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ENGEL, Pál ; KRISTÓ, Gyula ; et KUBINYI, András. Histoire de la Hongrie médiévale. Tome II : Des Angevins aux Habsbourgs. Nouvelle édition [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 14 août 2021). Disponible sur Internet : . ISBN : 9782753531109. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4122

Présentation

Ce second tome de l’histoire de la Hongrie médiévale retrace des moments particulièrement glorieux du royaume magyar : l’apogée du pouvoir monarchique sous deux rois d’origine française, les « Angevins » Charles-Robert et Louis le Grand ; l’union avec le royaume de Bohême sous Sigismond (qui est aussi empereur du Saint-Empire) ; le gouvernement « éclairé » de Mathias, dernier roi « national ».

Hélas les difficultés des années 1490- 1520 amènent la défaite catastrophique de Mohacs mais ce livre écrit par trois des meilleurs historiens hongrois montre que la victoire turque n’a pas entraîné une rupture totale avec le passé médiéval. Bien au contraire, c’est au cours des deux derniers siècles du Moyen Âge que se façonne l’identité hongroise : alors que la mise en valeur du vaste territoire hongrois se poursuit (sans connaître une crise comparable à celles des royaumes plus occidentaux) les structures sociales se mettent en place pour longtemps, avec la toute puissance d’une quarantaine de barons formant l’aristocratie, une noblesse moyenne et inférieure nombreuse, une bourgeoisie marchande souvent étrangère, une paysannerie qui perd sa liberté au début du xvie siècle… Si l’on ajoute que ce royaume, désormais bien intégré dans la Chrétienté latine, connaît un développement rapide de la culture écrite, on comprend que la lecture de ce livre apporte une information essentielle sur cette Europe du Centre-Est trop souvent méconnue.

Avant-propos
Noël-Yves Tonnerre
p. 7-9
Texte intégral

Ces deux siècles ont joué un rôle essentiel dans l’affirmation de l’identité hongroise. L’échec des princes territoriaux marque le triomphe d’une unité territoriale suffisamment forte pour résister à la défaite de Mohács


Alors que le premier tome de l’histoire de la Hongrie médiévale couvrait quatre siècles ce second tome concerne une période nettement plus courte : 225 ans entre l’avènement de Charles-Robert de Naples en 1301 et la bataille de Mohács de 1526. C’est dire que l’historien bénéficie ici de sources documentaires incomparablement plus abondantes que pour la période précédente, c’est dire aussi que la Hongrie, désormais bien intégrée à l’Occident chrétien, est devenue une grande puissance, qu’elle a des relations étroites avec le Saint-Empire, la Papauté et l’Italie, ce qui entraîne une multiplication des sources d’informations. Le lecteur trouvera donc dans ce livre des événements majeurs qui ont marqué la mémoire collective des Européens de la fin du Moyen Âge. C’est d’abord l’extraordinaire épopée de Charles-Robert, ce descendant de la prestigieuse dynastie capétienne, arrière-petits-fils de Charles, frère de Saint Louis, qui parvient avec une énergie impitoyable à établir son pouvoir sur le royaume magyar ; c’est ensuite l’intervention de Louis Le Grand dans le royaume de Naples pour châtier la reine Jeanne accusée d’avoir participé à l’assassinat de son frère André ; c’est aussi le règne de Sigismond qui réussit à mobiliser une flamboyante armée de chevaliers de tout l’Occident chrétien contre les Turcs mais qui se fait écraser à Nicopolis en 1396. Ce drame ouvre une longue période de menaces. Le royaume magyar devient une nouvelle fois le rempart de la Chrétienté. Malgré les efforts de Jean Hunyadi et le règne brillant et fragile de Mathias Corvin les Hongrois ne parviendront pas à briser l’élan de l’expansion turque. Et cette histoire se termine par la désastreuse défaite de Mohács. Pour un peu plus de 150 ans la Hongrie va être morcelée et sa capitale soumise au pouvoir turc. Ce raccourci événementiel résume bien ce que beaucoup de Français connaissent de l’histoire hongroise. Il s’en suit bien sûr un jugement peu nuancé sur l’arrogance d’une noblesse qui a ruiné l’autorité royale et sur l’incapacité du pays à s’unir pour résister aux offensives ottomanes. La réalité fut en fait plus complexe et c’est ce que ce livre essaie de faire comprendre.

