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FUSI, Juan Pablo. Espagne : Nations, nationalités, nationalismes : Des Rois Catholiques à la Monarchie Constitutionnelle. Nouvelle édition [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2002. ISBN : 9782753526303. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.18233

Présentation

« L’homme n’a pas de nature – écrivit Ortega y Gasset – ce qu’il a c’est une histoire ». Les éléments constitutifs de l’homme (mobilité, changement, etc.) caractérisent également les peuples, les communautés, les territoires : pour savoir ce qu’est une nation, il faut avant tout chercher à savoir comment elle est parvenue à être ce qu’elle est. Nations, États, régions ne sont pas des essences permanentes et univoques : la nation comme « communauté imaginée », idéalisée et éternelle, fut une invention du nationalisme politique et littéraire des XIXe et XXe siècles. Et la vérité historique nous enseigne que les nations (et parmi elles l’Espagne…) furent et sont des héritages mixtes, le résultat de l’intégration au cours des siècles de différents substrats ethniques, démographiques et culturels : elles sont donc des réalités politiques et sociales historiques, c’est-à-dire changeantes et ouvertes. Ce livre étudie la construction de l’Espagne comme nation depuis les Rois Catholiques. Il veut être, à la fois, une vision non essentialiste de la formation de l’Espagne, et une vision non nationaliste du problème des nationalités et des nationalismes. Juan Pablo Fusi se livre à une analyse éclairante et opportune de cette histoire et à une brillante réflexion sur la question centrale de la lutte politique dans l’Espagne contemporaine.

Chapitre 3. La Nation éclairée
Juan Pablo FUSI
p. 87-114
Premières pages
Référence électronique du chapitre
https://books.openedition.org/pur/18241

Ce que la nouvelle dynastie apporta – sans doute sous l’influence de la France de Louis XIV qui intervint très directement dans les affaires espagnoles durant les premières années du règne de Philippe V – ce fut un nouveau sens de l’État et une nouvelle idée de la monarchie

 

« Aucun amour collectif – [écrirait Canovas sur la monarchie des Habsbourgs] – n’unissait castillans et aragonais, valenciens, catalans, navarrais et basques. »

Il manquait donc quelque chose dans cette « nation espagnole » que la Providence — ou plutôt, Louis XIV — remit à Philippe V : la passion nationale, l’idée même de nationalité. Vers 1729 encore, le père Feijoo (1676-1764), avec Mayans, la personnalité capitale de la première période des Lumières espagnoles, pouvait écrire dans le troisième tome de son Teatro critico universal [Panorama critique], discours X, intitulé « Amour de la patrie et passion nationale », que « ce qu’au moyen de l’expression vulgarisée » l’on nommait « passion nationale » était un « sentiment délinquant », « fille légitime de la vanité et de l’émulation ».

Or, ce qui allait se produire tout au long du xviiie siècle était précisément ceci : l’apparition du sentiment de nation, l’élaboration d’idées et de théories sur l’Espagne et son histoire. Les concepts, « nation », « patrie » et « patriotique » (« nation espagnole », « royaume d’Espagne », au lieu de monarchie hispanique) furent alors employés de façon abondante. L’apparition en 1782 dans une encyclopédie française (Encyclopédie méthodique) du mot « Espagne » dans laquelle Nicolas Masson de Morvilliers, auteur très peu connu, se demandait si la civilisation devait quelque chose à l’Espagne, si l’Espagne avait apporté quelque chose à l’Europe, déclencha la plus grande tempête intellectuelle connue jusqu’alors en Espagne, la première polémique, si l’on veut, sur l’Espagne dans l’histoire. L’ambassadeur espagnol à Paris, le comte d’Aranda, protesta auprès des autorités françaises. Le Président du Conseil de Castille, qui était alors l’équivalent du premier ministre, Floridablanca, ordonna la rédaction d’un rapport sur le sujet. L’Académie Royale d’Espagne, fondée en 1713, organisa un concours littéraire pour défendre l’apport espagnol à la culture. En 1786, sur commande de Floridablanca, parut la Oración apologética por la España y su mérito literario [Oraison apologétique pour l’Espagne et son mérite littéraire], écrite par Juan Pablo Forner, un réfutation passionnée de la thèse de Masson, une défense acharnée de l’Espagne, et un texte polémique et érudit qui provoqua à son tour – parce qu’il contenait des opinions et des jugements sans doute partiaux et discutables, et pas toujours apologétiques des multiples manifestations de la culture espagnole — de nouvelles et d’intenses polémiques. José Cadalso dirait de ses Cartas marruecas [Lettres marocaines, 1774], qu’ « elles traitent du caractère national » après avoir écrit une Defensa de la Nación española contra la carta persiana LXXVIII [Défense de la Nation espagnole contre la LX XVIIIe lettre persane] de Montesquieu.

