
La différence entre la Francia occidentalis et la Francia orientalis était telle que le plus grand des ruralistes français ne put étudier la seigneurie rurale du haut moyen âge qu’en opposant la France et la Germanie.
Présentation
L’histoire étant l’étude des hommes en société, tout historien fait de l’histoire sociale, parfois magnifiquement, mais la société française dans sa longue durée n’a jamais trouvé son historien. Le sujet, qui est très complexe, a été ici attaqué sous deux angles.
On a d’abord analysé les cadres sociaux, qui varient lentement, tels la famille et la parenté, les liens d’homme à homme, les cadres ruraux (village, paroisse, seigneurie) et les villes.
Puis les classes sociales, qui dépendent des forces économiques et politiques, ont été étudiées en trois chapitres, 500-900, 900-1275, 1275-1500. En conclusion on s’est demandé, s’il y avait vers 1500 une société, une nation, une patrie française. La réponse a été nuancée, comme de juste.
2.– L’unité française
Conclusion
Référence électronique de l’extrait
https://books.openedition.org/septentrion/49461#tocto1n2
EXTRAIT DE LA CONCLUSION
2.– L’unité française
La question est double : les Français étaient-ils semblables entre eux et différents de leurs voisins ? Dans l’affirmative avaient-ils une conscience claire et une appréciation positive de leur originalité ?
Vers 500 Clovis régnait sur les Francs, ceux de l’ouest et ceux de l’est, et sur les Romains, qui étaient profondément différents. La différence entre la Francia occidentalis et la Francia orientalis était telle que le plus grand des ruralistes français ne put étudier la seigneurie rurale du haut moyen âge qu’en opposant la France et la Germanie. Les différences ne furent pas moins grandes pour la noblesse, pour les villes, pour le pouvoir d’Etat. La frontière de 843 ne fit sans doute qu’entériner de profondes différences : d’un côté les Français, de l’autre les Teutons.
Cependant la Francie occidentale eut de la peine à se séparer des royaumes voisins et sa noblesse trahit plus d’une fois Charles le Chauve pour se rallier à un de ses frères. Inversement le roi Charles eut des partisans en Lotharingie : des liens vieux de plusieurs générations avaient de la peine à se rompre. Cent cinquante ans plus tard c’était fait : en 1025, quand l’empereur attaqua le roi, celui-ci reçut le soutien de tous les princes français, même de ceux avec lesquels il était en bisbille ; tous avaient le sentiment de former un même peuple.
Mêmes différences entre Anglais et Français. En 1066 Guillaume le Conquérant introduisit en Angleterre la féodalité à la Normande, mais par la suite la noblesse et la paysannerie évoluèrent différemment des deux côtés de la Manche ; de même pour les villes. Dès le XIIe siècle les barons et les chevaliers normands installés en Angleterre se disaient anglais, quoiqu’ils parlassent un idiome roman assez proche du francien.
Les Français étaient donc différents de leurs voisins, d’où une facile xénophobie. Est-ce à dire qu’ils étaient semblables des rives de la Mer du Nord à celles de la Méditerranée ? Non. A priori il faut distinguer les régions d’entre Loire et Meuse, si novatrices à tous égards, et les pays situés au sud de la Loire, qui furent volontiers archaïsants. Si de bonnes études ont montré que le Mâconnais, le Berry et les pays de la Charente ne différaient pas trop des « vieux pays francs », on ne peut en dire autant de la Gascogne, du Languedoc et de la Provence, par exemple pour la noblesse, le servage, la seigneurie et la féodalité.
Vers 1200 l’Occitanie différait grandement de la France d’oïl par ses institutions sociales, qui, au contraire, étaient les mêmes des deux côtés des Pyrénées et on a pu dire qu’avant la bataille de Muret (1213) le midi languedocien et provençal était mûr pour passer sous la domination du roi d’Aragon. Quant aux barons poitevins, on l’a vu, leur « perfidie » se réduisait au fait qu’ils refusaient les contraintes féodales de la France d’oïl. La croisade des Albigeois et la conquête capétienne anéantirent ces résistances et ces virtualités. Les institutions du nord furent implantées dans l’Occitanie et c’est tout naturellement qu’en 1258 la Catalogne se sépara du royaume.
