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PARESYS, Isabelle (dir.) ; COQUERY, Natacha (dir.). Se vêtir à la cour en Europe 1400-1815 : Cultures matérielles, cultures visuelles du costume dans les cours européennes. Nouvelle édition [en ligne]. Villeneuve d’Ascq : Publications de l’Institut de recherches historiques du Septentrion, 2011. ISBN : 9782490296200. http://books.openedition.org/irhis/72

Présentation

C’est à la cour, lieu du paraître par excellence, que s’exprime le plus la préoccupation des sociétés pour les apparences. Que signifie la façon de se vêtir dans cette « société du spectacle » ? Le paraître vestimentaire y est un puissant moteur de pratiques culturelles qui touchent au corps et à l’identité. Il active toute une économie du luxe et alimente la dynamique des échanges entre les cours européennes. Cet ouvrage aborde le vestiaire des princes et de leurs courtisans entre 1400 et 1815, en plein essor de la société curiale. Les souverains ont été parmi les premiers à avoir pris conscience du pouvoir de l’habit et l’ont porté au plus haut degré de raffinement. Se vêtir, c’est aussi régner et gouverner. Loin d’être figé par un système contraignant de codification des apparences, l’habit de cour se définit en fonction de la mode dans laquelle il joue un rôle décisif, notamment en matière de circulations internationales. Élément d’une culture matérielle somptueuse du passé, l’habit de cour perdure dans notre culture visuelle. Sur les podiums de la haute couture ou à l’écran, il reformule des apparences qui relevaient, en leur temps, elles aussi, de la performance des corps et des textiles.

Garde-robe de souverain et réseau international : l’exemple de la Bavière dans les années 1680
Corinne Thépaut-Cabasset
p. 177-193
Premières pages
Référence électronique du chapitre
https://books.openedition.org/irhis/3158

Se vêtir à la cour en Europe 1400-1815

L’innovation technique, la richesse des matériaux et l’excellence des savoirs et des métiers font de la France, et de Paris en particulier, le haut lieu de la création et des modes et du commerce de luxe, celui du textile et de la confection, du mobilier, des carrosses, et celui du développement des arts et de l’industrie


RÉSUMÉ

À partir des années 1680, l’influence française en Europe en matière vestimentaire débouche sur un très vaste marché, dans lequel les agents étrangers et résidents envoyés en France jouent un rôle de premier plan. L’agent, ou « résident », est l’intermédiaire privilégié, associé à la commande et à l’exportation « d’articles de modes » vers son pays d’origine et son prince : exportations de produits finis, de textiles, cosmétiques, accessoires, bijoux, perruques, mais aussi de main d’œuvre qualifiée (brodeurs, tailleurs, bijoutiers, etc.). L’agent se trouve sollicité par son prince afin de fournir à sa garde-robe les éléments nécessaires pour paraître à la mode et/ou « moderne ». Il s’agit alors pour l’agent du prince de trouver les bons fournisseurs, de prévoir un budget, d’obtenir les passeports du roi, d’organiser les convoiements, les enregistrer sous douanes, les faire acheminer sans dommage, organiser la route… et d’attendre la satisfaction du destinataire et le paiement des factures par le trésorier. L’exemple de la Bavière, en suivant les traces de son résident, offre un éventail de sources exceptionnellement complet des années 1680-1689.


PREMIÈRES PAGES

Les années 1670-1680 sont des années d’invention et de diffusion des « modes nouvelles » françaises relayées par la presse et les livres d’adresses, ainsi que par les guides de voyageurs, qui en font la publicité et fournissent les adresses des marchands et artisans à Paris. L’innovation technique, la richesse des matériaux et l’excellence des savoirs et des métiers font de la France, et de Paris en particulier, le haut lieu de la création et des modes et du commerce de luxe, celui du textile et de la confection, du mobilier, des carrosses, et celui du développement des arts et de l’industrie. L’établissement des manufactures royales vise à assurer la suprématie française et à éliminer la concurrence étrangère en cherchant à produire et dépasser la qualité des produits accessibles sur le marché. Toutes ces productions bénéficient pour leur diffusion à travers l’Europe des réseaux marchands, des circuits financiers et bancaires et des canaux politiques, par l’intermédiaire notamment des agents diplomatiques, résidents autorisés auprès des cours. Les souverains n’hésitent pas alors à mandater leurs banquiers, envoyés, agents et ministres à Paris, afin de leur fournir les renseignements les plus précis possibles sur les nouveautés apparues à la cour de Versailles et à Paris, et d’acheminer des garde-robes entières et toutes sortes de marchandises de luxe. Les collections royales et princières toujours conservées en Suède, au Danemark et en Saxe en offrent aujourd’hui les témoignages uniques.