De nombreux auteurs des Lumières — Cadalso lui-même, par exemple, toujours dans ses Cartas marruecas – regrettèrent par moments qu’il n’y eût pas de patriotisme en Espagne. En 1808, des incidents causés par la présence à Madrid d’une armée française stationnée dans la capitale espagnole en vertu d’un traité officiel avec la France, le traité de Fontainebleau du 27 octobre 1807, provoquèrent, comme on le sait, le soulèvement populaire et tout de suite après, et jusqu’en 1813, la guerre contre l’occupation française.

Le paradoxe apparaît donc de façon évidente. Tout au long du xviiie siècle, un siècle marqué par des styles cosmopolites, de fortes influences étrangères, françaises et italiennes principalement, le sentiment de nation, la perception de la nation comme communauté politique et même certaines formes de populisme espagnoliste (« majos* » et « manolas* », les capes, les chambergos*, les mantilles, les taureaux, les tonadillas*, les saynètes) finirent par devenir des réalités constitutives de la vie politique et de la vie sociale. Autrement dit, ce ne fut ni la Castille, ni les castes, ni la mystique mais bien le réformisme éclairé qui structura la nation espagnole.


Le centralisme monarchique

Néanmoins, le réformisme éclairé ne fut pas quelque chose d’immédiat ; il ne fut pas un projet de gouvernement imposé par le changement dynastique. La « pleine époque des Lumières » – il convient de le dire de façon claire — n’eut véritablement lieu que durant le règne de Charles III, entre 1759 et 1788. Le changement dynastique fut loin de susciter au départ des espoirs de réformes et de rénovation. Au contraire, ce qu’il apporta de façon immédiate, ce fut la guerre — la Guerre de Succession -déclenchée par l’Angleterre, l’Autriche et la Hollande, qui virent dans la désignation de Philippe V au trône d’Espagne une nomination qui renforçait l’hégémonie française en Europe et rompait l’équilibre continental. Ces pays appuyèrent, par conséquent, la candidature de l’archiduc autrichien Charles à la Couronne d’Espagne. Le prix de la guerre – qui fut une guerre longue, au résultat très incertain jusqu’aux victoires de Philippe V à Brihuega et Villaviciosa (Guadalajara) en décembre 1710, victoires rendues possibles grâce à l’intervention d’une fort contingent français – fut de plus très élevé : par les traités d’Utrecht (1713) et de Rastatt (1714), Philippe V conserva le trône d’Espagne et les colonies mais dut céder la Belgique, Milan et la Sardaigne à l’Autriche, la Sicile à la Savoie, et Minorque et Gibraltar à la Grande-Bretagne. Il dut accepter la participation anglaise au trafic des esclaves (asiento*) et au commerce vers l’Amérique (navire autorisé). Dans la Péninsule, la guerre avait divisé le pays : la Catalogne, l’Aragon, les Baléares et Valence soutinrent la cause de l’archiduc Charles ; Barcelone ne se rendit que le 11 septembre 1714 ; Majorque, en 1715 seulement.

