CHARON, Annie (dir.) ; DELMAS, Bruno (dir.) ; et LE GOFF, Armelle (dir.). La France et les Français en Russie : Nouvelles sources et approches (1815-1917). Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Publications de l’École nationale des chartes, 2011 ). Disponible sur Internet : . ISBN : 9782357231085. DOI : https://doi.org/10.4000/books.enc.1241.

La France et les Français en Russie : Nouvelles sources et approches (1815-1917).
De Pierre le Grand à la seconde guerre mondiale, les relations de la France et de la Russie, tour à tour alliées ou opposées, ont toujours été importantes pour l’histoire de l’Europe, dans tous les domaines, tant politiques, diplomatiques, militaires, culturels, commerciaux ou industriels. Toutefois, l’historiographie française s’est principalement intéressé aux relations réciproques de ces deux états et des hommes au siècle des Lumières et, à l’opposé, d’autres chercheurs, avec des optiques diverses, ont travaillé sur la Russie depuis la révolution d’Octobre. En revanche, la période qui s’étend entre les révolutions de 1789 et de 1917, mis à part l’épisode napoléonien, était presque une terra incognita, tant du point de vue des sources conservées dans les deux pays que des recherches effectuées. C’est cette lacune que l’ouvrage publié ici comble largement. Un tableau des sources existantes, tant aux Archives nationales qu’au ministère des Affaires étrangère, est présenté en même temps qu’un aperçu sur les ressources des archives bancaires. Comment connaître la communauté française en Russie, conduire une recherche prosopographique ? Quels regards portaient les voyageurs français civils et militaires ? La culture française en Russie à travers l’édition, les bibliothèques et l’enseignement, mais aussi la formation de collections sont explorés, sans oublier le développement des études slaves en France. Les échanges économiques prennent un essor remarquable à partir du milieu du XIXᵉ siècle, l’industrie précède la finance qui précède l’assurance. L’implantation des industriels, leurs réalisations sont remarquables ainsi que le rôle des industriels français dans le développement de l’industrie russe à la veille de la révolution d’Octobre. Dont le regard des assureurs nous donne une vision objective.

Le Crédit lyonnais, acteur et témoin de la présence française en Russie (1878-1920)
Roger Nougaret
p. 381-395
référence électronique du chapitre
https://doi.org/10.4000/books.enc.1300


RÉSUMÉ

Le Crédit lyonnais fut la seule banque française à opérer sous son propre nom en Russie au XIXe siècle : elle s’installa à Saint-Pétersbourg en 1878, puis à Moscou en 1891 et Odessa en 1892. Elle développa ses opérations de façon profitable malgré l’alerte de 1905 et ne cessa de fonctionner qu’après le séquestre des agences consécutif à la Révolution. Le Crédit lyonnais agit comme une banque de dépôts, s’abstenant de prises de participations industrielles, mais adaptant pragmatiquement ses activités à chaque place financière et commerciale, pratiquant ainsi les avances garanties par des marchandises à Odessa, ce qu’elle ne faisait pas ailleurs. Une exploitation systématique des archives disponibles (correspondances, bilans, comptes de profits et pertes des agences, dossiers de clients, dossiers d’inspection) permettrait une analyse micro économique jusque ici un peu délaissée par les historiens, ainsi qu’une étude comparative sociale novatrice sur le personnel. Les archives du Crédit lyonnais renseignent également sur les entreprises françaises en Russie, notamment grâce à son unique collection d’études financières : quand elles ne constituent pas l’unique source de connaissance sur certaines entreprises, ces études, qui expriment une opinion indépendante, offrent un contrepoint utile aux conclusions que l’on peut tirer à partir des documents provenant des entreprises elles-mêmes. Pour compléter nos sources sur le milieu français opérant en Russie, on a ajouté les dossiers d’émissions d’actions et d’obligations et certaines listes de clients. L’exploitation de ces documents permet de porter notre connaissance de l’histoire des entreprises au niveau de celle des relations internationales.


