source : https://www.persee.fr


Renouard Yves. Marcelin Defourneaux, Les Français en Espagne aux XIe et XIIe siècles.. In: Bulletin Hispanique, tome 51, n°3, 1949. pp. 364-367.

www.persee.fr/doc/hispa_0007-4640_1949_num_51_3_3200_t1_0364_0000_2

 


Isolée au milieu des mers qui l’entourent et derrière une large chaîne de montagnes élevées, la Péninsule Ibérique a une vocation naturelle d’évolution autonome qui est sans doute une des bases de l’originalité si nette du peuple espagnol. A l’époque historique, attirée dans l’orbite du monde méditerranéen par la marine carthaginoise, elle a été de plus en plus mêlée à la vie et à la civilisation de ce monde tant que la marine romaine, continuation des flottes puniques, l’a étroitement rattachée à lui. Des mouvements spirituels comme le priscillianisme marquaient cependant sa tendance profonde à un développement propre. Mais l’invasion arabe qui conquiert la majeure partie de son territoire et anéantit en même temps toutes relations maritimes actives avec l’Italie, la Septimanie et la Provence, isole brutalement les Chrétiens d’Espagne du monde méditerranéen chrétien au viiie siècle. Ceux-ci ne communiquent plus avec l’ensemble de la Chrétienté que par l’intermédiaire de la France vers laquelle la nécessité les tourne davantage : et la France, dès l’époque de Charlemagne, en même temps qu’elle soutient les royaumes chrétiens d’Espagne trop affaiblis pour résister à l’influence d’un puissant voisin, tend, aidée par cette faiblesse même, à les intégrer plus étroitement à la civilisation européenne devant laquelle le maintien du rite wisigothique et l’explosion de l’adoptianisme montrent qu’ils ont toujours une grande réserve. En fournissant des cadres ecclésiastiques et nobles, en participant à la reconquête de la Péninsule sur les Arabes qui ne devient efficace qu’après la mort d’Almanzor (1002), en aidant à la colonisation du terrain reconquis, les Français des xie-xiie siècles, qu’ils vinssent de Languedoc, de Gascogne, de Normandie ou de Bourgogne, poussaient activement cette européanisation dont l’adoption du rite romain en 1080 montre la réalisation proche. Mais leur aide même, en développant les royaumes chrétiens, tempère leur influence : les Espagnols ne pensent pas comme eux en face des Musulmans qu’ils préfèrent dominer plutôt qu’exterminer. Et deux événements quasi simultanés marquent la fin de cette tentative : les Espagnols remportent, sans le concours des Français qui, pour ces divergences d’attitude envers les Musulmans, ont quitté l’armée, la bataille décisive de Las Navas de Tolosa en 1212 ; Pierre II d’Aragon, qui semblait à la veille de créer un grand empire aragonais s’étendant de l’Èbre au Rhône, est vaincu et tué à Muret en 1213. La première de ces batailles manifeste combien l’aide française est désormais inutile aux Espagnols ; la deuxième rejette dans la Péninsule les destins de PAragon. L’Espagne reste donc à l’écart de l’évolution générale de l’Occident et conserve sa forte originalité avant de la projeter sur le monde aux xvie et xvne siècles.

A aucune période, ces possibilités d’unification culturelle et morale n’eurent plus de chances de se réaliser qu’aux xie-xiie siècles; c’est ce moment passionnant, spécialement pour les Français, du destin de la Péninsule, auquel aucune étude d’ensemble n’avait encore été consacrée, que M. Defourneaux éclaire par son excellent ouvrage. Sans doute, la simplicité du titre risque-t-elle de confirmer le passant dans l’idée grossière qu’il existait déjà une France à civilisation unifiée aux xie-xiie siècles, mais la diversité de provenance des Français qui franchissaient les Pyrénées justifie la formule. Il aurait, par contre, été sans doute préférable de substituer le terme de Péninsule Ibérique à celui d’Espagne afin de prévenir toute confusion sur le contenu du volume où les débuts du royaume de Portugal sous une dynastie d’origine bourguignonne sont naturellement étudiés.

