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SAGE PRANCHÈRE, Nathalie. L’école des sages-femmes : Naissance d’un corps professionnel, 1786-1917. Nouvelle édition [en ligne]. Tours : Presses universitaires François-Rabelais, 2017. ISBN : 9782869066113. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pufr.13172

Présentation

Protéger l’homme « au moment où il arrive au port de la vie », telle est la mission que les gouvernements français, de l’Ancien Régime à la IIIe République, assignent aux sages-femmes. Accompagnatrices des mères et désormais membres du corps médical, les sages-femmes se sont constituées au cours du xixe siècle en profession scientifique, détentrice d’un savoir riche et varié. Partout en France, leur formation a occupé administrateurs et médecins, faisant naître des dizaines d’écoles départementales, dont le dynamisme n’a souvent eu que peu à envier à l’école de l’Hospice de la Maternité de Paris.

Du cours hospitalier à la véritable école-maternité, les institutions de formation ont accueilli en un siècle des dizaines de milliers de jeunes femmes qui, leur diplôme en main, se sont faites dans les campagnes les « institutrices du système de santé » français.

Lettrées, compétentes et respectées, les sages-femmes ont ainsi fait bénéficier leurs patientes d’une qualité de soins acquise aux meilleures sources du savoir obstétrical. Légitimées par leur formation et le monopole que l’État leur accorde face aux matrones, elles ont mis au monde l’essentiel de la population française, ont vacciné des générations de nouveau-nés et se sont faites les chantres de l’hygiène pasteurienne dès ses débuts. L’histoire de l’émergence de ce corps professionnel, né d’une volonté politique et du consentement des accoucheuses, est riche d’enseignements pour les enjeux contemporains de la naissance et de ses acteurs.

Chapitre 3. De l’institution à la loi : naissance de la sage-femme française
Nathalie Sage Pranchère
p. 109-155
Extrait
Référence électronique du chapitre
https://books.openedition.org/pufr/13205

La primauté et l’antériorité de l’établissement parisien en font l’ancêtre et le point de mire de toutes les institutions européennes de formation obstétricale.

 

Extrait

Entre 1802 et 1803, le paysage de l’enseignement obstétrical français connaît un bouleversement sans précédent. L’école de l’Hospice de la Maternité de Paris est créée le 11 messidor an x, puis la loi du 19 ventôse an xi dispose expressément, en son titre v, De l’instruction et de la réception des sages-femmes. À l’orée d’une nouvelle époque, les méthodes de formation obstétricale les moins efficaces et les plus coûteuses ont été écartées, les exigences scientifiques et sociales ont été posées. La sage-femme est devenue un instrument-clé dans l’accomplissement d’un devoir politique envers la vie.

Dans l’émergence simultanée du modèle de l’école nationale, l’Hospice de la Maternité de Paris, et du modèle du cours d’accouchement départemental, l’idéal et la pratique se confrontent. Il en surgit une identité professionnelle, vite érigée en référence exportable dans tous les espaces sous influence ou domination française.


Maintien et invention de la Maternité dans la constellation européenne

https://books.openedition.org/pufr/13205#tocto2n2


L’arrêté du 11 messidor an x naît d’un projet d’organisation du service de la maternité présenté par le Conseil d’administration des hospices de la ville de Paris au ministre de l’Intérieur. Ce projet et l’arrêté qui en découlent ont pour objet de fixer les deux principaux aspects du service qui sont : l’instruction des élèves sages-femmes et le service des enfants trouvés.

En 1802, l’école de l’Hospice de la Maternité de Paris prend donc sans solution de continuité la suite des cours donnés aux apprentisses par la sage-femme en chef de l’Hôtel-Dieu. Le principe d’une école où le volet clinique constitue l’axe structurant de l’enseignement est conservé. Mais le personnel enseignant et la taille des classes n’ont plus rien à voir avec la transmission quasi familiale du savoir par la sage-femme en chef à ses quelques élèves. Les leçons sont désormais données pour la théorie par le chirurgien-accoucheur en chef et pour le « manuel des accouchemens » par la sage-femme en chef (art. 8 et 9). Quant au nombre d’élèves, il est fonction de ce que les bâtiments peuvent accueillir (art. 2). L’arrêté-règlement prévoit même qu’en cas de dépassement de ce nombre, le conseil d’administration des hospices trouve des logements supplémentaires « si mieux n’aiment les élèves se loger à leurs frais » (art. 4). La durée de formation est doublée (six mois), voire quadruplée lorsque les élèves suivent deux cours consécutifs (art. 5 et 6).