Première constatation : le pouvoir royal resta longtemps solide. Il n’y eut pas un apogée angevin et un long déclin d’un siècle et demi. Certes le xive siècle reste une période exceptionnelle. Charles-Robert et Louis le Grand ont brisé l’aristocratie traditionnelle et construit un solide état monarchique en s’appuyant sur une élite restreinte : les titulaires de dignités, appelées honores, administrant de vastes territoires à partir des châteaux royaux. Mais Sigismond sut après des débuts difficiles rétablir l’autorité du monarque. Le fils de Charles IV de Luxembourg, malgré ses origines germaniques, fut d’abord un prince hongrois, il ne négligea pas son royaume danubien et réussit à garder la main sur la majorité des châteaux. Ses successeurs ne purent le faire, c’est vrai, mais Mathias disposa encore dans la seconde moitié du xve siècle d’une des plus importantes forces militaires de son temps. La mise en place de solides lignes défensives au sud de son royaume retarda incontestablement la conquête turque. Bien sûr, la faiblesse des derniers Jagellons, Vladislas II et Louis II, est évidente mais il faut voir qu’un pays d’à peine quatre millions d’habitants pouvait difficilement triompher d’un empire turc en expansion. Seule une coalition de tout l’Occident chrétien pouvait briser l’offensive de Soliman le Magnifique or cette mobilisation n’eut jamais lieu. La responsabilité du désastre fut par conséquent collective.

Deuxième constatation : ces deux siècles ont joué un rôle essentiel dans l’affirmation de l’identité hongroise. L’échec des princes territoriaux marque le triomphe d’une unité territoriale suffisamment forte pour résister à la défaite de Mohács. Les frontières de la Hongrie médiévale sont donc très proches de celles du royaume magyar reconstitué en 1867 et la capitale qui s’impose au xve siècle est déjà Buda. Si la Hongrie ne sut garder son université, les deux siècles de la fin du Moyen Âge ont été décisifs également pour la naissance de la littérature hongroise, pour la constitution du réseau des écoles urbaines et bien sûr pour la constitution du droit hongrois avec l’ouvrage majeur d’Istvan Werbocsi, le Tripartitum. On ne peut évidemment parler de l’identité hongroise sans mentionner l’originalité sociale du pays. En Hongrie la noblesse est particulièrement nombreuse, comme en Pologne, représentant 4 à 5 % de la population, et la bourgeoisie est souvent étrangère. C’est bien au cours de cette fin du Moyen Âge que se forme la société nobiliaire avec cette distinction fondamentale entre l’aristocratie proprement dite, la haute noblesse des barons, jouant un rôle essentiel dans le gouvernement royal et la noblesse moyenne qui domine dans les Diètes. et qui défend les intérêts des multiples petits nobles réduits à la possession d’une ou de quelques tenures. Le système des ordres est donc profondément différent de celui des royaumes occidentaux : la bourgeoise est rarement convoquée aux Diètes : haut clergé, barons et moyenne noblesse monopolisent la vie politique face au pouvoir royal.