M. Defourneaux ne prétend pas apporter un ouvrage original : il rassemble en y mêlant parfois du sien les résultats des innombrables travaux, français et surtout espagnols en la matière, trop souvent inaccessibles aux érudits, sans recourir à d’autres sources qu’aux textes publiés. La synthèse qu’il présente est aussi dense de faits qu’élégante dans la forme. Il l’a composée selon un plan clair et logique. Un tableau de l’Espagne musulmane et chrétienne au xie siècle ouvre le volume ; puis vient l’étude du clergé français en Espagne aux xie et xne siècles (Cluny et Cîteaux), d’où découlent nécessairement celles du rôle de la France dans le pèlerinage de Compostelle, dans les Croisades d’Espagne et dans la colonisation des pays reconquis : les Français, qu’ils soient nobles ou roturiers, favorisés à l’origine par des privilèges ou un statut juridiques particuliers parce qu’ils constituaient des forces militaires indispensables ou des éléments économiques et sociaux actifs qui assuraient l’essor des villes, se fondent bientôt dans la population environnante et leurs privilèges disparaissent vite : réaction spontanée du milieu ibérique.

Et l’ouvrage se termine par l’étude du rôle et de l’influence de l’Espagne dans l’épopée médiévale : les épopées françaises proviennent du souvenir des faits de l’époque carolingienne, à peine déformés par une tradition littéraire dont les œuvres sont aujourd’hui perdues, ravivés et complétés à partir du xie siècle par les événements contemporains du pèlerinage de Saint-Jacques et des Croisades d’Espagne ; inversement, les légendes épiques espagnoles, contemporaines des légendes françaises, s’enrichissent brusquement au xiie siècle, où apparaissent les épopées, de tous les héros de l’épopée française qui rivalisent en popularité avec les héros nationaux; mais la réaction profonde de l’Espagne crée un anti-Charlemagne, le vainqueur inventé de Roncevaux, Bernardo del Carpió. M. Defourneaux voit dans ce rôle et cette influence de l’Espagne dans l’épopée médiévale l’aboutissement de l’action des Français dans la Péninsule. Et il est manifeste qu’il a ordonné toute sa matière en fonction de la genèse, du développement et des rapports mutuels des poèmes épiques français et espagnols auxquels il a déjà consacré ici même un important mémoire original (Bull, hispanique, t. XLV, p. 127-139). M. Defourneaux apporte une grande clarté dans l’éclairage historique des légendes épiques; il en reconstitue le développement avec sagesse et prudence au milieu des théories qui s’affrontent ; il suggère ou démontre nombre d’idées nouvelles, comme, par exemple, la persistance d’une participation toujours aussi importante des Français aux Croisades d’Espagne au moment des premières Croisades d’Orient. Il est regrettable qu’il n’ait pu tenir compte des conclusions de l’important mémoire de l’abbé P. David sur la composition et l’auteur du Liber Calixtinus.

C’est  intentionnellement, semble-t-il, qu’il a laissé au second plan certains éléments importants qui découlent de la présence de nombreux Français dans la Péninsule. Des débats presque aussi animés et aussi copieux que ceux qui concernent les origines et les rapports des épopées française et espagnole ont eu pour objet l’architecture et la sculpture des deux pays : les huit pages (p. 116-124) où M. Defourneaux les résume comme un appendice à l’étude du pèlerinage, « L’art sur les chemins de Saint-Jacques », ne peuvent être qu’un aperçu d’une étude plus ample où seront considérés également les monuments plus méridionaux, comme la cathédrale de Lisbonne ou cette Se Velha de Coïmbre, commencée en 1139-1142 sous l’épiscopat du Français Bernard, dont l’abbé P. David, dans une attachante monographie, vient de suggérer l’inspiration languedocienne. De même, le problème si débattu de l’influence de la poésie arabe sur la poésie courtoise, celui aussi de l’origine des traducteurs qui travaillèrent à Tolède à l’instigation de l’archevêque français Raymond Ier et dont l’influence fut si grande dans l’histoire de la pensée en Occident pourront faire l’objet de chapitres étoffés. C’est, en effet, par l’Espagne chrétienne où venaient troubadours et savants d’outre-monts que certains éléments de la poésie et de la pensée arabes sont passés en France comme certaines formes architecturales et sculpturales. Enfin l’étude des relations commerciales entre la France et la Péninsule Ibérique aux xie-xiie siècles risque de donner lieu à un chapitre neuf, car les chercheurs qui commencent à défricher ce domaine encore vierge vont commencer à publier.

Il nous faut donc espérer ne pas attendre trop longtemps le deuxième volume, qui remplira pleinement après celui-ci le titre de l’ouvrage. Il aura assurément les mêmes qualités et la même importance. Tel qu’il est, le premier livre de M. Defourneaux rendra d’inestimables services; il a sa place dans la bibliothèque de tout Espagnol cultivé comme dans celle de tout Français curieux des choses d’Espagne ou, tout simplement, du Moyen Age.

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