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KRISTÓ, Gyula. Histoire de la Hongrie médiévale. Tome I : Le temps des Arpads. Nouvelle édition [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2000 (généré le 14 août 2021). Disponible sur Internet : . ISBN : 9782753524965. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.8783

Présentation

Par sa position dans le bassin moyen du Danube le royaume de Hongrie a joué un rôle essentiel au cours du Moyen Âge. Poste avancé de la Chrétienté d’Occident, voie de passage vers Byzance et le monde russe, le royaume a été en contact avec le monde germanique. Mais la Hongrie a aussi nourri d’importantes ambitions méditerranéennes puisque, par la Croatie, elle a eu accès à la mer Adriatique.

Le livre retrace les quatre siècles où le pays a été gouverné par la dynastie des Arpads, la seule dynastie nationale qui ait régné sur la Hongrie. C’est l’histoire étonnante d’un peuple de. la Steppe qui, après sa conversion dès l’an mil, a formé une monarchie féodale durable. C’est aussi l’histoire d’une dynastie qui a toujours préservé son indépendance tout en nouant des relations fécondes avec les autres puissances d’Occident. Les relations avec la France y ont été fortes, en particulier au niveau des fondations monastiques.

Préface
p. 7-12
EXTRAITS

À la lecture de cette histoire du Moyen Âge hongrois, force est de constater que c’est une page importante également du point de vue du rayonnement de la civilisation française en Europe centrale


Ce livre retrace donc l’histoire des premiers siècles du royaume hongrois médiéval, l’histoire d’un royaume, qui comprend au Moyen Âge la plus grande partie du bassin moyen du Danube, depuis la Bukovine à l’ouest de l’Ukraine actuelle jusqu’à la Croatie, depuis les monts Tatras au nord de la Slovaquie jusqu’aux Alpes de Transylvanie. Cet espace géographique abrite les Hongrois depuis la fin du ixe siècle (895-896) et le royaume de Hongrie depuis sa fondation en l’an mil jusqu’à son démantèlement après la première guerre mondiale, à l’issue des traités de Versailles (pour la Hongrie, à Trianon, le 4 juin 1920). Il a été la position avancée de la chrétienté latine, face à Byzance et aux peuples de la Steppe, mais aussi le trait d’union entre l’est et l’ouest de l’Europe, entre le monde germanique et la Russie. Il a été « écu de la Chrétienté » occidentale face aux attaques venues de l’est (pétchenègues, coumans, mongoles et turques), et cette mission collective, très fortement ancrée dans son histoire médiévale, joua un rôle décisif dans la formation de la conscience nationale hongroise. Par la proximité des Balkans, la Hongrie a été enfin en relation étroite avec le littoral adriatique et l’Italie. Sans aucun doute, la Hongrie, royaume héréditaire, puis électif, joue, tout au long du Moyen Âge un rôle souvent prédominant dans l’Europe du centre-est. Il est difficile de comprendre la composition actuelle des populations, les structures administratives héritées, la présence des Sicules et des Saxons en Roumanie et dans les villes de Slovaquie, l’expansion des ordres monastiques et chevaleresques, si l’on ignore le Moyen Âge magyar, tant cette région a été marquée par le gouvernement des rois hongrois. 

À la lecture de cette histoire du Moyen Âge hongrois, force est de constater que c’est une page importante également du point de vue du rayonnement de la civilisation française en Europe centrale, car si les liens avec le monde germanique furent toujours importants, il faut souligner que les souverains hongrois, voulant préserver leur indépendance, eurent aussi le souci d’établir une relation solide avec le monde latin, notamment avec la France, d’où la présence de nombreux moines français, surtout bénédictins, cisterciens et franciscains, des alliances matrimoniales, qui eurent une grande influence sur la culture hongroise de l’époque. L’armée ­d’Étienne Ier se lance dans la première bataille décisive pour la chrétienté sous la bannière de saint Martin de Tours (natif de la Pannonie occidentale devenue la Hongrie) et l’acte fondateur de l’État est très fortement lié au génie du « pape de l’an mil », l’auvergnat Gerbert d’Aurillac, qui a préparé et soutenu cet acte et qui – d’après la tradition – envoya la couronne au futur saint Étienne. (§ 7 et 8)

[…]

une papauté inventive, dirigée par un ancien archevêque de Reims avisé et savant, Sylvestre II, très attaché à favoriser un état chrétien aux limites de l’Occident. (§ 13)

