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BERDAH, Jean-François (dir.). Banques, industrie et Europe du Nord : Hommage à Bertrand de Lafargue. Nouvelle édition [en ligne]. Toulouse : Presses universitaires du Midi, 2013 (généré le 07 juin 2021). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pumi/31728. ISBN : 9782810709441. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pumi.31728.

Présentation

Dix ans déjà ont passé depuis que notre collègue et ami, l’historien Bertrand de Lafargue, nous a quittés, et l’on peut se demander quelles raisons nous ont conduits à lui rendre aujourd’hui un hommage si tardif à travers ce solide ouvrage. Ce livre résulte tout d’abord d’une volonté ancienne, celle bien sûr de témoigner notre amitié à un compagnon de nombreuses années, mais aussi et surtout volonté de mieux faire connaître le parcours singulier qui fut le sien dans le monde universitaire, ainsi que son apport scientifique à un domaine peu étudié de l’histoire européenne, celui de l’Europe nordique et de la Norvège en particulier. De là notre désir, contrairement à la coutume en vigueur, de ne pas nous limiter à une série d’hommages individuels stricto sensu et d’intégrer, comme une dimension essentielle de cet hommage, une part représentative de sa production scientifique, pour l’essentiel peu connue, au terme d’une vie scientifique trop rapidement interrompue par la mort et qui pourtant aura marqué durablement les esprits et la recherche, aussi bien en France qu’en Scandinavie, où ce dernier jouissait du fait de sa personnalité et de ses connaissances de solides amitiés.

La Norvège libre et sa constitution de 1814 : fruit de la Révolution et des ambitions de Bernadotte
Kåre Tønnesson
p. 173-183
Extraits
Référence électronique du chapitre
https://doi.org/10.4000/books.pumi.31813

[…] Sans doute convient-il de défendre l’expression de « naissance de la Norvège libre » en 1814. La différence radicale entre la position de la Norvège avant et après cette date n’est, en effet, pas toujours comprise à l’étranger, qui voit souvent la Norvège passer « de la domination danoise à la domination suédoise ». De fait, il n’existe pas de caractère commun entre ces deux « dominations ». Avant 1814, la Norvège était sujette du gouvernement de Copenhague qui, à un très haut degré, se faisait représenter en Norvège par des Danois et des Allemands. Dans l’union avec la Suède, la Norvège n’était certes pas un État souverain, puisque la politique étrangère était dirigée par le roi commun aux deux pays et par son ministre des Affaires étrangères, toujours un Suédois. De même, la position d’infériorité de la Norvège a été symbolisée pendant plusieurs décennies après 1814 par le « stattholder » qui représentait le roi quand celui-ci ne résidait pas dans sa capitale norvégienne. Si pourtant nous considérons la Norvège comme un pays libre, c’est que les constitutions des deux partenaires de l’union les séparaient nettement pour tout ce qui regardait le gouvernement intérieur. Ainsi un Suédois ne pouvait être nommé fonctionnaire d’État en Norvège ni un Norvégien en Suède. La constitution de 1814 consacra la naissance de la Norvège libre en lui garantissant l’autonomie et en instituant un régime libéral avec des éléments démocratiques substantiels pour l’époque.

Mais dans quelle mesure cette constitution fut-elle le fruit de la Révolution française ? Pour y répondre, il convient de voir par quels canaux les hommes du Nord, et notamment les classes qui jouaient un rôle actif dans l’œuvre constitutionnelle, avaient une part à la culture européenne.

3. Les voies nordiques des idées révolutionnaires.
§ 20 à § 25
https://books.openedition.org/pumi/31823#tocto1n3

« Les Pères de la Constitution » norvégienne avaient été élus par des électeurs nommés par des assemblées primaires très larges, réunies le 25 février dans les églises après le service religieux. Un tiers des députés à l’Assemblée constituante était des paysans. Mais ceux-ci n’intervenaient pratiquement pas dans les débats constitutionnels. Tant intellectuellement que numériquement, l’Assemblée était, en effet, dominée par les fonctionnaires publics : les officiers civils – des juristes en grande majorité – les pasteurs luthériens et les officiers militaires représentaient à eux seuls 60 députés sur 112. Un petit groupe de négociants-propriétaires terriens et d’autres bourgeois se rattachaient aux fonctionnaires.

