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BERDAH, Jean-François (dir.). Banques, industrie et Europe du Nord : Hommage à Bertrand de Lafargue. Nouvelle édition [en ligne]. Toulouse : Presses universitaires du Midi, 2013 (généré le 07 juin 2021). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pumi/31728. ISBN : 9782810709441. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pumi.31728.

Présentation

Dix ans déjà ont passé depuis que notre collègue et ami, l’historien Bertrand de Lafargue, nous a quittés, et l’on peut se demander quelles raisons nous ont conduits à lui rendre aujourd’hui un hommage si tardif à travers ce solide ouvrage. Ce livre résulte tout d’abord d’une volonté ancienne, celle bien sûr de témoigner notre amitié à un compagnon de nombreuses années, mais aussi et surtout volonté de mieux faire connaître le parcours singulier qui fut le sien dans le monde universitaire, ainsi que son apport scientifique à un domaine peu étudié de l’histoire européenne, celui de l’Europe nordique et de la Norvège en particulier. De là notre désir, contrairement à la coutume en vigueur, de ne pas nous limiter à une série d’hommages individuels stricto sensu et d’intégrer, comme une dimension essentielle de cet hommage, une part représentative de sa production scientifique, pour l’essentiel peu connue, au terme d’une vie scientifique trop rapidement interrompue par la mort et qui pourtant aura marqué durablement les esprits et la recherche, aussi bien en France qu’en Scandinavie, où ce dernier jouissait du fait de sa personnalité et de ses connaissances de solides amitiés.

La France révolutionnaire. Modèle et image d’horreur en Scandinavie de 1789 à 1871
Kai Østberg
p. 151-172
Extraits
Référence électronique du chapitre
https://doi.org/10.4000/books.pumi.31813

« Les esprits bornés, les soi-disant bons bourgeois, donnent à la France l’épithète de “pays malheureux des guerres civiles”. Les vrais démocrates la nomment “le pays heureux des guerres pour les principes” […]. Toute liberté, et le bonheur qui en dépend, qui ont été acquis par les nations de ce siècle, c’est aux Français – ou plus précisément aux Parisiens – qu’elles le doivent. » C’est l’inspirateur et le chef de file du premier grand mouvement ouvrier en Norvège, Marcus Thrane, qui s’exprima ainsi dans son journal La Lumière du jour, publié en langue norvégienne aux États-Unis. C’était au mois de mai 1871, au moment même où la Commune était noyée dans le sang par les Versaillais. Selon Thrane, le monde entier avait profité des retombées des guerres civiles françaises. Thrane affirma que la Norvège aussi bien que le Danemark leur étaient redevables de leurs constitutions. À titre personnel, c’est la révolution de février 1848 qui lui donna une place dans l’histoire de la Norvège et l’histoire du mouvement ouvrier européen. Thrane organisa un mouvement populaire qui, relativement à la population, fut le plus important des mouvements européens inspirés par la révolution de février. Cette révolution le poussa au-devant de la scène historique, mais elle contribua aussi à son malheur : le mouvement fut écrasé et Thrane fut condamné à une longue peine de prison. Après sa libération, il émigra aux États-Unis.

Un peu plus de 90 ans avant la publication de l’article de Thrane, le roi suédois Gustave III se trouvait avec son armée en Finlande, qui faisait alors partie du royaume suédois. La Suède fit, pour la énième fois, la guerre à son « archi-ennemi » – la Russie. Le 19 août 1789, tandis qu’il était au cœur des forêts finlandaises, le roi reçut des nouvelles effrayantes de Paris par l’intermédiaire de son contact personnel, le comte Axel von Fersen, ami intime de Marie-Antoinette. Celui-ci y évoquait la chute de la Bastille, l’arrestation de Foullon, le successeur de Necker à la tête des Finances, et de son gendre, Berthier de Savigny, et enfin leur exécution rapide en Place de Grève par la foule parisienne, le 22 juillet. La nouvelle priva le roi du sommeil : « J’ai cru voir la tête de M. Foullon que ces fous ont tendu à M. Berthier, son gendre, pour qu’il l’embrasse. Eh bien ! Voici le Paris charmant, où les nations de l’Europe tout entière se rassemblent pour se divertir et se consoler de leurs chagrins ! C’est là où nous nous retirerions, si on nous chassait d’ici ! […] Que ces hommes sont répugnants ! Ils sont les orangs-outans de l’Europe. Comment peut-on réunir une méchanceté si raffinée avec tant de grâce et d’amabilité ? »

