source : https://journals.openedition.org/res/1150

c’est vers Paris, véritable point de convergence de ces recherches et centre de gravité du renouvellement des styles, que se tournent les compositeurs finlandais au tournant des xixe et xxe siècles.


Vera Nilova, « Un vent parisien souffle sur Helsinki : les influences françaises dans la musique finlandaise au début du xxe siècle »Revue des études slaves, LXXXIV-3-4 | 2013, 457-467.


RÉSUMÉ

L’article est consacré à un sujet assez peu étudié, les relations musicales entre la Finlande et la France au tournant des xixe‑xxe siècles. Il est construit à la manière d’une suite, combinant différents thèmes : la réception de la musique de Sibelius par Pascal Dusapin, le reflet des images nationales en musique, les éléments français de la musique de Sibelius, l’art finlandais à Paris et l’art français à Helsinki. Le lien entre ces parties est assuré par la thèse centrale défendue par l’auteur : à l’époque considérée, l’art français n’était pas pour les Finlandais un objet d’imitation, mais une expérience musicale et artistique étrangère.


Plan

L’introduction de la culture française dans le nord de l’Europe
« Un pré vu par les yeux d’un artiste »
Les Finlandais à Paris
« De la musique avant toute chose »
En conclusion : « mesurez l’homme sans ses échasses »


Premières pages

Nous prenons en garde les opinions et le savoir d’autrui, et puis c’est tout. Il les faut faire nôtres.
(MONTAIGNE, Essais, Livre I, « Du pédantisme »)

Dans le journal personnel de Sibelius (Memoranda), rédigé en suédois, le français, sans être la langue la plus utilisée, est néanmoins d’emploi plus fréquent que le finnois, l’anglais ou l’italien. De plus, bon nombre de pièces pour piano de Sibelius comportent des titres français, comme Air de danse, Couplet, Rêverie, Chanson sans paroles, Humoresque, Esquisse, Arabesque, etc. (pièces op. 34, 40, 76, 90, 94, 96, 99, 101). Dans l’œuvre pour piano, nous trouvons en outre un certain nombre d’« hybrides » : ainsi le recueil opus 58 possède un titre général allemand (10 Klavierstücke), tandis que les titres français (Air varié) et allemands (der Hirt, des Abends) alternent au niveau des pièces séparées. Nous retrouvons une situation analogue dans l’opus 75. Du côté des œuvres pour orchestre, nous rencontrons des titres français dans les Scènes historiques I et II.

Ces quelques exemples suffisent à montrer l’attractivité indéniable de la culture française sur les artistes et compositeurs finlandais à l’orée du xxe siècle, à une époque où la Finlande fait partie intégrante de l’Empire russe. Alors que la Russie entre dans son grand « Âge d’argent », époque marquée par un bouillonnement artistique sans précédent et la recherche de langages expressifs nouveaux, c’est vers Paris, véritable point de convergence de ces recherches et centre de gravité du renouvellement des styles, que se tournent les compositeurs finlandais au tournant des xixe et xxe siècles.

Les raisons de cette attractivité ? Voici comment le héros de Romain Rolland, le musicien allemand Jean-Christophe, caractérise la musique française du début du xxe siècle :

Les paysages de France et la vie quotidienne, par une magie secrète, se muaient dans leurs prunelles en des visions de l’Attique. On eût dit que chez ces Français du xxe siècle survécussent des âmes antiques, et qu’elles eussent besoin de rejeter leur défroque moderne, pour se retrouver dans leur belle nudité.

De l’ensemble de cette poésie se dégageait un parfum de riche civilisation mûrie pendant des siècles, qu’on ne pouvait trouver nulle part ailleurs en Europe. Qui l’avait respiré ne pouvait plus l’oublier. Il attirait de tous les pays du monde des artistes étrangers. Ils devenaient des poètes français jusqu’à l’intransigeance ; et l’art classique français n’avait pas de disciples plus fervents que ces Anglo-Saxons, ces Flamands et ces Grecs. […]
Parmi les champs maraîchers et les fumées d’usines de la démocratie, au cœur de la Plaine Saint-Denis, dans un petit‑bois sacré, des faunes insouciants dansaient. Christophe écoutait avec surprise leur chant de flûte, ironique et serein, qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait entendu :

Un petit roseau m’a suffi
Pour faire frémir l’herbe haute Et tout le pré
Et les doux saules
Et le ruisseau qui chante aussi. Un petit ruisseau m’a suffi
À faire chanter la forêt…