PREMIÈRES PAGES

Les archives des banques françaises, et celles du Crédit lyonnais au premier chef, ne sont pas inconnues des historiens de tous horizons qui ont travaillé sur les relations franco-russes. John Mc Kay, René Girault, Valerij Ivanovič Bovykin (Valéri Bovykin) les ont largement utilisées dès les années 1960. Pour autant, ces archives n’étaient pas ouvertes dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui et sont loin d’avoir livré tout leur potentiel d’information. D’autre part, s’il faut naturellement reconnaître l’apport majeur de ces travaux, les problématiques étudiées ont largement privilégié les relations internationales et les aspects macro-économiques, laissant la place, si ce n’est à une révision des points de vue exprimés, du moins à de nouveaux territoires de recherche fondée sur de la micro-analyse. Après avoir rappelé les circonstances de l’installation du Crédit lyonnais en Russie et ses vicissitudes, j’analyserai ses activités bancaires et proposerai de nouvelles pistes de recherche ; en sortant du champ strictement économique et financier, je rappellerai enfin toutes les ressources offertes aux chercheurs par les archives du Crédit lyonnais, et notamment ses études financières.


I. — Contexte et installation du Crédit lyonnais en Russie

 

Les circonstances de l’installation du Crédit lyonnais en Russie sont bien connues : le fulgurant développement industriel de la Russie des années 1860, doublé de l’émergence de structures bancaires (création de la Banque de Russie en 1860) avait suscité un fort intérêt des Européens de l’Ouest. Intérêt que Jacques Letourneur, directeur du Crédit lyonnais, traduisait en 1868 par ces mots : « Pour le moment, nous n’avons qu’un cri de ralliement : Russie ! Russie ! ».

Alors que le Crédit lyonnais n’avait été créé qu’en 1863 et qu’il n’était encore qu’une banque régionale, son président Henri Germain avait envoyé Édouard Kleinmann, un des cadres dirigeants, en mission en Russie dès 1867 puis à nouveau en 1868, pour y détecter les affaires potentielles. Dans l’esprit d’Henri Germain, déjà échaudé par des prises de participations non profitables dans des entreprises, il s’agissait de rechercher les opérations d’avances sur titres aux compagnies de chemins de fer russes ou à l’État russe lui-même, avances gagées par des titres garantis par l’État. Il s’agissait ainsi de placer, sans risques, l’excédent des ressources importantes collectées en France. La banque souhaitait aussi financer le commerce international et accompagner quelques grands clients comme Schneider et Cie, qui étaient fournisseurs de sociétés russes.

La première mission ne s’étant pas révélée fructueuse, une seconde lui succéda en 1874, conduite par Émile Mercet, sans plus de résultats : les places de Saint-Pétersbourg et Moscou ne manquaient pas alors de ressources et n’offraient pas la sécurité des emplois recherchée. La banque continua néanmoins de s’intéresser à la Russie et à ses emprunts d’État : le Crédit lyonnais prit une petite part dans un emprunt de 1872 et surtout dans celui de 1877. Ce dernier fut le point de départ pour l’installation d’une agence à Saint-Pétersbourg, dont le rôle devait aussi consister à fournir des informations sur le climat politico-économique, en vue de la participation à de nouveaux emprunts.

Fort de la première place prise au sein des banquiers français dans l’emprunt de 1877, Henri Germain hâta l’installation d’une agence à Saint-Pétersbourg, capitale politique de la Russie, et donc relais vers les autorités politiques et financières. La mission d’ouvrir l’agence fut confiée à Auguste Cellérier, un cadre suisse du Crédit lyonnais. Aucune banque étrangère ne s’étant alors installée sous son nom dans le pays, Cellérier dut affronter une série d’obstacles politiques et juridiques : il put ouvrir l’agence en janvier 1878 sous la raison sociale « Auguste Cellérier », les autorités russes acceptant seulement que le Crédit lyonnais garantisse ses opérations et refusant même l’appellation de correspondant du Crédit lyonnais. À la crainte de la concurrence apportée aux établissements de la place, s’ajoutait celle d’une hypothétique exportation des dépôts de la clientèle russe. Ces préventions s’estompèrent dans l’année 1878 et l’agence de Saint-Pétersbourg put ouvrir sous les couleurs du Crédit lyonnais le 1er août 1879 (voir fig. 1).