Il convient de ne pas exagérer le particularisme religieux. Le catharisme, qui horrifia tellement le clergé du nord, fut très minoritaire, on le sait aujourd’hui, et il y eut une bonne moitié d’Occitans dans les armées de la croisade. Sur le plan religieux le catharisme était plus un paléo-christianisme fidèle aux traditions pré-grégoriennes qu’une hérésie manichéenne importée d’Orient, ce pourquoi ses fidèles furent assez facilement récupérés. L’intérêt de la crise albigeoise est plutôt de mettre en lumière la volonté d’unité qui animait les chrétiens de la langue d’oïl : une foi, un peuple, un roi.
Plus tenace fut le particularisme linguistique. Ce n’est pas avant 1350, 1450 surtout, que, tout naturellement, sans aucune pression, le français s’imposa dans l’administration et dans l’usage des classes supérieures.
Reste l’approche subjective de l’unité française, autrement dit, pour simplifier, la délicate question du patriotisme français. La diversité française éclate ici plus qu’ailleurs et le vocabulaire est pauvre, imprécis surtout. La patrie était la terre du père, des ancêtres. Il y avait donc beaucoup de patries particulières. La patria communis fut jusque vers 1100 la chrétienté, ensuite plutôt le royaume. Cependant au XIVe siècle on appelait l’Occitanie patria linguae occitanae, le pays de la langue d’oc, ou patria jure scripto regi solita, le pays de droit écrit.
La nation était le pays natal. Dans un village flamand dépeuplé par la guerre on disait en 1485 qu’il n’y restait personne de la nacion de la ville. Mais on parlait aussi de la « nacion de France » et on disait dès 1300, natione gallicus, français de naissance. Ici le mot important est gallicus, français.
Français, le mot est attesté dès les premiers textes en langue vulgaire (1080-1100). Au début le peuple franc se composait des Austrasiens, des Bourguignons et des Neustriens, mais le royaume franc comprenait aussi des Alamans, Bavarois, Frisons et Thuringiens, des Aquitains, Bretons, Goths et Provençaux : autant de peuples distincts, de regna (royaumes). Au Xe siècle Flodoard distingue encore huit regna, les Aquitains, Bourguignons, Bretons, Espagnols, Flamands, Francs, Goths et Normands ; la France, c’est le pays des Francs. Donc les rois parlaient de leurs regna et les grands vassaux avaient chacun son regnum. Le mot « règne » subsista au moins jusqu’au XIIIe siècle, car région (regio) et province (provincia) étaient des mots savants.
Dans la Chanson de Roland la France, qui est citée 170 fois, désigne souvent tout l’empire de Charlemagne, mais les Français ne constituent qu’une partie de l’ost. Celui-ci comprend les Allemands, Bavarois, Frisons et Lorrains, comme la Germanie de 778, date du désastre de Roncevaux ; la Gaule est représentée par les Auvergnats, Bourguignons, Bretons, Flamands, Normands, Poitevins et surtout les Français. La « douce France » », c’était le centre du bassin parisien, à peu près le « duché de France » du Xe siècle.
Au même moment Guibert de Nogent écrivait l’histoire de la première croisade sous le titre cocardier de Gesta Dei per Francos, l’action de Dieu par les Francs, et il exaltait la supériorité morale et le rôle dominant des Français. Il n’était pas le seul : la notion de Franci est centrale dans la plupart des récits de la croisade. Témoignage d’un patriotisme naïf, car il y avait parmi les croisés des Lorrains et des Normands d’Italie, qui n’étaient pas des régnicoles, et des Occitans qui n’étaient pas francophones.
Puis d’autres symptômes apparaissent, si précoces qu’il est impossible de prétendre que c’est l’Etat qui a créé la nation. Vers 1150, face à la menace impériale, les évêques bourguignons appelèrent le roi à l’aide : Est et Burgundia de regno vestro, lui écrivirent-ils : la Bourgogne aussi est de votre royaume. Ce royaume, c’était la France et dès 1200 Philippe Auguste abandonna le titre de roi des Francs (Francorum rex) pour celui de roi de France (rex Franciae). La France n’était plus « un règne », c’était le royaume. Vers le même moment on compila à Saint-Denis la première histoire de France ; cette Historia regum Francorum (traduite en 1274) fut le germe de l’histoire officielle de la France.
Mais cette conscience de l’unité nationale se manifesta surtout au niveau des élites. Qu’en pensait le peuple ? Il paraît que, comme Louis VII n’avait pas de fils, l’angoisse fut générale jusqu’à la naissance de Philippe Auguste en 1165 et qu’alors tout le monde se réjouit, ce qui étonna les étrangers. Les bas-bretons allumèrent-ils des feux de joie ? On peut en douter.