Il est évident également que le xive siècle et la première moitié du xve siècle furent une période relativement heureuse pour la Hongrie. Peu touchée par la crise que connaît l’Occident, elle continue de connaître une expansion démographique et une croissance urbaine. Ce qui frappe surtout, c’est la richesse étonnante en métaux précieux. La monarchie hongroise bénéficie d’importantes extractions de métal jaune, elle est donc assurée de revenus réguliers et peut mener une politique extérieure active. Les paysans, qui disposent d’une liberté personnelle tout en restant pour la plupart tenanciers, défrichent, améliorent leurs productions céréalières, développent l’élevage, une grande richesse de la vie rurale hongroise. Alors que les disettes se raréfient, les marchés se multiplient, ce qui permet la naissance d’un second réseau d’agglomérations, les bourgades agricoles. Dans ces agglomérations et dans les villes les artisans sont de plus en plus nombreux et se spécialisent mais leurs productions sont écoulées dans le pays même. En dépit d’un réel dynamisme économique, l’économie des villes de Hongrie reste en retard par rapport aux villes italiennes et allemandes, et c’est ce qui explique la présence des hommes d’affaires étrangers. Plus gravement, dans la seconde moitié du xve siècle le tassement de la vie économique est réel, l’essoufflement démographique est évident C’est un pays appauvri qui doit affronter la grande offensive turque de 1526.

Par-delà l’histoire événementielle, ce livre s’efforce de dresser un tableau aussi complet que possible du royaume magyar au cours des deux siècles de la fin du Moyen Âge. Les trois auteurs Gyula Kristó, Pal Engel, Andreas Kubynii représentent bien le dynamisme de l’école historique hongroise. au cours des vingt dernières années. Si les sources écrites ont été intensément exploitées, disséquées, critiquées, l’archéologie n’a pas été négligée. Et c’est un tableau très vivant de la Hongrie que l’on trouvera dans ce livre. On remarquera aussi que les historiens ont été capables de surmonter les clivages nationalistes et idéologiques qui ont marqué l’histoire de la Hongrie depuis le compromis de 1867. Au moment où la Hongrie prend toute sa place dans la communauté européenne on ne peut que saluer la maturité acquise par l’historiographie magyare. Le lecteur trouvera ici un livre exemplaire par le niveau de l’érudition et par la qualité de l’analyse critique.

La réalisation de cet ouvrage a été longue et n’a été possible que grâce au soutien permanent de l’Institut culturel hongrois de Paris et de son directeur Sandor Csernus. Qu’il en soit vivement remercié. Un grand merci aussi à Eva Toulouze qui a fourni un gros travail de traduction, à Marie Lionnet qui a relu attentivement le texte, à Lazlo Galffy, qui a toujours été disponible pour donner des conseils, au ministère de la Culture hongrois et au conseil général de Maine-et-Loire qui ont apporté leur aide financière. Puisse ce livre contribuer au renforcement des liens, déjà très vivants, entre la Hongrie et la France.


Préface
Gyula Kristó
p. 11-15
Texte intégral

Dans le processus d’européanisation, la présence de dynasties étrangères sur le trône de Hongrie n’aura pas manqué de jouer un rôle indiscutable […] la Hongrie, malgré le caractère peu développé de certains points de contact, s’inscrit dans le système formé par les pays d’Europe occidentale

En Hongrie on désigne traditionnellement sous le nom de Moyen Âge la période comprise entre 895, date d’arrivée du peuple hongrois dans le bassin des Carpates et 1526 date de la défaite de Mohács. Il est également courant de distinguer dans ce Moyen Âge, long de six cent trente et un ans, deux périodes. La première vit la dynastie nationale. des Arpads gouverner la Hongrie. La seconde vit se succéder sept souverains appartenant, à une exception près, à des dynasties étrangères. Ainsi, l’année 1301 qui vit la mort du dernier souverain de la dynastie des Arpads marque une rupture dans le cadre d’une vision traditionnellement politique de l’histoire, selon laquelle il était important de distinguer les dynasties hongroises des dynasties étrangères. Aujourd’hui, dans une nouvelle perspective historiographique, nous sommes conscients de ce que la date de 1301 n’est nullement une rupture, ni économiquement, ni socialement ; pourtant nous maintenons cette subdivision car l’analyse des processus économiques et sociaux ne fait ressortir aucune date-tournant, fiable et d’utilisation aisée, alors même que, sur le plan politique, un changement notable de dynastie présente un événement spécifique, notamment à une époque où le rôle joué par les monarques fait de l’accession au trône d’un nouveau souverain un événement non négligeable. On ne peut négliger non plus la « révolution » documentaire du xive siècle. Si les sources historiques sont toujours écrites en latin dans leur immense majorité, les documents deviennent beaucoup plus nombreux et plus diversifiés à partir du début du xive siècle. Alors que pour la période antérieure à 1301 nous disposons uniquement de dix mille documents (dont l’immense majorité, à savoir neuf mille, remonte au xiiie siècle), les deux cent vingt-cinq années suivantes sont couvertes par près de deux cent mille actes. Voilà pourquoi, alors que l’histoire hongroise des xe-xiie siècles ne peut être écrite que sur la base de sources narratives peu nombreuses, à partir du début du xiie siècle viennent s’y substituer les documents d’archives, qui deviennent de plus en plus importantes jusqu’à devenir les sources uniques de l’histoire à partir du début du xive siècle.