Bien entendu, Philippe V qui régna entre 1700 et 1746 (exception faite de quelques mois en 1724 au cours desquels il abdiqua en faveur de son fils Louis Ier), n’arriva pas en Espagne avec un projet « éclairé » de nation. En 1700, c’était un jeune homme de dix-sept ans qui ne parlait que le français, qui était dépourvu de toute expérience politique et de tout plan d’action pour l’Espagne. Durant la Guerre de Succession il montra des dons de commandement, fit preuve de détermination et de hardiesse bien qu’il fût d’un tempérament renfermé et dépressif (avec des épisodes parfois sévères de déséquilibre mental) et très peu intéressé par les tâches gouvernementales. Son fils et successeur, Ferdinand VI (1746-1759) fut également une personnalité réservée et mélancolique (ce qui le conduisit à la folie dans les dernières années de sa vie), et à bien des égards, médiocre. Charles III (1759-1788), également fils de Philippe V, fut surtout un homme doux, au contact familier et simple, dépourvu de toute vanité, à la volonté ferme et à l’intelligence essentiellement discrète.

Au cours du xviiie siècle, la politique continuerait d’être une affaire de cour : autorité suprême du roi, luttes courtisanes, influences bureaucratiques, jeux des factions et clientélismes personnels pour le contrôle du pouvoir. Les politiques concrètes ne répondirent pas toujours à des idées et à des critères structurés et cohérents. Les équipes gouvernementales des différents monarques ne furent jamais purement homogènes. Dans les premiers gouvernements de Philippe V, l’influence française (les ambassadeurs Harcourt et Amelot, le marquis de Louisville, la princesse des Ursins, le financier Jean Henry Louis Orry…) fut considérable. De 1716 à 1719 – après le second mariage du roi, avec Isabelle Farnèse, qui exerça un contrôle très strict sur les décisions du monarque – l’Espagne fut de fait gouvernée par le cardinal italien Giulio Albéroni, bien qu’il n’eût aucune charge officielle, et entre 1726 et 1728, par le baron de Ripperda, un hollandais d’origine espagnole (qui assuma les portefeuilles de l’Administration, des Indes, des Finances et de la Guerre).

En réalité, la politique de réformes ne commença à gagner en consistance et en continuité qu’à partir de la période (1726-1736) au cours de laquelle, après la chute de Ripperda, le ministre Patiño (1670-1736), homme à la longue expérience administrative dans la haute bureaucratie de l’État depuis le changement de dynastie, assuma les portefeuilles de l’Administration, de la Marine, des Indes et des Finances, et surtout à partir de 1738-1754, sous le règne de Ferdinand VI, sous la direction des ministres José del Campillo et Zénon de Somodevilla, marquis de la Ensenada (1702-1781). Charles III lui-même forma au moins trois équipes gouvernementales : la première, le gouvernement sans doute le plus résolument réformiste de son règne, fut dominée de nouveau par des hommes politiques étrangers (des italiens comme le marquis de Grimaldi, Secrétaire de l’Administration de 1763 à 1776, et le marquis d’Esquilache (Schillace) qui occupa jusqu’en 1766 les portefeuilles des Finances et de la Guerre. Puis, après le « motín de Esquilache» de 1766 — émeutes de rues dans la capitale contre certaines dispositions prises par le ministre, émeutes de la faim dans près de cent villages, conspiration politique probable contre Esquilache – crise qui produisit un certain ralentissement dans le processus de réformes, il eut recours au comte d’Aranda (1767-1773) et finalement, à Floridablanca (1777-1792).

La politique étrangère elle-même, bien qu’elle répondît, non à une politique universelle comme aux xvie et xviie siècles, mais à la défense des intérêts géopolitiques espagnols, et qu’elle se matérialisât pour cette raison en un système cohérent, obéit, selon les royaumes, à des priorités et à des objectifs différents. La « question italienne » — c’est-à-dire l’aspiration à récupérer les états italiens, auxquels l’Espagne ne renonça pas malgré les accords d’Utrecht – absorba l’attention espagnole pratiquement jusqu’aux années 1730.