Au XIIIe siècle les étonnants succès des Capétiens confortèrent le sentiment de l’unité nationale et la fierté d’être Français. Vers 1300 le roi put s’appuyer, contre le pape, d’une impressionnante unanimité des trois Etats du royaume : toutes les élites épousèrent sa cause. Ce fut la manifestation d’un nationalisme plus que d’un royalisme, car en 1315 cette même noblesse contesta vigoureusement le pouvoir royal.
Il est possible que ce patriotisme tranquille se soit surtout manifesté par la xénophobie. Dans le royaume même certains peuples avaient une réputation peu flatteuse. A fortiori les étrangers. Les Anglais, en particulier, n’étaient pas gâtés : les Anglaises avaient, disait-on, de grandes mamelles et les Anglais furent censés cacher une petite queue dans leurs chausses.
Aux XIVe et XVe siècles la guerre anglaise mit le patriotisme français à une rude épreuve, dont il sortit trempé, au sens métallurgique du terme. Il y eut des traîtres, qui furent passés par l’épée, ainsi le connétable Raoul de Brienne (19 novembre 1350) ou de simples soudards : après la victoire de Cocherel (16 mai 1364) les prisonniers furent mis à rançon sauf les sujets français, à qui on trancha le col. Charles VII n’agirait pas autrement quand il reconquèrerait son royaume, ni Louis XI en 1465, lors de la campagne de Normandie. L’autorité du roi avait la couleur bleutée de l’acier.
Au XVe siècle l’occupation anglaise eut ses collaborateurs, ses résistants et surtout ses attentistes. De 1420 à 1436 le patriotisme des Parisiens fut fort tiède. Ils acceptèrent la présence ennemie, d’ailleurs fort discrète, et le 8 septembre 1429 ce furent eux qui repoussèrent Jeanne d’Arc devant la porte Saint-Honoré. Ils se résignaient à l’inévitable et ils auraient fini par se soumettre au roi anglais de même qu’après 1453 les Bordelais se soumirent au roi français. Leur ralliement à Charles VII, en 1436, fut dû, pense-t-on, à l’alliance franco-bourguignonne de 1435 : Paris avait trop besoin du commerce des Pays Bas. Quelques collaborateurs s’exilèrent. Une Parisienne fut séparée de son mari anglais : il fallait obéir à son roi plutôt que suivre son époux.
Il est sûr, cependant qu’en 1429, lors du voyage du sacre, les populations urbaines firent pression sur leurs échevins pour qu’ils ouvrissent leurs portes au dauphin Charles. En Normandie des partisans tenaient le maquis. Les historiens français les appellent résistants, les Anglais terroristes. On croit entendre la radio de Vichy. En 1432 un complot faillit livrer Rouen aux gens du roi ; en 1435 ce fut le cas de Dieppe et l’insurrection, aussitôt, enflamma la haute Normandie. La vigueur de ce patriotisme populaire permet d’affirmer que Jeanne d’Arc ne fut pas un point de départ, un miracle aléatoire, comme l’écrivent les historiens anglais qui ne se consolent pas d’avoir perdu cette guerre, mais un aboutissement logique.
Est-ce à dire que le sentiment national fut général ? Sûrement pas, car le patriotisme français eut ses ratés, par exemple en Flandre et en Artois.
On peut suivre de près la naissance du patriotisme flamand. Vers 1300 les élites flamandes étaient souvent francisées et, dans le conflit entre le comte et le roi, beaucoup de riches bourgeois furent des léliaerts, des partisans des lys. Nulle trace d’un patriotisme flamand : pour l’heure la lutte des classes primait. La royauté se tenait au-dessus des partis. En 1301 le roi fut acclamé par le peuple de Gand : il avait aboli l’impôt sur la bière et réformé l’échevinage. Dans les mois suivants les officiers du roi accumulèrent brutalités et maladresses et ce fut l’explosion. Les métiers de Bruges massacrèrent les chevaliers français dans leurs lits (matines de Bruges, 18 mai 1302) et dans les watergangs de Courtrai (bataille des Eperons d’or, 11 juillet 1302). De proche en proche toute la Flandre s’enflamma et bascula, pour toujours, dans la haine des Français.