[…] Tandis que les musiciens allemands s’immobilisaient dans les campements de leurs pères et prétendaient arrêter l’évolution du monde à la barrière de leurs victoires passées, le monde continuait de marcher et les Français en tête se lançaient à la découverte ; ils exploraient les lointains de l’art, les soleils éteints et les soleils qui s’allument, et la Grèce disparue et l’Extrême‑Orient rouvrant à la lumière, après des siècles de sommeil, ses larges yeux fendus, pleins de rêves immenses. Dans la musique d’Occident, canalisée par le génie d’ordre et de raison classique, ils levaient les écluses des anciens modes ; ils faisaient dériver de leurs bassins de Versailles toutes les eaux de l’univers : mélodies et rythmes populaires, gammes exotiques et antiques, genres d’intervalles nouveaux ou renouvelés. Comme, avant eux, leurs peintres impressionnistes avaient ouvert à l’œil un monde nouveau – Christophes Colombs de la lumière, – leurs musiciens s’acharnaient à la conquête de l’univers des sons ; ils pénétraient plus avant dans les retraites mystérieuses de l’ouïe ; ils découvraient des terres inconnue dans cette mer intérieure […]
Christophe admirait l’initiative de cette musique qui renaissait d’hier, et qui déjà marchait à l’avant-garde.

Ainsi, la France et sa capitale Paris étaient devenues le lieu de rendez-vous obligé des artistes de toutes les disciplines, peintres, graphistes, littérateurs, musiciens. Parmi les Finlandais, les peintres furent les premiers à se diriger vers la nouvelle Mecque, suivis par les musiciens. Mais la rencontre entre les Finlandais et la culture artistique parisienne s’était produite beaucoup plus tôt. Elle avait été précédée par une lente pénétration de la culture française dans les espaces nordiques.


L’introduction de la culture française dans le nord de l’Europe

On ignore à quelle époque précisément le premier Français s’est rendu en Europe du Nord. L’histoire des relations entre la France et l’Europe du Nord au Moyen Âge est avare de faits. L’un d’entre eux concerne la pénétration du christianisme en Europe du Nord. L’un des premiers disciples de l’Église catholique en Islande, l’évêque Jón Ögmundsson, avait reçu son enseignement pour l’essentiel en France. C’était un excellent harpiste et il chantait magnifiquement. Il fit venir, entre autres, de France un précepteur du nom de Rikini, chargé d’enseigner le chant et la versification aux enfants.

On sait que l’évêché d’Åbo (Turku) était en contact permanent avec les grands centres culturels européens et que du xive au xvie siècles de nombreux ressortissants finlandais étudièrent à la Sorbonne. L’art roman et surtout l’art gothique, représenté par la remarquable cathédrale d’Åbo, se répandirent dans l’architecture religieuse.

Un hymne luthérien, inclus sous le numéro 7 (partie Adventti) dans l’édition de 1986 des Käsivirsikirja, confirme les contacts entre la France et la Finlande à l’époque où cette dernière fait encore partie du royaume de Suède. Une note en haut de la partition indique que la mélodie de cet hymne possède une origine française et la date indiquée est 1557. Cette mélodie fut remarquée par Valentin Thilo (1607‑1662), professeur à l’université de Kœnigsberg, poète et spécialiste de rhétorique. En 1642, il composa ses propres vers pour cet hymne. Ils furent traduits en 1874 par Elias Lönnrot (1802‑1884), et en 1886 la mélodie française sur les vers finnois de Lönnrot fut incluse dans un recueil d’hymnes luthériens. Au cours de la seconde moitié du xviiie siècle, l’idéologie du rationalisme des Lumières pénétra en Finlande. Inspirés par les idées de Locke, de Voltaire et des Encyclopédistes français, les adeptes finlandais des Lumières s’efforcèrent avec enthousiasme de contribuer au progrès de leur pays, de réduire son retard sur le plan socio-économique et d’y développer la vie sociale et culturelle. Au tournant des xixe et xxe siècles, dans la mouvance des romantiques français chantant la Bretagne (patrie ancestrale des Celtes) et Tahiti, on vit naître le carélianisme dont les représentants les plus éminents furent, entre autres, Jean Sibelius, l’écrivain Juhani Aho, le peintre Akseli Gallen‑Kallela et l’architecte Eliel Saarinen. Tous considéraient la Carélie comme un lieu où les hommes vivaient en harmonie avec la nature. Une autre analogie peut être relevée en ce qui concerne la langue, breton chez les Français et finnois chez les Finlandais.


« Un pré vu par les yeux d’un artiste »

https://journals.openedition.org/res/1150#tocto1n2


Vera Nilova
Conservatoire Alexandre Glazounov, Petrozavodsk

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