Les ouvertures d’une seconde agence à Moscou puis d’une troisième à Odessa (dans l’Ukraine alors russe) s’inscrivent dans le contexte de la réussite du premier emprunt d’État russe coté à la bourse de Paris en 1888, et du rapprochement diplomatique franco-russe, dont le symbole marquant fut la visite de la flotte française à Cronstadt le 23 juillet 1891. L’agence de Moscou fut inaugurée le 22 décembre 1891 (voir fig. 2 ci-après) ; le 14 juin précédent, un oukase avait autorisé son ouverture ainsi que celle d’Odessa, et avait élargi les possibilités d’opérations des trois agences. L’inauguration de l’agence d’Odessa eut lieu en février 1892 (voir fig. 3 ci-après).

Des sous-agences complétèrent ce dispositif à Saint-Pétersbourg et Moscou : dans la capitale, c’est dans le quartier huppé de Vassilevski Ostrov, sur les quais de la Néva, qu’une sous-agence fut chargée en 1901 de capter les dépôts et offrir des services bancaires à une clientèle haut de gamme. À Moscou, la sous-agence qui ouvrit aussi en 1901 dans la rue Il’inka, près du Kremlin, s’adressait davantage à une clientèle d’affaires.

Le Crédit lyonnais resta la seule banque occidentale à opérer sous son propre nom jusqu’en 1917, date à laquelle une agence de la National City Bank (of New York) prit aussi pied, brièvement, dans le pays. En dépit des événements de 1905, qui devaient inciter à la prudence, le Crédit lyonnais maintint ses trois agences en activité, d’une part afin de ne pas compromettre ses relations avec le gouvernement russe, d’autre part pour ne pas donner un signe négatif à sa clientèle française qui avait massivement souscrit aux emprunts russes. Si l’on excepte une période d’inquiétude en 1905, où les agences se préparent à une liquidation en rapatriant des capitaux et en limitant l’escompte, les indicateurs d’activités (total de bilan, employés) montrent même une progression constante jusqu’à la première guerre mondiale, comme l’indique le graphique ci-après des emplois de l’agence de Saint-Pétersbourg.

La Révolution russe porta évidemment un coup fatal aux trois agences, qui durent fermer selon des chronologies qui leur furent propres. Petrograd (nom de Saint-Pétersbourg depuis 1914) fut occupée militairement le 27 décembre 1917 puis contrôlée par un commissaire du peuple ; la situation se dégrada pendant l’année 1918 et un coup de force intervint en avril 1919 lorsque l’on arrêta le directeur de l’agence, Ulysse Baud, qui avait refusé de livrer les titres de la clientèle. Pendant que Baud était déporté (il ne revint qu’en octobre 1920), l’agence fermait définitivement le 20 décembre 1919. À Moscou, l’agence, occupée à partir du 28 décembre 1917, vivota en raison de restrictions de plus en plus sévères et ferma le 2 juin 1920. Odessa présentait une situation différente du fait d’une évolution différente de la guerre dans cette région : l’agence fut placée sous surveillance des Austro-Hongrois en juillet 1918, puis vécut au rythme des avancées et retraites des Russes blancs et du corps expéditionnaire français : évacuée une première fois le 4 avril 1919, elle rouvre le 6 septembre 1919 puis ferme définitivement le 5 février 1920 après le retour de l’Armée rouge à Odessa.


Roger Nougaret
École pratique des hMécénat et arhives historiques de Crédit agricole SA

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