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BERDAH, Jean-François (dir.). Banques, industrie et Europe du Nord : Hommage à Bertrand de Lafargue. Nouvelle édition [en ligne]. Toulouse : Presses universitaires du Midi, 2013 (généré le 07 juin 2021). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pumi/31728. ISBN : 9782810709441. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pumi.31728.

Présentation

Dix ans déjà ont passé depuis que notre collègue et ami, l’historien Bertrand de Lafargue, nous a quittés, et l’on peut se demander quelles raisons nous ont conduits à lui rendre aujourd’hui un hommage si tardif à travers ce solide ouvrage. Ce livre résulte tout d’abord d’une volonté ancienne, celle bien sûr de témoigner notre amitié à un compagnon de nombreuses années, mais aussi et surtout volonté de mieux faire connaître le parcours singulier qui fut le sien dans le monde universitaire, ainsi que son apport scientifique à un domaine peu étudié de l’histoire européenne, celui de l’Europe nordique et de la Norvège en particulier. De là notre désir, contrairement à la coutume en vigueur, de ne pas nous limiter à une série d’hommages individuels stricto sensu et d’intégrer, comme une dimension essentielle de cet hommage, une part représentative de sa production scientifique, pour l’essentiel peu connue, au terme d’une vie scientifique trop rapidement interrompue par la mort et qui pourtant aura marqué durablement les esprits et la recherche, aussi bien en France qu’en Scandinavie, où ce dernier jouissait du fait de sa personnalité et de ses connaissances de solides amitiés.

Aux origines de la prospérité scandinave : le règne de Jean-Baptiste Bernadotte devenu Charles XIV Jean de Suède-Norvège (1810-1844)
Jean-Marc Olivier
p. 185-202
Extrait
Référence électronique du chapitre
https://doi.org/10.4000/books.pumi.31833

A l’issue du long règne de Jean-Baptiste Bernadotte (1810-1844), le monde scandinave présente un nouveau visage, géopolitiquement et économiquement 

Difficile d’imaginer une grande nation plus affaiblie que la Suède en 1809. La patrie de Gustave-Adolphe et de Charles XII – les grands souverains conquérants des XVIIe et XVIIIe siècles – n’est plus que l’ombre d’elle-même à cette date. Elle a perdu toutes ses conquêtes continentales à l’exception de la Poméranie occidentale, mais, pis encore, l’humiliant traité de Fredrikshamn signé avec la Russie la prive de la Finlande, qu’elle occupait depuis près de trois siècles, et de l’archipel d’Åland, véritable pistolet braqué sur Stockholm.

La situation politique intérieure est également catastrophique, le roi Gustave IV Adolphe, jugé responsable de ces échecs, doit céder son trône à son oncle, le vieux duc de Sudermanie, très affaibli, qui lui succède sous le nom de Charles XIII et ne possède pas de descendance. Une constitution limite alors ses pouvoirs, au profit de la noblesse, et un prince héritier danois lui est imposé : Christian-Auguste d’Augustenborg. Mais ce dernier décède dès 1810 d’une chute de cheval ; le pays est alors au bord de la guerre civile, car les “gustaviens” n’abandonnent pas l’idée d’une restauration de la dynastie légitime.

Le bilan financier de ces deux siècles de guerre apparaît encore plus désastreux : l’État est aux abois et la monnaie a perdu toute valeur réelle, son cours se fixe désormais au jour le jour sur des places étrangères. Surtout, le pays semble incapable de sortir de cette impasse, car ses exportations s’écroulent en 1810 avec l’obligation de participer au blocus continental organisé par Napoléon et Alexandre Ier depuis Tilsit. Enfin, la noblesse ne rêve que de revanche, de reconquête coûteuse de la Finlande, tout en refusant de mettre fin à ses privilèges, en particulier fiscaux.

Face à ces multiples menaces, la diète suédoise pare au plus pressé et cherche un successeur à Charles XIII. Napoléon, l’homme fort du continent européen doit être consulté. Dans ce contexte, deux candidatures émergent, celle du frère de Christian-Auguste, Frédéric-Christian, et celle, plus surprenante, mais finalement opportune, de Jean-Baptiste Bernadotte. Ce maréchal d’Empire présente l’avantage d’être disponible, car sans commandement. De plus, nombre de Suédois pensent qu’il appartient au cercle des proches de la famille Bonaparte à laquelle il est lié par sa femme Désirée, sœur de l’épouse du roi d’Espagne, Joseph. La réalité s’avère plus complexe, Napoléon se méfie beaucoup de ce beau-frère par alliance très ambitieux qui ne l’a pas soutenu lors du 18 Brumaire.