Ces derniers avaient pour la plupart étudié à l’université de Copenhague et passé leurs années de formation dans la capitale danoise, puisque la première université norvégienne ne fut fondée à Christiania qu’en 1811. Or Copenhague, cette grande ville de 100 000 habitants, était, dans les années 1790, un centre de propagation des idées de liberté et d’égalité de la Révolution française. De fait, on jouissait dans les pays de la monarchie danoise d’une liberté de la presse presque illimitée vers la fin du XVIIIe siècle.

L’un des députés, Jacob Aall, riche armateur, négociant et industriel, mais aussi licencié en théologie, rapporte dans ses mémoires l’enthousiasme avec lequel la jeunesse estudiantine suivait les « affaires françaises ». Il est vrai que Aall, né en 1773, faisait figure de « vieux » à Eidsvoll. Beaucoup de ses collègues, des hommes aussi importants que Falsen, Wergeland et Wedel-Jarlsberg, n’étaient arrivés à Copenhague qu’autour de l’an 1800, alors que l’enthousiasme révolutionnaire s’était attiédi et que la liberté de la presse avait été sérieusement restreinte depuis la promulgation de la loi de 1799. Pour autant, c’est à Copenhague que l’élite intellectuelle norvégienne s’était familiarisée tant avec les Lumières du XVIIIe siècle qu’avec les idées et les expériences constitutionnelles de l’époque révolutionnaire. Dépendant de Copenhague, la Norvège paraissait alors très provinciale et très tributaire des journaux et revues de la lointaine capitale pour ses nouvelles et ses opinions, relayées dans le pays même par un très petit nombre de journaux.

Cependant, le commerce et la navigation fournissaient à la population côtière de la Norvège des contacts nombreux avec l’Europe sans devoir obligatoirement passer par le Danemark. Ainsi, le patriciat des grands propriétaires-négociants-armateurs disposait par ses navires et ses contacts commerciaux le long de la côte atlantique de l’Europe d’un canal d’information plus direct. Bordeaux était le premier port français pour les Norvégiens, mais beaucoup plus importants étaient l’Angleterre et Londres. Les riches bourgeois norvégiens n’envoyaient que rarement leurs fils étudier à l’université de Copenhague. Ils allaient plutôt faire leur apprentissage dans les pays de l’Europe de l’Ouest, notamment en Angleterre, pays avec lequel les gros négociants — qu’on appelait le « patriciat du bois » — étaient très liés.

L’homme politique conservateur danois Høegh-Guldberg se méfiait de ceux qu’il appelait les « Anglo-Norvégiens ». Or, Wedel-Jarlsberg était justement du nombre des Norvégiens marqués par le libéralisme anglais : fils de diplomate, né à Montpellier, il avait passé son enfance et son adolescence à Londres. C’est dans la capitale anglais également que Carsten Anker avait séjourné pendant plusieurs années comme représentant de la Compagnie des Indes danoise.

Pour illustrer notre propos, citons un cas d’internationalisme plus extrême peut-être que représentatif. Il s’agit d’un immigré du duché de Slesvig, devenu riche propriétaire de scieries et de mines de cuivre, et de surcroît gros armateur à Trondheim. Cet individu, nommé Knudtzon, avait une fille mariée à Labouchère, un négociant-banquier de Nantes, un fils fainéant qui passa sa vie à faire et à refaire le tour de l’Europe, d’une grande maison à une autre – reçu à Coppet par Madame de Staël et même sur l’Isle d’Elbe par Napoléon. Il avait aussi fort heureusement un second fils plus travailleur qui, après des années de stage passées dans la haute société whig de Londres, rentra à Trondheim en 1815 comme patriote très anti-Bernadotte. De là, il ne cessa de commander à son banquier-commissaire de Londres des livres de philosophie et d’économie et des quantités de vieux journaux anglais qu’il faisait charger sur ses bateaux lors de leurs voyages de retour, seul moyen de subsister, disait-il, dans le désert intellectuel où il était condamné à vivre. Il n’en demeure pas moins que ce désert avait vu éclore dans les années 1790 le journal le plus prorévolutionnaire de Norvège, rédigé par un auteur, lui aussi immigré du Slesvig, et respectable bourgeois de la ville.

4. L’impact de la Révolution française en Scandinavie
§ 26 à § 32
https://books.openedition.org/pumi/31823#tocto1n4

Dans presque toute l’Europe, la Révolution française fut accueillie, à ses débuts, avec enthousiasme par tous ceux qui, imbus des idées de liberté, de progrès et de réformes, voyaient en elle la victoire sur la tyrannie et sur les privilèges de l’aristocratie. Cela était vrai non seulement des bourgeois et des intellectuels, mais aussi de nombreux aristocrates, surtout des jeunes, aussi bien dans la population norvégienne qu’au sein des autres pays populations scandinaves.