Dans le royaume de France, ces années sont marquées par plusieurs alliances dynastiques, dont celle du Dauphin de France avec la princesse de Bavière. En 1680, ce mariage scelle le dernier point de la négociation du traité de paix de 1670 entre la France et la Bavière. La négociation du mariage de la princesse Marie-Anne-Christine, sœur du futur électeur Maximilien-Emmanuel de Bavière (1662-1726), avec le Grand Dauphin, fils de Louis XIV, puis sa célébration marquent un point d’orgue entre les deux puissances. C’est autour de cet événement et des liens qui unissent ces protagonistes que s’articule cet article relatif au rôle de l’agent diplomatique dans l’achat et l’acheminement de produits de luxe vers une cour étrangère. Le choix de la Bavière s’est naturellement offert grâce à la découverte de sources abondantes et de documents très exceptionnels : d’une part les documents politiques autour du mariage princier, conservés dans les archives du ministère des Affaires étrangères à Paris, et d’autre part la correspondance du résident de l’électeur de Bavière à Paris, Martin Mayr, conservée dans les archives d’État à Munich.

Parmi la documentation politique se trouvent plusieurs « mémoires » de « hardes » destinées au prince-électeur Maximilien Emmanuel de Bavière. Ces mémoires, ou listes d’effets, nous renseignent sur le rayonnement de la mode vestimentaire française et le succès de ses productions dans une cour étrangère. Ces documents sont des rapporteurs précis, quantitatifs et qualitatifs, et nous informent sur la composition des garde-robes princières qui n’ont que très rarement été conservées, et pour lesquelles il ne subsiste bien souvent aucun inventaire hormis quelques comptes ou relevés de quittances de fournisseurs éparpillés dans les archives.


Martin Mayr von Oberschellang : résident de la cour électorale à Paris

Paris, devenue dans le dernier quart du XVIIe siècle la « capitale européenne de la mode », contribue majoritairement à la circulation des marchandises en Europe, encourageant la prospérité des marchands et l’apprentissage des métiers de la mode : les tailleurs, brodeurs, boutonniers, joailliers, cordonniers, perruquiers… Dans son livre Espions et ambassadeurs, Lucien Bély indique, dans le chapitre sur le passeport, que le secteur de la mode vestimentaire et de ses métiers est le plus actif à Paris au début du XVIIIe siècle, et que, parmi les passeports délivrés aux artisans se rendant à Paris en 1712, le corps de métier des tailleurs est le groupe le plus important, et laisse supposer que Paris était une étape nécessaire dans l’apprentissage des métiers de la mode.

L’étude des correspondances politiques est très utile pour l’analyse des échanges culturels et économiques entre les cours. C’est sur la base des correspondances d’agents que Roger-Armand Weigert avait étudié les relations artistiques entre la France et la Suède à l’aube du XVIIIe siècle, grâce à celle du résident suédois Cronström avec le ministre Tessin à Stockholm. La correspondance de Martin Mayr von Oberschellang, résident de l’électeur de Bavière en France de 1673 à 1689 avec Caspar Hueber, conseiller et secrétaire de l’électeur de Bavière à Munich, et celle de l’ambassadeur français à Munich, De La Haye, avec Louis XIV et le secrétaire d’État aux Affaires étrangères à Paris, viennent particulièrement enrichir les informations contenues dans les passeports sauvegardés. Ce corpus de plusieurs centaines de lettres, écrites durant quatorze années de résidence à Paris au service de l’électeur de Bavière, est un témoignage particulièrement riche sur le commerce de luxe à Paris au XVIIe siècle. Il y est largement sujet des commandes de l’électeur, de la gestion des achats, des négociations avec les marchands et artisans, de l’intervention de la Dauphine, des démarches administratives et financières touchant à la déclaration des objets expédiés de Paris vers Munich et à l’obtention des passeports indispensables.