Ainsi, le succès de la candidature de Bernadotte doit beaucoup à son habileté personnelle et à sa réputation. Comme chef de guerre, il avait traité avec générosité les soldats et les officiers suédois capturés à Lübeck en 1806, faisant preuve d’une faconde méridionale qui ne l’abandonne jamais. En 1810, il promet immédiatement de devenir totalement suédois, en jurant de défendre son royaume – y compris contre son ancienne patrie –, en se convertissant au luthéranisme et en amenant avec lui son fils Oscar, âgé d’une dizaine d’années, afin qu’il reçoive une éducation scandinave. Ce dernier lui sert rapidement d’interprète, car, malgré sa bonne volonté, Bernadotte, devenu prince régent, n’arrive pas à maîtriser la langue suédoise, faisant traduire tous les documents importants en français. Enfin, Jean-Baptiste Bernadotte est un vrai meneur d’hommes, habitué aux grandes batailles, alors que son rival le prince danois Frédéric-Christian apparaît bien tendre et maladroit, au point de ne pas obtenir le soutien du roi de Danemark Frédéric VI, allié de Napoléon.

Le 21 août 1810, la diète (Riksdag) d’Örebro, habilement manipulée par le baron Mörner, un partisan de Bernadotte, élit ce dernier à l’unanimité prince héritier sous le nom, mûrement réfléchi, de Charles Jean (Karl Johan). Plus que l’avènement d’une nouvelle dynastie, c’est une nouvelle ère qui commence en Scandinavie, car le sabre élu pour conduire les troupes suédoises à la victoire face à la Russie possède sa propre vision du monde nordique, beaucoup plus réaliste. En fait, cet homme de plus de quarante ans, aux multiples campagnes militaires, connaît bien les méfaits et les risques de la guerre ; il n’aspire qu’à une chose : fonder une dynastie durable en s’appuyant sur le soutien de son peuple qui ne peut venir, selon lui, que de la prospérité d’un royaume stabilisé. Il s’attache donc à fixer des limites rationnelles à ses territoires, en organise le développement économique et muselle les oppositions internes et externes afin de préparer la transmission de la couronne à son fils dans les meilleures conditions possibles.

Un bilan économique magnifié
§ 38 à § 50
https://books.openedition.org/pumi/31833#tocto2n10

Karl Johan n’a donc pas de véritable politique économique au sens noble du terme, mais il poursuit avec ténacité ses objectifs, obtenant des résultats non négligeables. Son intérêt pour le progrès technique et l’essor industriel peut cependant être mis en relation avec les écrits des premiers économistes suédois familiers d’Adam Smith et d’Anders Chydenius. En effet, ces derniers présentent davantage Smith comme un défenseur du système industriel que comme un partisan du libre-échange. De plus, l’action en faveur d’un développement de l’économie des deux royaumes apparaît comme une priorité dès le début du règne de Charles Jean. Ainsi, l’ancien classement des archives Bernadotte, qui était encore en vigueur pour un grand nombre de cotes en 2003, permet de quantifier cet intérêt pour les affaires. Ce classement chronologique des dossiers traités par le roi révèle que, dès l’année 1817, 36 cotes identifiées sur 75 portent sur les finances et l’économie, soit pratiquement la moitié. Mieux encore, quand en 1828 Karl Johan dresse un autre bilan de ce qui a été fait dans le royaume depuis 1810, il recense 88 mesures majeures qui se répartissent selon les domaines suivants :

3 sont inclassables

3 traitent de la religion (dont un nouveau bréviaire)

5 sont relatives à l’hygiène (vaccine, institut vétérinaire…)

8 portent sur le droit et la justice

9 évoquent l’éducation (deux nouveaux lycées…)

20 concernent les affaires militaires

40 traitent d’économie, de commerce et de finance (création d’une académie d’agriculture, plantation d’arbres, avantages accordés pour la fabrication des fers laminés, amélioration des routes, des fleuves et des canaux…).