Cependant le contraste était très net si l’on passait aux attitudes des gouvernements de ces pays. En Suède, Gustave III, profondément choqué par les événements révolutionnaires, fit interdire à la presse dès 1789 de traiter des « affaires françaises », et même de rapporter des nouvelles de la France. En revanche, le gouvernement danois pratiqua la liberté de la presse qu’il garantit formellement en 1790. Gustave III invita en 1790 et 1791 à une croisade des princes contre la Révolution, invitation aussitôt déclinée par Copenhague. Ce contraste entre les deux gouvernements, par delà le caractère des dirigeants, s’explique par la nature des deux régimes et leur situation politique à la veille des événements de Versailles et de Paris.

La Suède avait connu son « Ère de la Liberté », au XVIIIe siècle quand le pouvoir du roi s’était éclipsé devant celui du Riksdag. Or, par un premier coup d’État en 1772, aggravé par un second en 1789, Gustave III, en établissant le presque-absolutisme, avait gagné ce titre de “tyran” qui lui coûtera la vie en 1792. Se féliciter de la chute du “despotisme” en France était donc une manière d’attaquer le roi de Suède.

La situation du gouvernement absolu du Danemark, établi depuis 1660, était tout autre : le ministère réformateur de 1784 était en train de mener à bien de grandes réformes agraires dans le sens de la liberté et du droit de propriété des paysans fermiers. Il était soutenu non seulement par « l’opinion de Copenhague », mais aussi par une grande partie de l’aristocratie terrienne. Au Danemark, c’est donc le gouvernement royal qui fut assimilé tant par ses amis que par l’opposition conservatrice, à la Révolution – et à la révolte paysanne.

Ainsi s’explique une figure de rhétorique sans cesse répétée, comme lorsque Knud Rahbek, figure centrale de la vie littéraire de Copenhague, se déclara « jacobin en France, royaliste au Danemark », ou encore, quand on entendait « mêler l’éloge de nos princes aux louanges de la Gaule ». On vanta la liberté civile dont jouissaient les sujets du roi et fit valoir que le gouvernement absolu assurait aux Danois les mêmes avantages que la Révolution aux Français et à moindres frais.

En Norvège on pouvait observer le même mélange de radicalisme et loyalisme. Sans vouloir m’étendre sur ce point, je ne citerai que le témoignage de deux voyageurs de marque. Mary Wollstonecraft, connue de nos jours surtout pour sa lutte revendicatrice en faveur des droits des femmes, trouva, lors d’un voyage en Norvège, et bien qu’elle fût sympathisante de la Révolution, que les bourgeois de la ville de Moss allaient trop loin. Ils étaient, dit-elle à propos de Robespierre, si décidés à tout excuser « en acceptant l’argument de la nécessité avancé par le tyran, que j’arrivai à peine à les persuader que Robespierre était un monstre. » Thomas Malthus, le pasteur économiste et démographe bien connu, trouva en 1799 la plupart des commerçants de la ville voisine de Fredrikshald « quelque peu enclins au républicanisme. », ajoutant, typiquement, que ces bourgeois se considéraient parmi les plus libres du monde. « Nous autres Anglais – concluait-il –, sommes des esclaves en comparaison ». Mary Wollstonecraft, sans l’ironie de son compatriote, écrivit que « les Norvégiens forment la société la plus libre que j’ai jamais observée. »

On se doit de souligner ici que la liberté dont il est question signifiait dans tous ces cas liberté civile et non pas liberté politique qui, d’après la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, supposait le droit des citoyens de « concourir personnellement ou par leurs représentants » à la formation de la loi. Or, en 1814, la liberté civile ne suffit plus. Quand soudain la Norvège se trouve face à une sorte de table rase constitutionnelle, il ne fut pas question pour l’élite norvégienne de maintenir l’absolutisme. C’est ce qu’on signifia à Christian Frédéric, quand celui-ci, devant une assemblée des notables qu’il avait réunie, s’efforça de faire valoir son droit d’héritage à la couronne, en se référant aux lois des années 1660 qui avaient consacré la monarchie absolue et héréditaire. Loin d’être impressionnés, les notables lui opposèrent le traité de Kiel en vertu duquel Frédéric VI avait abdiqué tous ses droits comme roi de Norvège. Par voie de conséquence, le prince Frédéric n’avait plus aucun droit successoral à faire prévaloir, et la souveraineté résidait tout entière dans le peuple norvégien. Ainsi, il revenait à une assemblée élue de voter une constitution avant d’élire un roi, façon de voir à laquelle Christian Frédéric se rangea très vite par pragmatisme.