[…]

D’un autre côté, la Hongrie s’intègre très fermement à l’Occident comme le démontrent l’arrivée de nombreux hospites et surtout le dynamisme urbain qui entraîne l’essor spectaculaire des échanges. C’est aussi l’époque où la condition paysanne connaît une amélioration sensible avec la diffusion du statut de iobagiones qui donnent, à défaut de la propriété, une véritable possession héréditaire. Une frange non négligeable de ces couches paysannes accède à la noblesse avec la donation de fiefs. Enfin, le xiiie siècle hongrois est une période de forte progression de la coopération avec les pays occidentaux, notamment avec la France, et une période extrêmement importante pour le développement de la culture hongroise. Au moment de l’extinction de la grande dynastie nationale des Arpadiens, le royaume de Hongrie, certes affaibli, reste un des plus grands pays de l’Europe chrétienne, convoité par les dynasties les plus dynamiques et les plus prestigieuses de l’époque.

Les quatre siècles se terminent donc par l’alliance avec les princes angevins de Naples. Une nouvelle période s’ouvre, qui va voir un lignage d’origine capétienne gouverner la Hongrie. Ce sera l’objet d’un second livre sur la Hongrie médiévale qui présentera l’histoire du royaume magyar de l’accès au trône de la dynastie angevine jusqu’à l’avènement des Habsbourg (1301-1526). (§ 18-19)


Chapitre II. La fondation de l’État
p. 33-50
EXTRAIT : (Saint) Étienne Ier, le roi couronné
https://books.openedition.org/pur/8791#tocto1n2

Étienne entreprit des démarches à la cour du pape pour obtenir la couronne et être admis au sein de l’Europe chrétienne

Les controverses concernant le couronnement d’Étienne Ier et la couronne elle-même n’ont pas trouvé jusqu’à ce jour de point d’entente. Au sujet des insignes de pouvoir, nous disposons de deux informations pratiquement contemporaines. Selon l’une, « Vajk, beau-frère d’Henri, duc de Bavière, ayant fondé des évêchés dans son pays, reçut couronne et bénédiction par la grâce de l’empereur et sur son exhortation. » Toutefois cette source ne dit pas qui est le donateur de la couronne. Cela se comprend si l’on considère que la question de savoir si le souverain hongrois a reçu sa couronne du pape ou de l’empereur, c’est-à-dire quelle autorité lui a conféré la légitimité du pouvoir et la reconnaissance internationale, n’acquit d’importance politique qu’après 1070, c’est-à-dire après le début de la Querelle des investitures. C’est précisément pourquoi les documents postérieurs à 1070 (par exemple la Légende de saint Étienne rédigée par l’évêque Hartvik) ne sont pas d’emblée exempts de tout soupçon de détournement des faits. L’autre source concernant le couronnement d’Étienne ne parle pas de la couronne. En revanche, elle évoque le fait que l’empereur Otton III était le parrain de Géza, que le souverain germanique permit à Géza de posséder librement son pays et de porter la Sainte Lance, et qu’il donna une relique de la lance de saint Maurice en sa possession pour que Géza l’incruste dans sa propre lance. Même si cette information n’est pas incontestable, il n’en reste pas moins que dans les sources contemporaines, la lance figure parmi les insignes du pouvoir d’Étienne Ier au même titre que la couronne. La toute première monnaie frappée par Étienne Ier (provenant du trésor de Nagyharsány) porte l’inscription circulaire lancea regis, « la lance du roi », et sur l’avers apparaît une lance ailée (munie d’un drapeau). Une lance de même type est représentée sur le manteau du couronnement.

