via books.openedition.org/

DENYS, Catherine (dir.). Circulations policières : 1750-1914. Nouvelle édition [en ligne]. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2012 (généré le 05 juin 2021). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/septentrion/48786. ISBN : 9782757421741. DOI : https://doi.org/10.4000/books.septentrion.48786.

« They have an admirable police at Paris, but they pay for it dear enough ». La police européenne vue d’Angleterre au XIXe siècle
Paul Lawrence
p. 103-117
Référence électronique du chapitre
https://doi.org/10.4000/books.septentrion.48849

Un principe essentiel courant à travers de nombreux écrits sur la relation entre l’Angleterre et la France était que l’Angleterre tenait pour la liberté et la France pour l’ordre


TEXTE INTÉGRAL

La réforme de la police était le sujet de nombreux débats publics en Angleterre dans les dernières décennies du XVIIIe siècle. Au cours de ces débats, les commentateurs comparaient souvent la police telle qu’elle était pratiquée en Angleterre avec la police existante en Europe. La France, en particulier, constituait un point de comparaison ordinaire. Alors que les débats exprimaient une grande diversité de vues, de nombreux commentateurs se rejoignaient pour admirer la manière dont la police était dirigée en France, considérant le « système français » comme capable de produire de manière très satisfaisante à la fois l’ordre public et un degré élevé de sécurité pour les citoyens respectables. William Mildmay, par exemple, dans son livre intitulé Police of France, disait que les Français étaient bienheureux de trouver une force aussi formidable que la maréchaussée « prête à se battre pour leurs querelles et protéger leurs propriétés » et il était favorable à l’adoption des pratiques françaises par les Anglais, afin « d’aider à réformer les abus dont nous nous plaignons ».

Ce genre de considérations n’était en aucun cas inhabituel. Le philanthrope Jonas Hanway, par exemple, critiquait l’état de la police anglaise dans de nombreuses publications, se demandant s’« il existait sur terre aucun peuple d’une nation civilisée qui soit si sujet à être dérangés sur les grandes routes, et même dans leurs lits, que les Anglais ». Selon Hanway, la situation anglaise était très défavorable, comparée avec les « parties les plus civilisées d’Europe », où « les gens étant plus retenus par la police, ne commettent pas si souvent de telles énormités monstrueuses ». Le réformateur Samuel Romilly alla jusqu’à plaider en faveur d’une adoption complète de la police française, même si cela signifiait « l’emploi d’espions et de soldats ». D’après lui, si on abandonnait ces éléments du système français, ce serait « omettre la partie sur laquelle le succès de l’ensemble repose ». Même Patrick Colquhoun, peut-être l’auteur le plus influent sur la réforme de la police et que l’on considère comme l’un des architectes de la New Police, disait également ceci : « en France […] existait cette sorte d’institution relative à la sécurité personnelle et à la protection contre les déprédations de la part la plus dépravée de la communauté, choses que les Anglais n’ont certainement jamais pu apprécier ». Pour Colquhoun, le système français avait atteint « son plus haut degré de perfection » avant la Révolution.

Des commentateurs nombreux et influents étaient donc favorablement disposés envers les méthodes des polices européennes et française. De plus, il ne s’agissait pas seulement d’une opinion de spécialistes. Il était tout aussi banal de trouver des sentiments similaires dans la littérature de voyage, destinée à un large public. William Jones, écrivant ses Observations in a Journey to Paris, était heureux de constater que :

La police française est tellement stricte, la population est si bien classée, régulée et surveillée, et les portes de leurs villes sont si bien gardées, que les criminels s’échappent rarement. Avec toutes ces difficultés et ces obstacles, il y a moins de gens malfaisants, et par conséquent, il y a plus de tranquillité, et moins d’interruptions dans toutes les affaires de la vie sociale, que là où la justice est lente, chère et aléatoire.

Évidemment, les auteurs de récits de voyage n’étaient pas tous aussi admiratifs envers la police française, mais, en fin de compte, à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre, une bonne partie de l’opinion publique et des spécialistes étaient favorablement disposés envers la manière dont la police était organisée en France, et plus largement en Europe.

Plus encore, les détectives privés attachés à la juridiction de Bow Street avaient déjà travaillé par moments en Europe. Bien que peu fréquent, le voyage à l’étranger n’était pas inconnu des commandants et plusieurs simples officiers de police parlaient au moins une langue étrangère. John Wade, dans son Treatise on the Police and Crimes of the Metropolis remarquait également que « les officiers sont souvent dispersés dans le pays, en Écosse et en Irlande et même sur le continent pour arrêter les contrevenants ».