Il faudra attendre le XIXe siècle pour que Paris reconquière sa position de bastion de la culture en Europe et de lieu de rencontre privilégié de la bonne société internationale, telle que le roi suédois l’avait connue auparavant. Mais Paris devait aussi continuer de servir de modèle à ceux qui comme Marcus Thrane voulaient arracher les élites sociales à leurs salons élégants afin de les traîner devant le tribunal de la rue, le tribunal des opprimés, le tribunal des affamés de pain et des assoiffés de justice. L’exemple de Paris et de la France révolutionnaire allait aussi inspirer ceux des classes plus aisées qui voulaient surtout renverser l’absolutisme. Gustave III allait d’ailleurs bientôt s’en rendre compte personnellement : au lieu de lui offrir l’asile dont il avait rêvé, le Paris révolutionnaire allait au contraire inspirer nombre de ceux qui en voulaient à sa vie, chez lui à Stockholm. Ce fut le cas, notamment, de tous ceux qui jouèrent un rôle actif dans la conspiration de Johan Jacob Anckarström, dont le coup de feu fut fatal au roi, frappé en plein bal masqué à l’opéra de Stockholm, le 16 mars 1792.

En vérité, la révolution de 1789 n’a pas été le seul événement révolutionnaire à avoir influencé le cours de l’histoire dans les trois États souverains de la Scandinavie que sont aujourd’hui le Danemark, la Suède et la Norvège. Après 1789, les mouvements populaires parisiens et français des années 1830, 1848 et 1871 ont eu aussi d’importantes répercussions positives et négatives en Europe du Nord. Cet article se propose précisément d’analyser ces répercussions à travers l’élan d’enthousiasme ou le sentiment profond d’aversion qui les ont accompagnées – dans une triple dimension – lors du combat pour :

  1. Les droits politiques et civils (juridiques), qui étaient des revendications libérales et démocratiques : établissement d’une assemblée nationale, égalité devant la loi, liberté de presse, liberté de culte, sûreté de la propriété.
  2. La lutte pour une plus grande égalité sociale et économique, à travers le démantèlement des privilèges seigneuriaux et nobiliaires, et sur la base de principes nouveaux : principe des carrières ouvertes aux talents, réévaluation culturelle du travail, frugalité, authenticité et autres vertus considérées comme roturières, ou bourgeoises.
  3. L’indépendance nationale. Parfois la lutte pour ou contre l’obtention de ces droits n’adopta qu’une seule des trois dimensions mentionnées et fut menée indépendamment de la lutte engagée en faveur des deux autres dimensions. Parfois deux de ces trois dimensions ou les trois furent combinées. Parfois, enfin, les motifs de lutte des différentes dimensions furent en contradiction les uns vis-à-vis des autres. En Scandinavie, pour le moins, la Révolution ne fut donc pas un bloc – pour citer la phrase célèbre de Georges Clemenceau – et encore moins une grande révolution calquée sur celle de 1789 ou celles du XIXe siècle.

Les effets des « guerres de principes » français – en résumé et en perspective
§ 52 à § 55
https://books.openedition.org/pumi/31813#tocto1n6