Les événements qui ont précédé le couronnement peuvent être reconstitués de la manière suivante. En 998-999, après avoir vaincu Koppány, Étienne entreprit des démarches à la cour du pape pour obtenir la couronne et être admis au sein de l’Europe chrétienne. Il a dû se tourner délibérément vers le pape car il craignait à juste titre, s’il s’adressait à l’empereur, que son pays (encore limité à la partie occidentale du bassin des Carpates) soit obligé de devenir vassal de l’Empire ottonien. Vers la fin de l’an 1000, Étienne reçut du pape Sylvestre II une lettre de bénédiction et la couronne (selon la représentation figurant sur le manteau de couronnement, il s’agissait d’une couronne circulaire ornée de pierres précieuses et de trois fleurs de lys). Toutefois, il ne faut pas négliger l’information selon laquelle couronne et bénédiction lui furent adressées par la grâce et sur l’exhortation de l’empereur (Otton III). En effet, en 999, par la volonté du jeune empereur, son précepteur Gerbert, originaire d’Aurillac en Aquitaine, était devenu pape sous le nom de Sylvestre II ; Otton III espérait trouver en lui un allié disposé à mettre l’autorité papale au service de ses projets visant à renforcer le pouvoir impérial. Il pensait que le maître du « Saint-Empire romain germanique » était l’empereur, la souveraineté du pape se limitant au domaine religieux. De plus, nous savons que dans la seconde moitié de l’an 1000 et au début de l’an 1001, période déterminante du point de vue de l’octroi de la couronne, Otton III séjournait à Rome, où Sylvestre II résidait également. Il a ainsi certainement eu connaissance de l’ambassade que les Hongrois avaient envoyée au pape. Il est par conséquent probable que l’envoi des insignes de la royauté au grand-prince hongrois ne s’est pas fait à l’insu d’Otton, mais qu’au contraire celui-ci y encouragea le pape. Le souverain germanique a dû être rassuré en voyant que les redoutables ennemis de son grand-père demandaient à être admis au sein de la chrétienté. Eu égard à leur entente parfaite, peu importait à Otton III et à Sylvestre II de savoir lequel d’entre eux accéderait à la requête des Hongrois. Ils ont certainement agi ensemble au sens large du terme, peut-être précisément comme notre source contemporaine le laisse entendre : c’est certes par la grâce et sur l’exhortation de l’empereur, mais en fin de compte par le pape, que fut envoyée la couronne avec laquelle Étienne fut sacré le premier jour du nouveau millénaire (ou le 25 décembre de l’an 1000). L’octroi de la couronne au tournant du millénaire ne s’accompagna d’aucune revendication de suzeraineté, ni de la part de l’empereur, ni de la part du pape. Cet acte contribua en même temps à accroître considérablement l’autorité d’Étienne et à lui acquérir la reconnaissance internationale de ses mérites dans la propagation de la foi chrétienne.

Chapitre IV. Luttes pour le trône et conflits de partis au xiie siècle
p. 67-87
EXTRAIT : Béla III
https://books.openedition.org/pur/8793#tocto1n5

Béla III mit tout en œuvre pour augmenter le nombre des églises en Hongrie […] Son nom est surtout lié à la fondation de monastères cisterciens […] Il y établit des moines qu’il fit venir de France.

[…]
Vers 1184, mourut Agnès de Châtillon, l’épouse de Béla III ; elle avait donné plusieurs enfants au roi, dont deux fils, Imre et André. Après son veuvage, Béla III envisagea d’abord un mariage byzantin mais ce projet échoua. Il épousa alors en 1186 Marguerite, la fille du roi de France, Louis VII. Ce mariage dynastique avait des raisons politiques car il assurait à Béla III une alliance avec la France dans le dos de Frédéric Barberousse
. En 1188, la Hongrie signa une trêve de deux ans avec Venise qui n’avait pas renoncé à s’emparer de Zára. À la même époque, Béla III intervint dans la situation intérieure de la Russie. À la demande de Vladimir, destitué, il envahit la principauté de Galicie en 1188, mais il désigna son propre fils, André, comme prince. Les Galiciens supportèrent mal les exactions des Hongrois et les lourds impôts levés par André. Quand Vladimir s’évada de la prison où il avait été jeté en Hongrie, il parvint rapidement, avec l’aide de Casimir de Pologne, à le chasser de Galicie.

La politique étrangère de la Hongrie se réactiva à la suite d’une offensive des musulmans en Terre sainte en 1187, qui fit tomber Jérusalem aux mains du sultan d’Égypte. La IIIe croisade partit en 1189. La majorité des Croisés choisirent la route maritime mais Frédéric Barberousse passa par la Hongrie. Il intervint pour que Béla III libère son frère Géza et celui-ci quitta définitivement son pays à la tête d’une troupe chargée d’assurer la voie libre à l’empereur germanique. Géza ne revint jamais, il se maria en terre grecque où naquirent ses enfants, et prit le nom de Jean. Béla III joua un rôle important dans la signature de la paix d’Adrianopolis par les deux empereurs en février 1190. Ce traité écarta le danger immédiat qui menaçait l’Empire byzantin. Les Croisés de Frédéric Barberousse purent poursuivre leur route vers la Terre sainte.