Parmi les sept dynasties qui se sont succédé sur le trône de Hongrie au cours de la période allant de 1301 à 1526, trois n’occupent qu’une position marginale : les Premyslides tchèques, les Wittelsbach bavarois et les Habsbourgs autrichiens. Ce sont les quatre autres qui jouent le rôle prépondérant : les Angevins, dynastie napolitaine mais en fin de compte d’origine française, les Jagellons polonais, Sigismond, qui représente à lui seul la dynastie brandebourgeoise des Luxembourgs, et Matthias Hunyadi, que l’on peut en fait considérer comme un roi « hongrois » (même si, par son père, il était d’origine roumaine). Si le lecteur veut se faire une idée de l’essentiel de ces 225 années, on pourra dire en une phrase que c’est l’époque où la Hongrie s’européanise. Les Hongrois, d’origine orientale, continuèrent jusqu’à la fin du xiie siècle à se sentir rattachés à l’Orient, bien que de manière de plus en plus lâche ; mais, dès les alentours de 1200, ils parvinrent à se faire une place à la périphérie de l’Occident. C’est après 1200 qu’eut lieu le vrai basculement vers l’Ouest, avec le succès de l’association de la Hongrie avec l’Occident, même si cette évolution essentielle fut perturbée au xiiie siècle par une agression extérieure, l’invasion mongole, et, à l’intérieur, par une agitation sociale permanente. Le tournant des xiiie-xive siècles représente le creux de la vague du point de vue politique. C’est vers 1320 que commence le redressement, avec la victoire remportée par Charles-Robert d’Anjou sur les princes territoriaux. Dès lors, tout au long de deux cents ans et non sans quelques difficultés temporaires, la Hongrie compte comme un État important de la région, comme une véritable puissance centre-européenne.

Dans le processus d’européanisation, la présence de dynasties étrangères sur le trône de Hongrie n’aura pas manqué de jouer un rôle indiscutable. Même le règne de Mathias Hunyadi, seul règne national, fut marqué par la domination des modèles étrangers. C’est ainsi que la Hongrie, malgré le caractère peu développé de certains points de contact, s’inscrit dans le système formé par les pays d’Europe occidentale. L’émergence du système des ordres en est sans doute la preuve la plus convaincante : des groupes sociaux jusqu’alors exclus du gouvernement du pays obtinrent ainsi un certain pouvoir et le système antérieur de domination monolithique du souverain fut remplacé par une organisation pluraliste, même si ce fut dans des proportions restreintes. Les liens sociaux de type occidental que l’on trouve alors en Hongrie sont bien illustrés par le fait que l’Église, du moins sur le papier, n’était guère soumise au pouvoir séculier, mais bénéficiait d’une large autonomie. De même, une partie des villes était autonome, y compris les villes les plus importantes, qui étaient sous l’autorité du roi. Un certain nombre de groupes ethniques – jadis distincts des Hongrois (les Sicules) ou ayant préservé une identité spécifique (les Saxons) – bénéficiaient également de l’autonomie. Les paysans-tenanciers, qui représentaient l’écrasante majorité de la société, jouissaient de certaines libertés (le droit de libre choix du seigneur, c’est-à-dire de déplacement, avec des charges équitables). Le pays était dirigé par une administration relativement élaborée, la culture écrite était largement développée (comme en témoignent les deux cent mille documents parvenus jusqu’à nous depuis cette époque, qui ne représentent qu’un fragment de la production consignée par écrit). Les styles artistiques occidentaux (gothique, renaissance) n’eurent pas de difficultés à s’implanter en Hongrie.