Au bout du compte, le changement d’échelle est spectaculaire. Numériquement, on passe d’une dizaine d’élèves à une centaine par an pendant les premières années d’existence de l’école. Pédagogiquement, l’adjonction d’un autre enseignant à la sage-femme, le chirurgien-accoucheur en chef, semble rompre avec la logique d’un enseignement strictement féminin. Géographiquement, le ressort de l’école de l’Hospice de la Maternité de Paris est l’ensemble de la France, soit le ressort des trois écoles de médecine. Dernière caractéristique : l’établissement n’est ouvert qu’aux élèves féminines, après que la proposition du service de santé des hôpitaux de Paris d’y admettre des étudiants en médecine a été repoussée.

La principale raison donnée de cette éviction des hommes est la préservation de la pudeur et de la moralité des élèves. Marie-Louise Lachapelle s’insurge contre la perspective d’un enseignement mixte, et plus tardivement, c’est encore cette raison qui revient sur les lèvres des obstétriciens parisiens lorsqu’ils évoquent la fermeture de la Maternité à la gent masculine.

Encadrement pédagogique renforcé, élargissement de l’audience de la formation, approfondissement du savoir délivré : l’établissement nouvellement créé acquiert une place à part dans le réseau européen des maternités-écoles. Pour prendre la mesure de cette place, il faut revenir sur celle de l’Office des Accouchées avant lui. La primauté et l’antériorité de l’établissement parisien en font l’ancêtre et le point de mire de toutes les institutions européennes de formation obstétricale.

L’Italie est un excellent exemple de cette influence française. Dans la continuité de la tradition savoyarde d’appel à des sages-femmes françaises, la maternité de Turin fondée en 1720 met à sa tête une ancienne élève de l’Hôtel-Dieu et huit ans plus tard, une réforme en fait une véritable école de sages-femmes sur le modèle parisien. Aux marges du royaume de France et de là, dans l’Empire, l’inspiration puisée à l’Office des Accouchées de Paris est réinventée à la lumière de l’importance accordée à l’enseignement universitaire. Strasbourg, sous la houlette de Jean-Jacques Fried et du prêteur royal Klinglin, réforme entre 1728 et 1737 le statut des accoucheuses de la cité et leur formation. La création en 1737 d’une véritable école pratique dans les locaux de l’hôpital civil offre à la ville son « Office des Accouchées » rhénan, « école mère de toutes celles de l’Allemagne ». Elle inaugure dans l’espace germanique une association, alors inédite mais appelée à un bel avenir : celle de la réunion, dans un même établissement d’enseignement, des sages-femmes et des étudiants en médecine. La création de l’école pratique est ainsi confortée par la création conjointe d’une chaire extraordinaire de l’art des accouchements à la faculté de médecine, détenue par le Hebammenmeister (professeur de l’art des accouchements) puis par son adjoint. Le lien entre université et école d’accouchement est posé, même s’il faut attendre la création de la maternité-école de Göttingen en 1751 pour qu’une institution de ce type ait officiellement un statut universitaire. Élève et compatriote de Fried à Strasbourg, Johann George Roederer reçoit lui aussi le titre de professor extraordinarius. L’enseignement de l’obstétrique entre donc par la bande – un statut de professeur extraordinaire – dans le paysage des facultés de médecine. L’association officielle entre un établissement d’accueil des parturientes et le cursus universitaire devient le nouveau modèle de l’enseignement obstétrical, semant l’Empire d’une multitude de maternités-écoles dans la seconde moitié du siècle : Berlin (hôpital de la Charité, 1751), Cassel (1763), Brunswick (1768) et tant d’autres dans la décennie 1770.

Mais l’émergence d’une formation clinique à destination des étudiants en médecine et en chirurgie, de plus en plus fréquemment inscrite dans le cadre universitaire, renvoie de facto les sages-femmes au second rang des préoccupations pédagogiques affirmées, comme le résume en 1800 Osiander, successeur de Roederer à la tête de la maternité de Göttingen : « Le centre d’accouchement de Göttingen a d’abord pour but de former des obstétriciens compétents, dignes du nom de Geburtshelfer. Son deuxième objectif est de former des sages-femmes ».