— Premièrement, dans la période Alberoni, au travers d’une agressive politique de guerre : Alberoni, décidé à rendre à l’Espagne son prestige international, réunit une armée d’environ 40 000 hommes et une importante escadre, et envahit la Sardaigne en 1717 et la Sicile en 1718, une ambitieuse opération qui faisait douter de la décadence espagnole.

— Deuxièmement, après l’échec d’Alberoni – une partie de l’escadre espagnole fut détruite dans les eaux siciliennes par les anglais, qui attaquèrent ensuite Vigo, tandis que des troupes françaises occupaient Saint-Sébastien et Fontarabie, et que les Autrichiens lançaient une forte contre-offensive en Sicile – par le biais de la diplomatie, dans une première phase dirigée par Ripperda, puis par Patiño, qui obtint que les puissances reconnaissent l’éventuel droit de succession de la dynastie espagnole aux duchés de Parme, Piacenza et Toscane, et ensuite, au cours de la guerre de succession polonaise dans laquelle l’Espagne intervint aux côtés de la France en vertu du premier Pacte de Famille. Patiño obtint aussi que la dynastie récupère Naples et la Sicile, réintégrées en effet en 1738 pour l’infant don Carlos, le futur Charles III.

Ferdinand VI poursuivit au contraire une politique de stricte neutralité – associée surtout à la gestion du secrétaire de l’Administration, José Carvajal y Lancaster — basée fondamentalement sur la paix avec l’Angleterre et sur une politique d’équilibre entre ce pays et la France. Charles III abandonna la politique de son prédécesseur – qui avait favorisé le déploiement de la flotte britannique dans l’Atlantique, une véritable menace pour les intérêts coloniaux espagnols – rénova la politique d’alliance avec la France (troisième Pacte de Famille, 1761) à laquelle elle s’unit aussi bien dans la Guerre de Sept Ans (1756-1763) que dans la Guerre d’Indépendance des États-Unis, et fit du contrôle du pouvoir naval de l’Angleterre la clé de sa politique étrangère. Avec des résultats inégaux : ainsi, en 1762, l’Espagne perdit La Havane et Manille face aux anglais, mais les récupéra l’année suivante ; elle perdit également la Floride mais en revanche gagna la Louisiane ; elle occupa les Malouines en 1770 mais y renonça aussitôt ; elle envahit et récupéra Minorque en 1782 mais échoua à Gibraltar. Malgré tout, le Traité de Versailles de 1783, qui mit fin à la Guerre de l’Indépendance américaine, fut favorable à l’Espagne : la Grande-Bretagne reconnut finalement la perte de Minorque et restitua la Floride.

Ce que la nouvelle dynastie apporta – sans doute sous l’influence de la France de Louis XIV qui intervint très directement dans les affaires espagnoles durant les premières années du règne de Philippe V – ce fut un nouveau sens de l’État et une nouvelle idée de la monarchie, en harmonie précisément avec le despotisme ou l’absolutisme éclairé de l’Europe du xviiie siècle, ce qui, en résumé, signifia : centralisation de l’État, renforcement de l’autorité monarchique, expansion de la bureaucratie administrative, élimination de privilèges, fueros, diètes, parlements et cortès provinciaux, compilation, unification et réforme de lois et codes civils et pénaux, professionnalisation et étatisation des armées, unification progressive des Finances, libéralisation du commerce intérieur, système régalien, politiques mercantilistes de protection et d’encouragement de l’industrie, de l’artisanat et du commerce nationaux. Pour la pensée éclairée (européenne, espagnole), le pouvoir administratif apparaissait comme le fondement de l’État au service d’une monarchie dont la légitimité découlait de son action en tant que fonction publique et dont l’objectif devait être désormais le bien-être (ou le « bonheur ») de ses sujets.