Il est important de souligner ce processus d’européanisation de la Hongrie dans la mesure où aucun de ces phénomènes ne peut être identifié dans les territoires situés à l’est et au sud de la Hongrie – c’est-à-dire en Europe orientale et dans les Balkans. Cependant, en dépit de ses intentions d’association et d’intégration, la Hongrie n’a pu que rester en marge du monde occidental : cela se perçoit non seulement dans sa position géographique mais aussi et surtout dans le domaine économique. Malgré un développement constant de l’agriculture et l’émergence de l’artisanat et du commerce dans un contexte d’économie de subsistance, le nombre des villes hongroises et la stratification sociale qui les caractérise demeurèrent largement en deçà de ce qui est connu en Occident. La Hongrie n’a pas vu le développement d’un artisanat dynamique et concentré qui lui aurait permis d’exporter vers les marchés européens des produits d’une qualité suffisante. L’artisanat textile, qui en Europe Occidentale avait joué un rôle moteur dans le développement économique, garda ici un poids limité. Dès lors, le pays se voyait obligé d’importer des produits manufacturés élaborés, la balance commerciale étant équilibrée par l’exportation des bovins, dont l’entretien était simple et qui étaient élevés dans des conditions fort austères. Le capital hongrois, si tant est qu’il y en ait eu un, se trouvait en étroite dépendance du capital étranger, alors même que la production locale ne servait à satisfaire qu’un cercle limité de consommateurs intérieurs. La position de la Hongrie apparaît bien dans le fait qu’elle ne cessa d’apprendre de l’Occident, alors qu’elle enseignait à ses voisins orientaux et méridionaux. Elle répandit loin vers l’est la Chrétienté latine, les valeurs culturelles et la civilisation de l’Occident. Elle s’engagea dans un processus d’urbanisation – certes modeste en comparaison avec l’Europe Occidentale, mais considérable au vu de la situation en Russie et dans les Balkans.

C’est en 1390 que les premiers signes d’alerte s’allumèrent au Sud-Est avec les premières escarmouches hungaro-turques., avertissant la Hongrie du danger mortel qui la menaçait avec le renforcement de l’Empire ottoman, alors même que sa puissance relative et ses succès limités avaient endormi sa vigilance. Entre 1456 et 1521, les circonstances politiques n’étaient pas favorables à la vigilance, puisque pendant 65 ans le pays ne subit aucune attaque de la part du sultan. Après cette date cependant, cinq années durant, la Hongrie fut lacérée et finit par tomber en morceaux. Une explication possible de l’écroulement de l’État hongrois médiéval est trouvée dans le déséquilibre des forces. En Europe centrale et orientale aucune puissance européenne, même plus forte que la Hongrie, n’eût été capable d’arrêter l’Empire ottoman, qui avait le vent en poupe. Avec 1526, soudainement, la Hongrie unie et indépendante, ne fut plus qu’une illusion.