5. Les sources de la Constitution d’Eidsvoll
§ 33 à § 42
https://books.openedition.org/pumi/31823#tocto1n5

En Suède, la question du poids respectif de la tradition nationale et des modèles étrangers dans la constitution de 1809 a donné lieu à un débat classique. Rien de tel à propos de la constitution d’Eidsvoll : l’importance des influences étrangères y est trop évidente, et il n’y avait en Norvège aucune tradition constitutionnelle, autre que celle de l’absolutisme danois. Le texte voté le 17 mai 1814 avait été rédigé en hâte, mais il avait été précédé par une abondance de projets et mémoires venus de divers coins du pays et même de l’étranger. Très tôt après la nouvelle du traité de Kiel, un “Journal de la Constitution” fut lancé à Christiania dans le but de publier des textes intéressants en traduction danoise. Après des morceaux choisis de Mably, philosophe très en vue à l’époque, une traduction de la constitution française de 1791 fut également publiée. Le journal promit aussi des prix aux meilleurs projets de constitution, mais sur les neuf réponses reçues par ce dernier, nous ne connaissons que le jugement sans merci du jury.

Toutefois, une vingtaine d’autres projets et des mémoires constitutionnels ont été conservés. L’historien J.A. Seip les a divisés en deux types. Le premier prend pour point de départ la monarchie absolue à laquelle on était accoutumée, quitte à la modifier légèrement par une assemblée représentative sans pouvoirs dont la mission consisterait avant tout à porter les vœux du peuple devant le roi. Au demeurant, l’assemblée devait avoir une composition très démocratique, car ces projets étaient d’une tendance anti-aristocratique marquée. Les projets issus des milieux paysans et petit-bourgeois appartiennent à ce type, qui, ne devant pratiquement rien à la théorie internationale, exprime un royalisme populaire traditionnel connu dans tous les pays d’Ancien régime.

Ce modèle n’eut guère d’écho à Eidsvoll, où les fonctionnaires ou officiers publics lui préféraient le deuxième type, plus libéral, plus novateur, qui introduisait une représentation législative et se fondait sur de nombreuses études et lectures. L’esprit général des plus importants projets libéraux était imprégné des idées de Montesquieu, surtout par le célèbre petit chapitre de son Esprit des lois consacré à la constitution de l’Angleterre, ainsi que par Delolme de Genève, dont le livre sur le même sujet était très lu en Scandinavie. Cependant, si ces deux “manuels” de la théorie de l’équilibre des pouvoirs ont grandement influencé la vision constitutionnelle norvégienne, il est à noter qu’on trouve bien d’autres traces provenant d’un grand nombre de modèles dans le corps du texte de ces projets libéraux.

Tel est aussi le cas du document final voté le 17 mai, au point que l’auteur du livre classique en la matière a pu dire que les constituants avaient puisé « à l’est et à l’ouest » au point qu’« il n’y a guère de nation libre qui n’ait donné sa contribution à la constitution de la Norvège. » On y trouve en effet les marques, voire des passages littéralement traduits de la constitution fédérale américaine de 1787, des constitutions de plusieurs États de cette union, ainsi que des constitutions françaises de 1791, 1793 et 1795, sans compter les constitutions polonaise de 1791, batave de 1798, espagnole de 1812, et enfin suédoise de 1809. Toutefois, les constitutions françaises et celles qui en dérivent tiennent une place prépondérante dans cet ensemble.

Parmi les projets présentés aux constituants, les deux plus importants contenaient des Déclarations des droits de l’homme et témoignaient d’une parenté frappante avec la déclaration montagnarde de 1793, préférée à celle de 1789, beaucoup plus connue. Mais lors de sa première séance, le comité constitutionnel – auquel les auteurs des deux projets avaient été nommés – décida de ne pas proposer de déclaration des droits en guise de préambule, considérant que les principes fondamentaux devaient être intégrés dans le corps même de la constitution. Pour ce qui est de l’organisation des pouvoirs publics, l’assemblée constituante partit de trois prémisses, dont l’application nécessitait des compromis, à savoir : souveraineté populaire, équilibre des pouvoirs, autorité royale forte.

