via persee.fr


Genet Jean-Philippe. L’Angleterre médiévale. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public, 20ᵉ congrès, Paris, 1989. L’histoire médiévale en France. Bilan et perspectives. pp. 441-453.

www.persee.fr/doc/shmes_1261-9078_1991_act_20_1_1520


L’arrivée massive des Français […] a brutalement ramené le royaume insulaire au sein d’une civilisation dans laquelle la langue, les coutumes, le droit et les traditions politiques de la France de l’Ouest jouent un rôle capital.


PREMIÈRES PAGES

Les médiévistes français ont longtemps occupé sur la scène historique anglaise une place de choix. Les œuvres d’H. Wallon (le « fondateur » de la IIIe République n’est-il pas l’auteur d’une biographie de Richard II ?) et les travaux de Ch. Bémont ou ceux de toute une série de bons connaisseurs des relations franco-anglaises comme E. Déprez, A. Bossuat, J. Calmette ou G. Périnelle figurent encore en bonne place dans les bibliographies erudites; mieux même, le travail pourtant inachevé d’A. Réville sur la révolte des travailleurs de 1381 et les suppléments à l’ouvrage monumental de Stubbs établis par Ch. Petit-Dutaillis sont encore, chacun dans leur genre, considérés comme des classiques. Le dernier représentant de cette lignée royale d’historiens français, du moins en France, est sans doute le premier président de notre association, E. Perroy, dont la thèse est sans nul doute restée plus appréciée en Angleterre qu’en France. Mais sur le sol anglais continue à œuvrer l’infatigable P. Chaplais, auquel sa connaissance inégalée des arcanes de la diplomatique a permis non seulement de construire une œuvre scientifique admirable, mais aussi de faire découvrir à ses nombreux disciples oxoniens le maniement rigoureux de ces sources aussi bien anglaises que françaises.

Mais cette gloire est lointaine, chronologiquement ou géographiquement parlant ; et si certains collègues chargés de présenter l’historiographie française des vingt dernières années ont pu parfois prendre des accents triomphalistes, on trouvera plutôt ici les accents mélancoliques de la deploratio. Sans doute fallait-il dégarnir les positions les mieux tenues pour avancer sur des fronts nouveaux… Force est de constater que pour l’Angleterre il s’agit d’une véritable désertion : on ne peut guère dénombrer que trois thèses « ancien régime » et, à ma connaissance, une seule thèse « nouveau régime ». Le sinistre a atteint une telle ampleur qu’il me paraît indispensable, tout en passant en revue les rares témoins de l’activité historiographique française, de s’interroger sur les causes et la signification de ce qu’il faut bien appeler un désastre.

Tout d’abord, il y a deux périodes bien distinctes dans l’histoire de l’Angleterre et d’ailleurs des îles Britanniques ; les archives et les problèmes linguistiques sont bien différents pour l’une et pour l’autre. Jusqu’au début du xiiie siècle, le roi d’Angleterre est avant toute chose le seigneur d’un immense empire féodal, comprenant entre autres un vaste (et variable) ensemble de domaines continentaux; progressivement, il est ensuite amené, nolens volens, à endosser l’habit du monarque national : une évolution dont l’achèvement est marqué par l’éclatante orchestration faite par les deux premiers Tudors (et surtout Henry VIII) des trois thèmes de la restauration d’une monarchie insulaire, de la réalisation de la Prophetia Merlini et de la couronne impériale de Grande-Bretagne. Il convient donc d’examiner séparément ces deux périodes, qui ne posent pas les mêmes problèmes.

Dans sa première phase, cette histoire « anglaise » est indissociable de celle de la France de l’Ouest. L’arrivée massive des Français (Normands certes, mais aussi Bretons, Picards, Flamands, Aquitains, Angevins et Poitevins), l’installation magistrale du système féodal et, de façon plus insidieuse mais non moins efficace, de la seigneurie et du servage a brutalement ramené le royaume insulaire au sein d’une civilisation dans laquelle la langue, les coutumes, le droit et les traditions politiques de la France de l’Ouest jouent un rôle capital. C’est précisément ce point que tout un groupe d’historiens français a bien mis en évidence dans une série de travaux qui ont fait date : je pense ici à la thèse de J. Boussard, mais aussi aux travaux de M. de Boùard sur Guillaume le Conquérant et les ducs normands, de L. Musset sur l’art roman du sud de l’Angleterre et à ceux de R. Foreville sur l’Eglise anglaise du xiie siècle. Les livres et les articles qu’elle a consacrés aux tumultueuses relations entre l’Eglise et la royauté sous Henri II, ainsi qu’à Thomas Becket et à saint Gilbert de Sempringham, méritent d’être signalés de façon toute spéciale, car ils représentent une contribution essentielle, digne en tous points de figurer aux côtés des œuvres des historiens anglais comme C.R. Cheney et C.N.L. Brooke, à l’élucidation d’une phase de l’histoire particulièrement importante non seulement pour l’Angleterre mais aussi pour l’Europe. Tout un ensemble historiographique englobant Angleterre et France de l’Ouest s’est ainsi développé, et on peut y rattacher la publication de sources importantes, qu’il s’agisse d’actes ou de chroniques.

Cela étant dit, force est de constater que la plupart de ces ouvrages ont été écrits avant 1969! L’acquis majeur de cette école française des années cinquante, cette capacité à englober d’un même coup d’œil la France de l’Ouest et l’Angleterre, a été en fait repris aujourd’hui par l’école historique anglaise, que l’on aurait sans doute pu taxer d’insularité excessive à la génération précédente. Je ne citerai ici que l’exceptionnelle synthèse de J. Le Patourel sur l’Empire normand, dont il faut déplorer avec force qu’elle ne soit toujours pas traduite en français . Les noms de Sir J.C. Holt, que G. Duby a invité à venir professer au Collège de France, de J. Gillingham ou de W. Warren viennent également aux lèvres; l’histoire de la France de l’Ouest n’est jamais perdue de vue par nos collègues anglais, et les Américains ne sont pas en reste. C’est une Anglaise, M. Chibnall, qui a pris, et de superbe manière, le relais d’A. Le Prévost et de L. Delisle pour rééditer l’œuvre du moine de Saint-Evroul, Orderic Vital ; ce sont les Records of Social and Economie History de la British Academy qui ont accueilli les chartes et les coutumiers de la Trinité de Caen. Or, au même moment, un désintérêt presque complet se produit chez les historiens français, désintérêt dont les Anglais ne sont nullement responsables, puisque

 

 

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