Naples le XVI j or de décembre de la XII Indiction « 

La date est sujette à discussion. Les auteurs du Syllabus membranarum ont cru que la XIIe indiction désignait l’année 1268, et que la pièce remontait à une époque voisine de la conquête. C est-là une erreur. La pièce doit être datée non du 16 décembre 1268, mais du 16 décembre 1283; et le Charles dont le nom figure sans aucun titre en tête de l’aete n’est pas le roi Charles Ier, mais son fils, le prince de Salerne, qui devait plus tard lui succéder et qui, en 1283, gouvernait le royaume pendant un voyage de son père en France. L’aspect seul du document prouve qu’il se rapporte à la fin du règne de Charles Ier. En outre l’acte fut donné à Naples. Or nous savons que Charles Ier pétait le 15 décembre 1268 à Trani, et, par conséquent, qu’il ne pouvait être le lendemain à Naples, tandis que le prince de Salerne passa au contraire dans la capitale du royaume tout le mois de décembre 1283 » L’acte original conservé dans la collection des Arche, loin d’inaugurer la série des documents en français existant aux archives de Naples, se trouve donc postérieur aux registres que nous, allons citer.

Il en est de même d’un autre acte également en notre langue, daté de la XIIIe indiction, qui, au lieu d’être de 1269 ou de 1270, doit être reporté à la fin de 1284, sinon même à une date plus récente encore. 

Le plus ancien document en langue française qui soit conservé à Naples porte la date de Rome, 5 février 1277. Il est transcrit dans un des registres Angevins, et transcrit par un écrivain français, tandis que tout le reste du registre, à peu de chose près, est, suivant l’usage général, l’œuvre de scribes italien.

Mais cet acte n’est encore qu’une exception due à des circonstances tout-à-fait spéciales. Il s’agit, en effet, d’une lettre adressée par le roi à Jean de Vilemaroi, son clerc et familier, qui se trouvait alors en France, pour lui ordonner d’acheter une certaine quantité d! étoffes, de ceintures, de guimpes, de chapeaux, de couvrechefs, de gants, d’épingles, d’aiguilles à lacer et autres menus objets de toilette destinés à être expédiés à la reine de Naples et à ses demoiselles. On conçoit fort bien qu’un acte de nature aussi intime, adressé à un serviteur français de rang inférieur et ne contenant qu’une série de commissions à effectuer chez les marchands de France, ait été exceptionnellement rédigé en langue française.

D’ailleurs cet exemple est unique. Tous les actes administratifs spéciaux au royaume de Naples étaient naturellement écrits en latin, et la série des actes expédiés en France, série que nous possédons presque entière depuis le commencement du règne et absolument complète depuis 1274, ne présente aucune autre exception à la règle générale. Mais cet acte du 5 février 1277, si curieux, du reste en ce qu’il nous montre quel crédit les modes françaises avaient en Italie à la fin du XIIIe siècle, nous indique déjà que la Chancellerie Angevine renfermait, à côté de scribes italiens préposés à la transcription des actes dans les registres, des écrivains français qui bientôt allaient être appelés à jouer un rôle plus important. 

En effet, quelques mois plus tard, le 27 octobre 1277, parut une ordonnance royale qui rendait obligatoire l’usage de la langue française dans une série considérable de documents.

Cette ordonnance est relative à l’organisation du Trésor royal. Antérieurement à 1277, le Trésor proprement dit se confondait avec ce que l’on appelait la Chambre, Camera. Par ce terme on désignait un ensemble de fonctionnaires auxquels était confié la centralisation et la direction suprême de l’administration financière du royaume. Ils étaient placés sous la surveillance d’un des Grands Officiers de la Couronne, le Chambrier. Parmi eux on distinguait, sans parler des notaires, des greffiers et autres employés inférieurs, d’une part les maîtres des comptes, Magistri rationales, Maîtres rationaux, chargés de vérifier la gestion des officiers royaux, de l’autre les trésoriers qui veillaient au maniement des, fonds appartenant à l’Etat, et conservés alors par la Chambre elle-même. C’était devant la Chambre que les fonctionnaires provinciaux tels que les Justiciers ou gouverneurs de province, et les Secreti, Magistri portulani et procuratores, ou fermiers des revenus publics, venaient rendre leurs comptes. C’était à elle également que ces fonctionnaires versaient l’excédant de leurs recettes, en recevant en échange une quittance de décharge délivrée au nom du roi.

L’ordonnance du 27 octobre 1277, en organisant le Trésor, en fit une sorte d’intermédiaire entre le différents comptables et la Chambre, réduite à un contrôle des finances.

Le Trésor fut installé au Château de l’Œuf, à Naples, et placé sous la garde de trois trésoriers , deux français : Guillaume Boucel, de Paris, et Pierre Boudin, d’Angers ; et un italien : RisO délia Marra, de Barletta.

Désormais ce fut aux trésoriers du Château de l’Œuf que les fonctionnaires durent remettre les sommes versées jadis à la Chambre. Et ces trésoriers devinrent responsables vis-à-vis des maîtres rationaux des sommes qui leur étaient confiées.

Au moment de chaque versement, les trésoriers délivraient à l’officier qui l’effectuait une quittance ou apodixe, signée de leurs mains et scellée de leurs trois sceaux. En échange, l’officier remettait aux trésoriers un bordereau indiquant le montant de la somme versée, bordereau qui devait être naturellement conforme à l’apodixe, et qu’on désignait sous le nom d’antapoque. […]

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