Ceci semble confirmer une vision presque saint-simonienne de la prospérité d’un État. En effet, selon cette théorie, une économie nationale ressemble à un corps humain, sa santé dépend d’une bonne circulation du sang, c’est-à-dire d’une bonne circulation des marchandises et des capitaux. Mais rien n’indique à l’heure présente que Karl Johan ait lu Saint-Simon ou ses disciples. L’enquête dans ses archives privées, toujours en cours, permettra peut-être de le déterminer avec plus de certitude.

Finalement, à l’issue du long règne de Jean-Baptiste Bernadotte (1810-1844), le monde scandinave présente un nouveau visage, géopolitiquement et économiquement : la Finlande appartient désormais à la sphère d’influence russe ; le Danemark, amputé de la Norvège, se retrouve très affaibli face à la Prusse ; quant à la Suède, elle entre dans une ère de paix durable grâce à des “frontières naturelles” reconnues par toutes les grandes puissances.

En abandonnant ses ambitions finlandaise, balte et poméranienne, le royaume suédois, associé à celui de Norvège, a pu privilégier son développement économique. La mobilisation des très riches archives Bernadotte permet aujourd’hui de revisiter cette période et d’en mesurer le caractère décisif longtemps sous-estimé. Charles Jean, le fondateur de la nouvelle dynastie s’impose par l’efficacité de sa gestion et par son habileté à séduire ses sujets, malgré une incapacité insurmontable à parler les langues nordiques. Son fils Oscar, plus libéral, poursuit son œuvre, relançant le rêve du scandinavisme et traversant sans trop de difficultés la grande crise de 1848. Les deux fils d’Oscar, les futurs Charles XV et Oscar II, règnent successivement sans réelle opposition, le second acceptant l’évolution vers un régime parlementaire et l’indépendance de la Norvège en 1905.

La première moitié du XIXe siècle suédois correspond surtout à l’amorce d’un développement économique qui n’aura de cesse de s’amplifier au fil des décennies. Du vivier de petits capitaines d’industrie ruraux choyés par Karl Johan émergent de nombreux groupes industriels très entreprenants et compétitifs à l’échelle mondiale dans les secteurs de l’acier, de la mécanique, des transports, du bois et de la chimie. Pendant ces deux derniers siècles de paix et d’évolution politique relativement douce, les terres réputées pauvres de la péninsule scandinave se transforment en un espace économiquement performant capable d’exporter partout dans le monde des biens manufacturés intégrant de plus en plus de valeur ajoutée. Là encore, les archives Bernadotte offrent des statistiques précises et précoces permettant de dater l’origine de l’essor. Ainsi, les exportations de planches terminées bondissent de 178 000 à 408 000 douzaines entre 1818 et 1838, se substituant à celles des troncs à peine écorcés ; un peu plus tard s’épanouit l’industrie du meuble, puis la papeterie.

Ces richesses, accumulées sans se départir d’une certaine frugalité luthérienne et nordique, faciliteront l’essor de la social-démocratie et la réussite de son projet de nouvelle société fondée sur une « harmonie construite », une première fois dès 1920 avec l’arrivée au pouvoir du parti social-démocrate suédois (Sveriges Social-demokratiska Arbetarepartiet), puis à nouveau à partir de 1932, avec le retour triomphal et durable du SAP pendant les 44 années ultérieures. S’appuyant sur un électorat encore très rural et obligé de nouer des alliances afin de disposer d’une majorité solide au parlement, le SAP affirme continuellement son respect de l’entreprise et de la propriété privée. Il souhaite redistribuer les richesses par l’impôt et intériorise l’idée qu’il ne doit pas briser le dynamisme entrepreneurial. Le SAP enracine d’ailleurs son action dans la tradition séculaire de solidarité scandinave, parfois idéalisée sous l’appellation « folkhemmet » que l’on peut traduire par « foyer du peuple » ou « maison commune ». Il existe ainsi quelques continuités manifestes et acceptées entre l’action du très conservateur Charles XIV Jean et celle de ses lointains successeurs sociaux-démocrates, l’encouragement de la petite entreprise étant l’une de ces constantes.

Jean-Marc Olivier
Université de Toulouse, CNRS-Framespa

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