Dans la péninsule des Balkans où les Serbes et les Bulgares parfois alliés se battaient contre l’Empire byzantin, où ils étendaient leurs territoires à ses dépens, Béla III intervint en conquérant. La trêve conclue avec Venise expirant en 1190 fut prorogée, ainsi n’eut-il plus d’inquiétudes du côté de l’Adriatique. En 1192-1193, il s’empara au détriment de la Serbie de territoires qu’Isaac II Ange considérait comme siens. La Serbie s’étant alliée à l’empereur, Béla III fut contraint d’abandonner ses conquêtes, d’autant plus que le nouveau doge de Venise violant l’armistice lançait alors une offensive contre la Hongrie sur le littoral adriatique dans le but de reprendre Zára. Il ne put reconquérir que quelques îles. Zára resta sous domination hongroise. Isaac II Ange fut battu en 1194 par les Bulgares et demanda l’aide de son beau-père, Béla III. Celui-ci lui promit son appui, mais en resta là. Dans les dernières années de sa vie, Béla III envisagea d’effectuer sa propre croisade, cependant il ne put réaliser ce projet, qu’il confia à son plus jeune fils, André. Béla III montra aux futurs rois de Hongrie le chemin des conquêtes vers la Galicie et la péninsule des Balkans. Par ses relations étendues, il accrut l’importance internationale de la Hongrie.

La stabilité de sa politique intérieure constituait la garantie de cette politique expansionniste. Béla III fut impitoyable envers tous ceux qui s’insurgèrent contre son pouvoir de quelque manière de ce soit, sans même faire d’exception pour le clergé. Bien qu’André, archevêque de Kalocsa ne l’eût offensé que verbalement, il le priva cependant, peu de temps avant 1179, de sa dignité archiépiscopale et de ses revenus de prélat. Il destitua également le prévôt de Székesfehérvár qui avait pris parti pour l’archevêque. Malgré ces conflits occasionnels, Béla III mit tout en œuvre pour augmenter le nombre des églises en Hongrie. Vers 1190, il fonda la prévôté de Nagyzeben en Transylvanie, et à Esztergom, la maison des Hospitaliers de Saint-Jean. Son nom est surtout lié à la fondation de monastères cisterciens : c’est lui qui fonda les monastères d’Egres, de Zirc, de Piliszentkereszt, de Saint-Gothard et de Pásztó. Il y établit des moines qu’il fit venir de France. Il fit de généreuses donations aux églises. Il obtint que le diocèse de Bosnie, jusque-là rattaché à Raguse (Dubrovnik) sous domination ­byzantine, revienne désormais à la province de Spalato qui dépendait de la Hongrie. Béla III dissocia la chapelle royale et la chancellerie, qui était autrefois dirigée par l’ispán de la chapelle dépendant de l’archevêque d’Esztergom. La chancellerie royale, qui dépendait désormais directement du souverain, fut ainsi créée dans les années 1180 à l’issue d’un assez long processus. Béla III obtint l’autorisation du pape pour faire canoniser le roi Ladislas Ier en 1192. […]

Chapitre V. Chapitre V. Économie, société et culture aux xie et xiie siècles
p. 67-87
EXTRAIT : La culture
https://books.openedition.org/pur/8794#tocto1n4

L’auteur de la geste des Hongrois conquérants est l’un des clercs de la chancellerie de Béla III qui avait fait des études en France

[…] Ce n’est pas par hasard si cette époque a représenté la première période d’essor culturel. Coloman fut surnommé par ses contemporains le Lettré (en hongrois könyves, « qui a des livres ») parce qu’il avait des livres « avec lesquels il disait les heures canoniales, comme un évêque ». Aucun des rois de Hongrie au Moyen Âge n’eut une culture comparable à la sienne. Le pape Urbain II écrivit dans une lettre qu’il lui adressa : « Tu te distingues d’entre les laïcs par une remarquable connaissance des écrits religieux […] et des canons de l’Église. » Les décisions du concile d’Esztergom témoignent que Coloman fit des efforts pour élever le niveau culturel de l’Église. L’un des articles prescrit que « les chanoines devaient connaître et comprendre les règles canoniques ». Les archidiacres devaient disposer d’un abrégé des lois de l’Église. Le concile déclara qu’ » il ne fallait par ordonner de prêtres ignorants. S’il s’en trouvait, ils devaient s’instruire ou être révoqués. » Il fut exigé que « les chanoines dans les couvents et les chapelains à la cour conversent en langue littéraire (latine) ». Hartvik évoque à l’époque de Coloman « d’innombrables sages [que] la Hongrie encourage et dont elle prend soin ».