Mais c’est un long itinéraire qui conduisit les Hongrois de 1301 à 1526. Dans un récit détaillé de voyage, un moine dominicain français relate en 1308 comment il voyait la Hongrie et ses habitants au début de leur histoire. Son témoignage est d’autant plus important qu’il regarde la Hongrie de l’extérieur, avec des yeux d’étranger. D’après lui, « ce pays a de grands domaines et principautés, dont le premier est celui de Pozsony, le deuxième Trencsén, le troisième Szepes […]. Ces domaines, de par leur taille, sont les équivalents de royaumes, c’est pourquoi les terres de la royauté de Hongrie sont de par leur étendue parmi les plus grandes du monde ; de manière générale on dit qu’elles font quarante jours en longueur et autant en largeur. Ses terres peuvent servir de pâturages, elles sont particulièrement riches en pain, en vin, et en différentes sortes de viandes, en or et en argent, et l’abondance de poissons dépasse presque celle de tous les autres pays, sauf la Norvège… De manière générale le terrain est plat, égayé par de petites collines et par endroits de hautes montagnes. Les terres de Transylvanie comprennent d’immenses montagnes de sel, d’où l’on extrait le sel comme la pierre ; celui-ci est transporté dans tout le pays ainsi que dans les pays environnants.

La Hongrie se subdivise en deux parties : la Transylvanie (mot qui signifie « par-delà les forêts ») et la partie danubienne. La partie transylvaine est ainsi appelée parce qu’il s’étend entre elle et le reste du pays quatre jours de marche d’une forêt impénétrable. Au milieu de la partie danubienne coule le célèbre cours d’eau appelé Danube, qui est l’un des plus grands du monde ; il est richissime en toutes sortes de poissons et coule en direction de l’Est. Ces terres sont baignées d’autres cours d’eau, tous presque aussi grands que le Danube… tous navigables et poissonneux… La partie transylvaine est traversée d’immenses fleuves navigables qui permettent de transporter le sel dans tout le pays et dans les pays voisins ; presque tous les cours d’eau ont de l’or dans leur lit, c’est pourquoi en Hongrie, les princes et les nobles veillent à l’extraire et à l’accumuler… À l’exception de Buda, qui est le siège du pays et la ville la plus grande, et d’Esztergom, où se trouve l’archevêché, ainsi que de Gyôr, siège de l’évêché de même nom, de Zagreb, siège de l’évêché de même nom, de Veszprém, siège de l’évêché de même nom, de Pécs, siège de l’évêché de même nom, de Gyulafehérvâr, siège de l’évêché de Transylvanie, de Nagyszombat, de Pozsony et de Bânya [Nagybânya], il n’y a pas d’autres villes dans toute la Hongrie, à l’exception de cinq autres à proximité de la mer, en Dalmatie. Mais nous trouvons de nombreuses bourgades agricoles, châteaux ou forteresses, et un nombre incalculable de villages dans ledit pays, lequel néanmoins, en raison de son étendue, laisse l’impression d’être vide. Il y a encore deux archevêchés dans le royaume de Hongrie : à l’intérieur des terres de Hongrie Kalocsa et Spalato (Split), qui se trouve en Dalmatie, au bord de la mer.

Les gens de manière générale sont petits, bruns et trapus, ils savent bien utiliser en combat toutes sortes d’armes, ce sont tout particulièrement d’excellents archers ; ils ont de manière générale de petits chevaux, en même temps rapides et résistants, alors que les aristocrates et les hommes de haut rang chevauchent de grandes et belles montures. Le peuple de Hongrie est très humble, très catholique, mais leurs aristocrates et les hommes de haut rang sont impitoyables. Ils sont très puissants, certains d’entre eux peuvent entretenir jusqu’à dix mille soldats, d’autres cinq mille et ceux qui peuvent en entretenir le moins en possèdent deux mille. Tous sont tenus de suivre le souverain suivant la volonté de celui-ci, avec leurs gens, sans solde et tant que le roi le désire, même pendant dix ans.

En même temps, ils ravagent tous les endroits qu’ils traversent… Les rois ne s’arrêtent jamais dans les villes, ils préfèrent rester dans la campagne, alors que les barons et les officiers qui vivent sur ces terres sont tenus de leur fournir le nécessaire. La Hongrie comporte cinq principautés… Chacune d’entre elles, ainsi que les bânats de langue hongroise, relèvent de l’autorité du roi, qui les confie aux aristocrates et les leur retire, pour les donner à d’autres comme bon lui semble. Outre ces dignitaires, il y a un palatin et un argentier du roi. Est nommé palatin celui qui est à la tête de la justice du pays. Le numéro deux après le roi est l’argentier, appelé ainsi parce qu’il supervise les impôts. Il faut noter que le roi de Hongrie n’accumule aucun trésor, tout ce qu’il a, il le dépense pour ses barons et ses ambassadeurs, alors que les barons dépensent tout ce qu’ils ont pour le roi ».