De l’autre côté de la frontière la lutte des classes primait encore. De Saint-Omer à Tournai les communs frémissaient d’espoir et certains payèrent de leur vie le fait de l’avoir dit un peu trop haut. A l’été de 1302, comme l’armée flamande était aux portes de l’Artois, l’ost du roi n’osa aller outre, les nobles disant que « les Flamens et le quemune du royaume fuissent tout ung contre iaux et contre le roi ». De fait ceux de Béthune et d’Aire apportèrent les clefs de leurs villes aux chefs de l’ost flamand. Mais c’était un fol espoir car à présent les Flamands ne haïssaient plus les riches, mais les Français. Ils ne délivrèrent par l’Artois, ils le ravagèrent et, quand ils eurent pris Thérouanne, ils arrachèrent la statue de saint Louis, que les chanoines venaient d’installer dans la cathédrale « et li couperent le teste ens u markiet » (12 juillet 1303). Geste hautement symbolique : à un jour près c’était l’anniversaire de Courtrai, anniversaire qui, aujourd’hui encore, constitue la fête nationale des Flamands.
Le patriotisme artésien eut ses avatars : il changea moins d’intensité que d’objet. Pendant les guerres du XIVe siècle le patriotisme français fut vif, surtout à Saint-Omer, qui était si proche de la garnison anglaise de Calais, dont les bourgeois pouvaient tout craindre. Sous les ducs de Bourgogne la fidélité au « prince naturel », le duc, se concilia sans peine avec celle qu’on devait au roi, « notre sire ». Mais en 1477, quand Louis XI entreprit de conquérir les Etats bourguignons, les consciences se déchirèrent. Si Béthune fut « mamelue », c’est-à-dire renégate, comme les mamelouks turcs, Aire et Saint-Omer furent, avec Douai, Lille et Valenciennes, les « cinq vierges sages, fidèles à l’Epoux » qui interdirent au roi l’entrée des Pays Bas. Le 25 janvier 1487 Saint-Omer obtint le privilège de n’être jamais séparée de la maison de Bourgogne. Cependant les riches Audomarois, qui avaient le cœur ou le porte-monnaie français, livrèrent ou vendirent la ville aux gens du roi le 27 mai 1487, aux cris de « vive le roi ». Mais le 11 février 1489 une conjuration populaire les chassa au cri de « vive Bourgogne ». L’anniversaire de la délivrance fut longtemps fêté et les Français ne furent plus qu’« infâmes quenailles ».
« Vive Bourgogne ! », le peuple avait enfin trouvé un nom pour ce conglomérat de provinces constitué par une dynastie depuis deux siècles et qui ne comprenait même plus le duché de Bourgogne. Le même cri fut encore poussé en 1521, quand les bourgeois de Tournai ouvrirent leurs portes à Charles Quint ; les gens des métiers, qui étaient des « doubles Français », furent promptement exclus du gouvernement de la cité. Les villes basculent dans un patriotisme ou dans un autre selon les hasards de l’histoire.
Bref, le patriotisme était un sentiment invisible, une substance en solution. Mais la solution était parfois sursaturée et, pour un rien, le patriotisme précipitait. Ce rien était en général une agression étrangère. D’où l’importance de la Guerre de Cent Ans.
Il est possible, enfin, que le patriotisme provincial et l’esprit de clocher aient été souvent plus forts que le sentiment de l’unité nationale. Mais les provinces furent rassemblées par les rois et les fidélités suivirent. Les Bretons avaient eu le particularisme chatouilleux ; ils ne devinrent français que quand leur duchesse fut devenue leur reine. L’unité nationale dut beaucoup à l’extension du domaine royal.
Il n’y avait rien pour entretenir le culte patriotique et bien peu de grands messes pour le culte royal. Les « joyeuses entrées » du roi dans une de ses bonnes villes, pour impressionnantes qu’elles fussent, étaient rarissimes alors qu’il y avait, dans les rues et sur les places du moyen âge tardif, tant de spectacles éblouissants. Mise à part la liturgie du sacre, la royauté ne sut pas se mettre en scène. Le patriotisme des Français fut abstrait, passif. C’est au XVIe siècle qu’apparut le mot patrie et que nation perdit son sens de naissance.
La prudence de cette conclusion atteste que l’histoire sociale n’amène pas beaucoup d’eau aux moulins du nationalisme. Elle dément l’opinion fameuse de Paul Valéry selon qui « l’histoire… rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines ». Où l’on voit que le grand écrivain avait en la matière de bien mauvaises fréquentations. S’il avait lu un peu d’histoire sociale il aurait été délivré de ses préjugés ridicules, indignes d’un aussi grand esprit, car celle-ci est un puissant antidote du chauvinisme et du nationalisme. La science n’est-elle pas toujours l’ennemie des idéologies ?
© Presses universitaires du Septentrion, 2000