Le centralisme du xviiie siècle — car c’est de cela dont il s’agit, en Espagne et hors d’Espagne — répondit ainsi à une conception administrativiste (c’est-à-dire non nationaliste : il n’y avait pas de nationalisme au xviiie siècle) de l’action du gouvernement. Pour ce qui concerne l’Espagne, par conséquent, ce ne fut pas le sentiment de nation qui conduisit au réformisme bourbonien, mais le contraire : ce fut le centralisme bourbonien, le réformisme éclairé, qui finirait par créer le sentiment de nation. Il a déjà été dit que Philippe V en 1700 était français ; de fait, il éprouva toujours une profonde nostalgie pour la France et n’abandonna que très tard l’idée de monter sur le trône de France. Il a également été dit que, dans ses premiers gouvernements, l’influence française avait été dominante, spécialement celle d’Amelot et Orry, pour reprendre des noms déjà mentionnés, bien qu’il ne manquât pas de conseillers et de ministres espagnols : Porto-carrero, Macanaz, Ubilla, Grimaldo, Orendaín… Le très bel ensemble de La Granja lui-même — palais et jardins – résidence que le roi fit construire pour son repos (et en partie, symbole de la nouvelle monarchie), fut construit selon le style et le goût de Versailles.

Quoi qu’il en soit, la nouvelle dynastie aborda immédiatement deux réformes véritablement significatives : la réforme de l’Administration centrale et l’unification des différents royaumes qui constituaient la monarchie. Le changement de la structure de l’État fut déterminant. La réforme de l’Administration centrale consista en la substitution du système des conseils de la monarchie autrichienne par des secrétaires d’état, ce qui put se faire en reprenant cette institution qui existait déjà mais qui manquait de relief chez les Habsbourgs, tout d’abord en dédoublant ses fonctions en 1705, pour finir par instituer en 1714, après une processus de refonte des charges et des réajustements de compétences et d’attributions, un ensemble de cinq ministères qui, après de nouveaux arrangements, deviendraient sous Ferdinand VI, les ministères de l’Administration, de la Justice, des Finances, de la Marine et des Indes, et de la Guerre ; les changements auxquels il serait procédé ultérieurement sous Charles III et Charles IV ne seraient pas déterminants. Les anciens conseils furent, ou bien supprimés (Aragon, Croisade, Flandres, Italie), ou bien privés de toute fonction significative (Administration, Finances, Guerre…), exception faite du Conseil de Castille ou Conseil royal, lequel, divisé en plusieurs catégories et avec un total de vingt-deux conseillers, survécut comme organe suprême de conseil et de supervision des réalisations, avec des fonctions étendues désormais à tout le royaume. L’importance de la réforme, dans laquelle Orry et Macanaz jouèrent un rôle majeur, était évidente. Les secrétariats, immédiatement antérieurs au gouvernement du xixe siècle composé de ministres, supposaient l’unification de la direction politique du gouvernement, quelque chose d’inexistant dans l’Espagne des Habsbourgs, comme cela a été dit. En bonne logique, Floridablanca créa en 1787, bien qu’elle ne durât que jusqu’en 1792, une Junta de Estado*, littéralement ce qui serait, à partir de 1824, le Conseil des Ministres.

La seconde réforme ne fut pas moins importante. L’appui de l’Aragon, de la Catalogne, de Majorque et de Valence à l’archiduc Charles dans la Guerre de Succession permit à la Couronne de supprimer les fueros et les Cortès, premièrement d’Aragon et de Valence (1707) — le Justicia d’Aragon et la Generalidad* de Valence furent également supprimés – et ensuite, par le Décret dit de Nueva Planta* du 16 janvier 1716, les institutions particulières de Catalogne (Generalitat et sa Députation Générale, les Cortès, le Conseil des Cent qui gérait la ville de Barcelone), institutions qui n’avaient pas encore été supprimées, pas même après la séparation de la Catalogne de 1640 à 1652.