Les constatations extrêmement fines de l’auteur de ce compte rendu donnent une image correcte de la Hongrie du début du xive siècle. Il y a peut-être un point sur lequel il ne voit pas clair, se laissant emporter par l’expérience qu’il a de la France. Alors qu’en France, la vie de l’État avait évolué du démembrement territorial vers l’unité, en Hongrie c’est exactement le processus contraire qui était en œuvre : le pouvoir pratiquement illimité dont disposait le roi aux xie-xiie siècles perdit de son poids avec le temps, alors que la création de territoires autonomes (en laissant de côté les deux décennies qui suivent 1300) n’a pas entraîné, pendant tout le Moyen Âge, d’opposition avec le roi. À partir du xiie siècle, des unités territoriales spécifiques se mirent en place (la Dalmatie, la Croatie, laTransylvanie) ; au xiiie siècle il s’en forma de nouvelles (la Slavonie, le Szôrény, Macsô), mais toutes ces unités territoriales ne fonctionnèrent guère en opposition avec le roi, qui nommait à leur tête ses dignitaires (les bans, le voïvode en Transylvanie), représentants et exécutants de sa volonté. C’est du roi que dépendait le choix de la personne mise à leur tête. C’est pour cette raison que les « principautés » (comme les nomme le voyageur français) ne représentaient pas une menace d’éclatement pour le pays.

Une lecture attentive des lignes écrites par ce voyageur révèle qu’il mentionne d’autres « domaines et principautés », seize en tout, qui manifestement diffèrent des cinq principautés mentionnées par la suite. Le fait est qu’au tournant des xiiie-xive siècles, pendant une période limitée qui correspond à l’extinction de la maison arpadienne et précisément au moment où le frère dominicain fait son voyage, de véritables principautés avaient commencé à se former, plongeant le pays dans une crise profonde. Les raisons de cette évolution se trouvent dans les tentatives de modernisation qui avaient eu lieu au xiiie siècle. Le pouvoir royal, qui jusqu’au début du xiiie siècle possédait l’immense majorité des terres hongroises, en perdit au cours de ce siècle une partie considérable, qui passa dans les mains de seigneurs laïcs. Le renforcement de ce groupe aboutit à la mise en place d’une couche de vassaux spécifique à la Hongrie, les familiers. En fin de compte, ces nouveaux domaines étaient fondamentalement indépendants de ceux détenus par les bans et par le voïvode, même si les princes territoriaux s’en arrogèrent les titres par souci d’asseoir leur légitimité, alors même que leur pouvoir ne devait rien à la volonté royale. Il reposait sur les évolutions sociales du xiiie siècle, dont ils étaient les bénéficiaires exclusifs. Quand le voyageur français mentionne parmi les « domaines et principautés »Trencsén ou Szepes, il les voit sans confusion possible comme de nouvelles principautés, puisque Trencsén était à l’époque tenue par Matthieu Csâk et que Szepes se trouvait sous l’autorité d’Amédée Aba, alors même que la Transylvanie, qui était comprise dans la liste des seize, était dirigée par Ladislas Kân.

Cet ouvrage commence donc à un moment où la géographie politique de la Hongrie a profondément changé. Pour la première fois de son histoire l’autorité royale est fortement contestée par des principautés qui se sont constituées de manière tout à fait illégitime dans les différentes zones frontalières, mettant en péril l’unité du royaume magyar. La mort sans héritier du dernier Arpad le 14 janvier 1301 ouvre une longue période d’incertitudes.

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