La Légende majeure de saint Étienne, la plus ancienne, écrite sous Ladislas ou Coloman, faisait du roi saint un portrait insipide. C’est certainement en réaction à cela que fut rédigée, certainement sous Coloman, la Légende mineure dont l’auteur, qui attire l’attention sur sa culture par des citations d’Horace et de Perse, fait du roi saint Étienne le portrait réaliste et vivant d’un homme truculent. Il livra son ouvrage en tremblant car comme il l’écrit « il craignait particulièrement les “morsures” des jaloux qui entassent n’importe comment ce qu’ils ont à dire, tandis qu’ils déchirent les écrits des autres », preuve flagrante qu’il existait à l’époque de Coloman une vie littéraire susceptible de produire des œuvres entretenant une ­polémique entre elles. En compilant une troisième Légende de saint Étienne où il réunit les deux premières, enrichies de nouveaux épisodes en relation avec la politique contemporaine (entre autres, Étienne sollicitant la couronne auprès du pape) et en la dédiant à Coloman, l’évêque Hartvik suivit fidèlement l’ordre du roi. Hartvik évoque le fait qu’il a, longtemps avant, appris l’art de la grammaire dans Priscianus. Loin d’en tirer gloire, il remarque modestement combien il a oublié de sa science d’autrefois. La crainte de la critique, caractéristique de la vie littéraire à l’époque de Coloman, se manifeste ici une fois de plus : si les yeux du roi « devaient buter sur une indigne incongruité, que les flammes dévorent le manuscrit avant qu’un tiers envieux puisse le voir ».

On trouve les mêmes idées dans la dédicace du livre I de Coloman, que le compilateur, peut-être Albéric, d’origine française, a placée en tête du recueil : tout en louant la « sagesse divine » de son maître, l’archevêque Séraphin, qui avait orné les superbes salles de son palais « de tant d’hommes savants et éloquents comme autant de pierres précieuses », il se demande avec une profonde inquiétude si son « infime talent » lui permettra de satisfaire à l’ordre du prélat (de rédiger le recueil de lois), alors que sa langue « est dénuée de tout raffinement ». Cependant écrit Albéric, « bien que par manque d’expérience mon style ne soit pas éloquent, c’est par affection que j’obéirai ». Et pourtant, si quelqu’un pouvait se permettre de n’être pas modeste, c’était bien lui : son style représente un niveau jamais égalé en Hongrie dans la prose latine de l’époque árpádienne, et le contenu de sa dédicace a un sens profond et se révèle conforme à son temps. Il fait un parallèle entre les lois d’Étienne et de Coloman en évoquant Plutarque et Tacite. Il montre combien il est dangereux d’en rester aux « anciennes initiatives des prédécesseurs », c’est-à-dire à quel point Coloman avait raison de rénover les lois d’Étienne de manière créative et de les modifier dans la mesure nécessaire. Et, autre preuve de l’attention particulière dont la création littéraire faisait l’objet à cette époque, Albéric demanda à l’archevêque Séraphin que son jugement permette de « défendre son ouvrage contre la jalousie des détracteurs ». De nombreux chercheurs situent également à l’époque de Coloman la rédaction de la Légende de saint Imre, ainsi que de la Légende mineure de saint Gérard. L’Agenda pontificalis de l’évêque Hartvik date de la fin du règne de Ladislas ou du début de celui de Coloman. Ce rituel a conservé les premiers textes dramatiques de Hongrie, des jeux donnés à l’occasion de baptêmes ou des fêtes de Pâques. Le Codex Albensis de Székesfehérvár, premier manuscrit de Hongrie contenant des neumes, ainsi que le plus ancien poème en latin sur saint Étienne, a pu être compilé à l’époque de Coloman (ou de ses successeurs immédiats).