L’une des questions capitales fut de savoir qui parmi le peuple souverain aurait le droit de vote. Sur ce point, le système censitaire français fut écarté au profit de celui des classes ou catégories sociales, ce qui montre que les constituants norvégiens pensaient toujours dans le cadre de la société d’ordres. Le droit de vote et l’éligibilité furent ainsi accordés aux propriétaires et locataires d’une ferme enregistrée séparément, ce qui incluait la paysannerie considérée comme indépendante. Dans les villes, seuls les hommes inscrits sur les registres de la bourgeoisie devaient être appelés aux urnes. Une troisième catégorie, peu nombreuse, mais ô combien puissante, était constituée des officiers publics, civils et militaires. Aucune condition de fortune ou de revenu ne devait être retenue, ce critère n’intervenant que pour la catégorie résiduelle des hommes n’appartenant à aucune des classes précitées. En fin de compte, ce système accorda en 1814 le droit de vote et l’éligibilité à 25 pour cent environ des hommes adultes, un pourcentage très supérieur au niveau de représentativité des autres États européens, y compris l’Angleterre.

La majorité des constituants aurait sans doute voulu une assemblée nationale à deux chambres, la Révolution française ayant démontré à tout un chacun les dangers de l’unicamérisme. Mais on ne trouva pas dans ce pays l’assise sociale pour une véritable chambre haute à l’anglaise. La solution fut trouvée dans la constitution batave de 1798 qui prévoyait l’élection d’une assemblée unique divisée ensuite en deux chambres. Toutefois, les unicaméristes s’efforcèrent, pas à pas, avec succès, de limiter l’emploi des deux chambres à l’adoption des lois stricto sensu, de sorte que toutes les autres questions ne pouvaient être délibérées qu’en séance plénière au sein du Storting. On se rapprochait donc de facto de la constitution française de 1791.

Les hommes d’Eidsvoll suivirent encore ce modèle en n’accordant au roi qu’un veto suspensif, et en lui laissant le libre choix de ses ministres, bien que ceux-ci ne pouvaient être choisis parmi les membres du parlement, tout comme en France. Christian Frédéric, qui suivit et dirigeait même par personne interposée les délibérations à Eidsvoll, se souciait, naturellement, de sauvegarder le pouvoir royal. Sans entrer dans les détails des rapports prévus entre le Roi, le Conseil, et le Storting, remarquons que le principal renfort du pouvoir exécutif tenait au fait que le parlement ne devait siéger que quelques mois tous les trois ans.

La constitution de mai faite pour le prince Christian Frédéric fut donc adoptée en octobre par les délégués du roi de Suède, tandis que les Norvégiens se résignaient à une union qu’ils n’avaient pas désirée. Lors du colloque « État — Nation » de Toulouse de 1999, Bertrand de Lafargue a questionné la conscience ou l’inconscience des Norvégiens. Grand ami de la Norvège, mais non de Bernadotte, il s’interrogea sur les raisons qui pouvaient expliquer pourquoi la statue équestre de Karl Johan, qui du Palais royal domine la grande rue qui porte son nom, n’avait pas été déboulonnée en 1905. Un tel acte n’aurait pas été surprenant, en effet, alors que le parlement norvégien, par une motion unilatérale, avait provoqué la dissolution de l’union que Bernadotte avait fait établir par la force militaire. On pourrait cependant objecter que Karl Johan était plutôt aimé en Norvège à la fin de sa très longue vie ; mais il est vrai aussi que les tensions n’avaient pas été oubliées. Fait paradoxal, Bernadotte essaya d’empêcher ses sujets norvégiens de célébrer le 17 mai comme leur fête nationale, considérant que ce jour symbolisait l’élection royale de son rival Christian Frédéric. Cette interdiction provoqua même une rixe en 1829. Mais de nos jours, quand tous les 17 mai l’immense cortège d’enfants remonte la rue Karl Johan vers le palais royal, c’est la statue de Bernadotte qu’il contourne. Et il n’existe pas de statue de Christian Frédéric à Oslo. On pourra dire que c’est injuste, mais ce sont les vainqueurs qu’on célèbre, pas les vaincus.

On conclura que les Norvégiens ne sont pas des déboulonneurs de statues. Ils assument leur histoire, y compris la longue succession de leurs rois danois, et celle plus réduite des Bernadotte. C’est ainsi que le centenaire de 1905, qui vit des commémorations suédo-norvégiennes communes, permit aussi de célébrer les quatre-vingt-onze années d’union et pas uniquement sa dissolution. Peu de chance donc, de voir un jour tomber la statue.

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