Les révolutions françaises eurent une influence décisive sur le destin des trois pays scandinaves. L’exemple révolutionnaire de la France représenta incontestablement un facteur favorable pour les trois dimensions de l’action politique que nous avons mentionnées au départ, ainsi que pour les réactions correspondantes provenant des forces conservatrices. En Suède, le signal venu de la France en 1789 suscita du dégoût et de la défiance de la part de la royauté, mais il fut en revanche une source importante d’inspiration pour les adversaires de l’absolutisme gustavien, qui finirent par l’emporter lors du coup d’État de 1809. Dans le royaume de Danemark-Norvège, l’évolution alla néanmoins en sens inverse. Il y eut d’abord une période marquée par une grande compréhension et sympathie envers la révolution, jusque dans les couches dirigeantes, qui fut suivie d’une réaction au cours de laquelle le régime monarchique mit fin à la période de réformes et à un débat public marqué par une liberté d’expression relativement grande. Le tournant majeur fut l’abolition de la liberté de presse en 1799. En Norvège, la révolution en France encouragea pour un temps les revendications nationales (dimension 3). Elles ne furent pas prises en compte par Copenhague à l’époque, mais elles revinrent avec force après 1807, et constituèrent un arrière-fond capital dans la révolte de 1814. Entre-temps, la dimension politique et constitutionnelle (dimension 1) s’y ajouta, qui se lia à la dimension nationale dans l’idée de restaurer la vieille constitution de la Norvège médiévale dans une version modernisée, inspirée par la constitution française de 1791. La dimension sociale (2) de la révolte norvégienne fut plus faible, mais ne fut aucunement absente. On l’a vu dans la décision de principe d’abolir la noblesse et les privilèges commerciaux. Au niveau événementiel, ce sont les guerres de la Révolution et de l’époque napoléonienne qui sont la cause de la dissolution de l’union entre le Danemark et la Norvège, ce qui a rendu possible la lutte pour l’indépendance en 1814.

En 1848, au Danemark, les événements de France hâtèrent la réalisation des changements constitutionnels qui étaient déjà en gestation, mais au prix d’un nationalisme agressif qui aboutit à la guerre civile germano-danoise, un nationalisme stimulé aussi bien par la révolution de 1830 que par celle de 1848. En Suède et en Norvège, ce furent cette fois-ci les forces conservatrices qui eurent le dessus à la suite des troubles populaires. Les forces de l’opposition furent divisées et écrasées. Dans les milieux conservateurs de Norvège, on s’allia plus volontiers et plus étroitement au pouvoir royal, considérant que l’union avec la Suède était comme une garantie contre le radicalisme. Par voie de conséquence, les réformes qui avaient été envisagées depuis longtemps en Suède et en Norvège furent considérablement retardées.

Les révolutions françaises réveillèrent l’agression latente des « petits » contre les « grands », comme dans l’assassinat barbare d’Axel von Fersen. Elles encouragèrent les rêves de respect et d’égalité auxquels Marcus Thrane se référait. Parce qu’elles apparaissaient comme des guerres pour les principes et pour des idéaux élevés, les révolutions françaises parlaient aux esprits, ainsi qu’aux tempéraments artistiques et visionnaires, comme ceux de Wergeland, Ole Bull et Marcus Thrane. Ceux qui étaient de tempérament réaliste et pragmatique, comme Schweigaard et son entourage, demeurèrent dans le fond étrangers aux exhortations utopiques venues de France. Ajoutons qu’il était dans leur intérêt d’être réalistes, dans la mesure où les réalités existantes étaient à leur avantage.

En Norvège, une grande partie des paysans, notamment la partie la plus aisée, prit peur devant l’esprit de révolution incarné par le mouvement de Thrane. Mais en même temps, il y a un trait fondamental de l’évolution politique de la plus grande partie de la paysannerie norvégienne au XIXe siècle qui va dans un sens opposé. De fait, celle-ci quitta petit à petit sa position défensive et marquée par l’esprit de clocher, pour se rassembler sous la direction de Johan Sverdrup et œuvrer en faveur de l’établissement de principes plus démocratiques au niveau de la politique nationale. Dans cette évolution, les révolutions françaises avaient un rôle à jouer pour donner les impulsions nécessaires de l’extérieur, pour habituer les paysans à lutter pour la liberté face à un horizon plus large. Les révolutions françaises évitèrent finalement aux paysans norvégiens de jouer le rôle des chevaux arabes attelés devant la charrette de fumier, pour reprendre l’expression de Vinje au sujet de Schweigaard. À bien y regarder, les paysans norvégiens ressemblaient davantage à des chevaux de trait qui, de leur manière prudente et pondérée, se dégagèrent de la charrette de fumier pour assumer le rôle des chevaux de bataille en faveur de la liberté politique.

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