La vie littéraire déclina au cours des décennies qui suivirent la mort de Coloman, bien que certaines œuvres littéraires (par exemple. des ­chroniques) y eussent encore été rédigées. Elle connut un nouvel apogée à la fin du xiie siècle, sous Béla III qui porta lui aussi une grande attention à la ­culture intellectuelle. Sous son règne, un grand nombre de jeunes gens de Hongrie allèrent faire des études en France. Auparavant, dans les années 1150, Lucas, futur archevêque, avait étudié à Paris. Les sources contemporaines de Béla III attestent déjà plusieurs cas analogues. Le roi exigeait d’avoir auprès de lui des ecclésiastiques cultivés. Plusieurs de ceux qui avaient étudié à Paris devinrent évêques après avoir servi à la chancellerie. L’auteur de la geste des Hongrois conquérants est l’un des clercs de la chancellerie de Béla III qui avait fait des études en France (à Paris ou Orléans). On ignore son nom, il n’est connu que par son titre de magister, c’est pourquoi on l’a appelé Anonymus.

L’enseignement dispensé en Hongrie conférait une instruction de niveau moyen. Les écoles étaient entretenues par les chapitres les plus importants et auparavant, par des monastères bénédictins. Un manuel datant de la première moitié du xiie siècle utilisé dans l’école d’un chapitre a été conservé jusqu’à nos jours. Le IIIe concile du Latran en 1179 favorisa l’enseignement par une décision obligeant chaque cathédrale à engager et à rémunérer un magister. La plus remarquable œuvre issue des ateliers de copistes des monastères est le Codex Pray du xiie siècle qui contient le premier texte continu en hongrois, l’Oraison funèbre (Halotti Beszéd és Könyörgés), ainsi qu’un ancien texte dramatique, un Jeu de Pâques. Aux xie et xiie siècles, les abbayes bénédictines (Pannonhalma, Bakonybél) avaient une centaine de livres. Une des conditions pour la fondation des couvents de prémontrés et de cisterciens était qu’ils disposent d’un certain nombre de livres (en général une douzaine).

Au cours du xiie siècle, les ateliers de copistes des chapitres et des monastères produisirent également des diplômes. Dans un premier temps, ils durent faire confirmer les documents par le sceau royal, puis, à l’époque de Béla III, ils les authentifièrent eux-mêmes. C’est ainsi que se développa la pratique de faire délivrer des diplômes par les loca credibilia* (chapitres et monastères). C’est également sous Béla III que les prélats et les aristocrates laïques eurent le pouvoir de délivrer des chartes. Au xiie siècle, la rédaction d’actes juridiques se faisait à la cour du roi, d’abord à la chapelle royale, puis à la chancellerie créée sous Béla III. La rédaction de diplômes s’intensifia considérablement : au cours des 30 ans qu’ont représentés les règnes de Géza II et d’Étienne III, il a été établi autant d’actes royaux que pendant les 140 années écoulées entre les règnes d’Étienne Ier et de Géza II. Ces documents présentent une influence française indéniable. Les chroniqueurs du xiie siècle étaient rattachés à la cour ou à la chapelle royale. Des chroniques furent rédigées sous le règne de plusieurs rois de Hongrie au xiie siècle. C’est pourquoi il est étonnant que Béla III, qui avait à cœur de promouvoir la culture et avait par ailleurs fondé une chancellerie, n’ait pas eu de chroniqueur.

Nous ne disposons que de rares données concernant l’extension de la culture chevaleresque en Hongrie. Une histoire de Troie en latin fut ­rédigée dans la seconde moitié du xiie siècle en Hongrie ou par un ressortissant hongrois. Nous savons qu’Anonymus lui-même a réalisé une compilation de la légende de Troie. La version byzantine du roman d’Alexandre le Grand, qui fut probablement traduite en hongrois dès cette époque, a dû être introduite en Hongrie à l’époque de Béla III. C’est aussi au xiie siècle que la Chanson de Roland fut connue en Hongrie. Ces trois œuvres ont laissé des traces dans les noms de personnes car les noms d’Achilles, Helena, Pâris ou Hector, Sándor (Alexandre) et Fülöp (Philippe), Olivér et Roland ont été en usage en Hongrie jusqu’au début du xiiie siècle.

L’art roman est apparu dans la culture hongroise à la fin du xie siècle sous l’influence de l’Italie du nord. Ce style a dominé l’architecture hongroise pendant un siècle, en particulier dans les églises des monastères familiaux. Vers 1190, un changement intervint dans l’architecture et l’ornementation de la cathédrale d’Esztergom : des maîtres d’œuvre venus de France introduisirent le style gothique. Bien que l’orfèvrerie de l’époque de Béla III présente une forte influence byzantine, l’art gothique marqua l’architecture hongroise des dernières années de son règne, en particulier dans la cathédrale d’Esztergom et les monastères cisterciens qu’il fonda.

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