La diffusion de ce nouveau modèle est remarquable et résulte d’un triple mouvement. Le premier aspect est politique et institutionnel, dans un espace germanique où l’université est un instrument d’affirmation des micro-États impériaux. La diffusion du nouveau modèle est en second lieu individuelle et érudite, par la circulation perpétuelle des hommes de sciences à travers l’espace germanique et, plus largement, à travers l’Europe. Le mouvement, enfin, est scientifique, avec l’apothéose d’un savoir-faire – l’art des accouchements – en savoir – l’obstétrique. Il ne s’agit plus seulement d’aider à terminer un accouchement lorsque la nature fait défaut mais bien de comprendre les mécanismes les plus profonds de ce phénomène. L’obstétrique opératoire n’est plus qu’une facette parmi d’autres de cette spécialité médicale.

Toutefois, la pertinence d’un enseignement strictement réservé aux sages-femmes à la fois du point de vue temporel (cours à une période précise de l’année) et institutionnel (maternité-école spécifique) n’est au fond pas complètement écartée par le modèle universitaire. Strasbourg accueille à partir de 1779 une école d’accouchement pour les élèves sages-femmes de la campagne abritée dans les locaux de l’hôpital militaire. Au-delà, l’espace germanique compte aussi quelques maternités-écoles pour les seules futures accoucheuses quand nombre d’établissements veillent à faire alterner pendant l’année les cours pour chacun des publics.

L’éducation des accoucheuses reste un objet de grand intérêt pour les élites politiques et médicales. L’exemple de Göttingen, étudié par Jürgen Schlumbohm, est révélateur des enjeux différenciés que recouvrent l’instruction des futurs médecins et celle des futures sages-femmes. La comparaison entre les effectifs des deux groupes qui suivent les cours de Friedrich Benjamin Osiander entre 1792 et 1800 révèle une large disproportion en faveur des étudiants en médecine (600), tandis qu’à peine une centaine de sages-femmes reçoivent leur instruction dans le même cadre. Mais seules les secondes sont réellement destinées à fournir l’encadrement obstétrical des villes et villages du Hanovre. L’autorisation d’exercer n’est délivrée désormais qu’aux femmes qui ont suivi auparavant le cours trimestriel de l’université. De surcroît, à la maternité de Göttingen, les futures sages-femmes bénéficient bien plus que les étudiants en médecine d’une vraie formation pratique (examen, accouchement) hebdomadaire voire bi-hebdomadaire, signe qu’à l’opposé des professions de foi d’Osiander sur la nature universitaire de son enseignement, la dimension pratique de ce dernier bénéficie avant tout à celles qui en ont le plus besoin.

En Russie, c’est encore la formation des sages-femmes (strictement séparée de celle des étudiants en médecine) qui est privilégiée : fondations des impératrices Élisabeth Petrovna, Catherine II et Maria Feodorovna entre 1754 et 1800 à Saint-Pétersbourg et à Moscou, scolarité longue en instituts fermés, désignation d’élèves boursières ensuite envoyées dans les provinces. La réforme de 1800 fait par ailleurs de l’Institut moscovite une école pionnière puisqu’à l’issue de trois ans de cours, les élèves peuvent échanger leur attestation de capacité de l’Institut contre un diplôme de l’université de Moscou.

Au bout de ce chemin se trouvent Paris et son école de l’Hospice de la Maternité. L’école créée par Chaptal est l’aboutissement d’une évolution circulaire. Dans les années 1720, l’Office des Accouchées répand son modèle en Europe ; au début du xixe siècle, le modèle revient affûté aux armes de plusieurs générations d’accoucheurs et de pédagogues. De Moscou à Paris, en deux ans, la légitimité d’une grande institution toute réservée aux élèves sages-femmes a refait vigoureusement surface. Que la résurgence ait lieu dans des États fortement peuplés et très majoritairement ruraux où l’encadrement médical de la naissance ne peut matériellement et moralement pas passer par des mains masculines n’est pas un hasard. À l’opposé d’un espace germanique où le pullulement des États leur impose de chercher un relais de puissance dans les institutions non strictement politiques que sont les universités, France consulaire et Russie tsariste, marquées par la force croissante du pouvoir central, appliquent, pour l’encadrement de l’accouchement, une démarche qui refuse tout intermédiaire entre le gouvernement et la sage-femme, instituée agent protecteur des peuples à naître. Conserver pour les seules accoucheuses le vaste champ clinique de l’Hospice de la Maternité de Paris manifeste alors l’individualisation d’un corps professionnel, celui des sages-femmes, volontairement soustrait pour son recrutement et sa formation au contrôle médical universitaire.


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