Des « Mémoires de hardes » : les documents nécessaires à l’exportation des produits de luxe

Ces « effets », ces « hardes » royales et princières, ainsi nommées dans les sources, signifient selon le dictionnaire d’Antoine Furetière, « habits et meubles portatifs dont on fait des paquets lorsqu’on voyage ». Ces objets de consommation destinés à être exportés hors du royaume étaient soumis à déclaration et à des droits de franchise, et devaient circuler avec des documents douaniers, sorte de saufs-conduits, ou passeports. Les passeports, ou laissez-passer, n’ont pas fait l’objet de sauvegardes systématiques. Ces documents, qui pourtant accompagnaient les marchandises et régulaient toute une exportation de produits de luxe, n’ont que très rarement été étudiés. Le cas de la Bavière reste exceptionnel puisque les archives diplomatiques conservent dix passeports établis entre 1680 et 1687 concernant l’envoi de marchandises commandées par l’électeur à Paris. Ce sont des « mémoires », ou listes sommaires d’habits, d’étoffes et d’accessoires de vêtements (perruques, souliers, gants, bas, cannes, peignes, rasoirs, ciseaux), de produits cosmétiques ou de soin (ciseaux, épingles, poudres, essences, eau de la reine de Hongrie), mais aussi d’objets d’art (des peintures et portraits), d’objets d’orfèvrerie (toilette et mobilier d’argent, boîtes en or, montres et bijoux), de meubles, d’équipages (carrosses, harnais de chevaux), d’armes de chasse ou d’apparat (couteaux, épées d’or), des coffres et cassettes, étuis divers, d’instruments de musique, de livres, et denrées alimentaires (chocolat, confitures), « le reste de veilles hardes ». Ces « mémoires » énumèrent et déclarent les marchandises décrites assez sommairement, sauf pour indiquer leur quantité, nombre, qualité, matière et couleur. Lucien Bély remarque que « le passeport exerce une surveillance politique ou policière, mais non économique » ; en effet aucune valeur financière n’est indiquée dans ces documents.

Dans les passeports étudiés ici, les vêtements représentent la part la plus importante des objets expédiés. Un grand nombre est masculin, mais on rencontre aussi des vêtements féminins et même d’enfant. Il s’agit d’habits complets, de vestes, justaucorps, manteaux, jupes, corps de robe, accompagnés de paires de bas (par douzaines), de souliers (plusieurs paires), de chapeaux (aussi par douzaines), de bottes (plusieurs paires), de gants (plusieurs douzaines de paires), d’accessoires et agréments (telles que garnitures, dentelles, volants et rubans) pour les vêtements, de tours de plumes pour chapeaux, de bonnets, de coiffes, robes de chambre d’indienne, de gros de Tours, de brocard ou de satin de la Chine. On rencontre aussi des aulnes d’étoffes pour la confection (du drap pour des justaucorps par exemple, dont on peut supposer que les différents habits envoyés permettaient d’en dresser des patrons afin d’en refaire d’autres sur place, sans avoir à les faire venir tout prêts de Paris), enfin, des cravates et des nœuds de rubans, des franges et des galons, des écharpes et étoles, de « grandes » poupées habillées, pour jouer mais aussi pouvant servir de modèles d’habillement.

Dans ces listes de « hardes » les matériaux sont très riches. La broderie, l’or et l’argent filé dominent ainsi que la soie, le brocard ou la laine, les chapeaux de castor, la dentelle fine de Flandre, les points de France et la dentelle métallique de point d’Espagne. Les étoffes sont de diverses couleurs, certaines particulièrement précieuses : beaucoup de blanc et de noir (avec des boutons d’or), et aussi du gris – et une préférence pour les couleurs feu, rose et écarlate pour les doublures – du violet pour des vestes et du bleu pour les justaucorps, des rayures pour des cravates, du bleu, du gris, du vert, du blanc et du noir pour les vêtements féminins. Il y a aussi de grandes quantités de pièces de vêtements mobiles, comme des manches et manchettes, des objets brodés comme les baudriers, selles et housses pour le cheval.


Voyager « en toute sûreté » : le contrôle des marchandises

https://books.openedition.org/irhis/3158#tocto1n3


Auteur
Corinne Thépaut-Cabasset
Corinne Thépaut-Cabasset est chercheuse associée au Victoria and Albert Museum à Londres. Diplômée de l’École pratique des hautes études (IVe section) et doctorante en histoire des relations internationales et de l’Europe du monde moderne, elle prépare une thèse sur « Les Présents du roi – 1662-1715 », sous la direction de Lucien Bély. Elle a publié Le sérail des empereurs turcs : relation manuscrite du sieur de La Croix à la fin du règne du sultan Mehmed IV (Paris, Éd. du CTHS, 2007) ; « Le service de la Garde-robe : une création de Louis XIV » dans Fastes de cour et cérémonies royales : le costume de cour en Europe 1650-1800, dir. par Pierre Arizzoli-Clémentel et Pascale Gorguet-Ballesteros (Paris, RMN, 2009) et L’esprit des modes au Grand Siècle (Paris, Éd. du CTHS, 2010).

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