Cette réforme eut ses limites. La Navarre et les provinces basques – qui avaient soutenu Philippe V – conservèrent leurs institutions (fueros basques ; vice-roi, Cortès et fueros de Navarre), bien qu’au début du xixe siècle il y eût une sérieuse tentative de la part du gouvernement, alors dirigé par Godoy, pour les modifier. En Galice et dans les Asturies furent maintenues, respectivement, les Assemblées du Royaume et l’Assemblée Générale du Principat. La Catalogne, l’Aragon et les Baléares (Valence exceptée) conservèrent leur procédure, leurs droits civils, pénaux et commerciaux respectifs (l’unification du droit ne serait menée à bien en Espagne qu’au xixe siècle). La Catalogne conserva aussi sa monnaie et, malgré des dispositions officielles qui imposèrent l’usage du castillan dans l’enseignement et la fonction publique, le catalan se maintint comme langue de la Catalogne, bien que la littérature continuât d’être une littérature médiocre et privée de souffle. Mais la suppression des fueros et des Cortès d’Aragon, de la Catalogne, des Baléares et de Valence réduisait les royaumes d’Espagne – comme le disait le décret de 1707 relatif à l’Aragon et à Valence — « à l’uniformité de lois identiques ». En d’autres termes, le royaume d’Espagne était en train de se doter d’un régime politique commun.

En outre, l’unification politique des royaumes rendit obligatoire une réforme profonde de l’administration territoriale qui se baserait sur deux institutions :

  • les Capitanías generales* à caractère militaire, douze au total (Catalogne, Valence et Murcie, Aragon, Majorque, Andalousie, Grenade, Canaries, Estrémadure, Vieille Castille, Nouvelle Castille, Galice, Asturies et Navarre, dans cette dernière comme vice-roi), auxquelles correspondait de ce fait le gouvernement de la région et sous l’autorité desquelles demeurèrent aussi les Audiences Royales, dont le nombre fut également augmenté.
  • la fonction nouvellement créée (1711) des intendants, sortes de gouverneurs civils de province, qui en 1749 assumèrent également la magistrature des capitales de celles-ci et furent dotés de compétences en matière de Justice, de Finances et d’Ordre Public ; les corrégidors, sous l’autorité des intendants, virent leurs prérogatives encore diminuer et restèrent à la tête de subdivisions territoriales des provinces, avec des compétences de police et de justice.

La réforme s’étendit aux Indes, à l’Amérique : deux nouvelles vice-royautés furent créées (Nouvelle Grenade, 1739 ; Rio de la Plata, 1776) et plusieurs autres audiences ; le système des intendances fut introduit, et il fut procédé à la réforme en profondeur de toute l’organisation militaire de ces territoires, étendus depuis 1763 à la Louisiane (armées, systèmes de fortifications, bagnes, frontières, etc.).


Le réformisme éclairé

https://books.openedition.org/pur/18241#tocto1n2


[…] Extrait

Quoi qu’il en soit, le fait historique capital était clair : gouverner signifiait désormais impulser depuis l’État, depuis la Couronne, des réformes et des initiatives au profit de la nation. La monarchie hispanique des Habsbourgs n’avait reconnu comme responsabilités propres que l’administration suprême de la justice, la guerre, le maintien de l’ordre public et la défense de la foi. Le changement fut donc extraordinaire. Jovellanos l’exprima très bien lorsque dans son Elogio fúnebre de Carlos III [Éloge funèbre de Charles III, 1789] il dit que ce fut pendant le règne de ce roi qu’apparut ce que l’on appela dès lors « l’économie civile » : des politiques et des réalisations concrètes pour le bien-être des sujets.


La nation et les provinces

https://books.openedition.org/pur/18241#tocto1n3


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