Compte tenu de tout ceci, on pourrait s’attendre à ce que la Police Métropolitaine, telle qu’elle a été développée à Londres à partir de 1829, soit favorablement disposée à apprendre de et à coopérer avec les forces de police continentales. Mais en fait, ce ne fut pas le cas. Cet article considérera donc les interactions qui se sont produites entre la police de Londres et ses équivalents en Europe pendant le XIXe siècle et donnera diverses explications quant à leur rareté.


La Police Métropolitaine et le partage des savoirs policiers

Pour examiner l’ampleur de la coopération, de la coordination et du partage des savoirs policiers entre l’Angleterre et l’Europe continentale, l’exemple de la grande Exposition universelle de 1851 est peut-être instructif. Officiellement appelée la « Grande exposition des travaux de l’industrie de toutes les Nations », et tenue à Hyde Park à Londres entre les 1er mai et 15 octobre 1851, c’était la première d’une série d’expositions universelles qui allaient devenir populaires à la fin du XIXe siècle. Environ six millions de personnes (près d’un tiers de la population de la Grande-Bretagne de l’époque) ont visité l’Exposition.

Un événement de cette ampleur avait évidemment rendu nécessaire un dispositif particulier de police. À cet effet, les forces de la Police Métropolitaine et de la police de la City ont été temporairement augmentées pour faire face à l’afflux prévisible de « voleurs provinciaux et étrangers, et de personnages douteux », et des officiers de police des villes provinciales d’Angleterre ont été également réquisitionnés pour partager leurs connaissances spécialisées. De plus, trente-cinq policiers de France, de Belgique, d’Allemagne et d’Amérique ont été rattachés à la Police Métropolitaine, « afin de signaler à notre propre police, les personnages douteux et les voleurs connus du continent ». Cette image, l’intégration d’un ensemble d’officiers de police européens, sous le commandement provisoire d’un officier militaire polyglotte, nommé à cette fin, semblerait être un exemple typique de coopération et de partage des savoirs policiers. En réalité cependant, ce qui apparaît comme un processus efficace et cordial dans les rapports officiels devient légèrement plus rugueux quand on observe les opérations de terrain.

En premier lieu, par exemple, il y avait une confusion considérable à propos de qui devait venir, de quelle provenance et quand. L’idée d’inviter des policiers européens semble avoir été une initiative du ministère de l’Intérieur plutôt que de la police. On y prit beaucoup d’intérêt et en tout trente cinq officiers furent envoyés, tous devant être payés par la Police Métropolitaine pendant la durée de l’Exposition. La police de New York semble avoir pris d’elle-même l’initiative d’assister à l’événement, réclamant via le consulat à New York d’être autorisée à envoyer trois officiers. Cette requête fut refusée par le ministre des Affaires étrangères, mais les officiers furent quand même envoyés. Un officier russe également non requis fit son apparition. Le Commissaire de la Police Métropolitaine, Richard Mayne, n’était donc certainement pas proactif dans la recherche d’une participation des policiers étrangers. En vérité, à plusieurs reprises pendant l’Exposition, Mayne, qui s’inquiétait de leur coût, était tenté de se dispenser des services de policiers venus de Lyon, de Marseille, Breslau, Karlsruhe, « ces villes étant trop éloignées pour amener les voleurs ou les escrocs qui en sont originaires à venir opérer à Londres ». Mayne était aussi tenté de réduire le contingent belge.

Pendant l’Exposition, ces officiers étrangers n’avaient aucun pouvoir légal d’arrestation, et de ce fait, il n’y avait pour eux pas grand-chose à faire que de se promener en essayant de reconnaître des criminels connus issus de leurs villes respectives. Étonnamment, au regard du nombre de visiteurs, il apparaît qu’ils réussirent quelquefois. Les policiers de New York, par exemple, reconnurent un pickpocket et faussaire connu (un certain Bill Abby, alias Fish), et le contingent parisien identifia « un voleur à la tire très adroit – condamné plusieurs fois à Paris pour ce genre de vol ». La plupart du temps, cependant, les rapports journaliers des policiers de chaque pays consistaient en une succession de « rien à signaler ». Ainsi, un rapport typique des policiers de Marseille disait : « nous avons continué le même service qu’hier dans la journée, aux environs de l’exposition, et dans l’intérieur de la ville, même pendant le soir. Rien de nouveau ».

Les officiers étrangers, cependant, rentabilisèrent leur séjour en Angleterre en passant un temps considérable à traquer les suspects de dissidence politique de leurs propres pays, une chose que la police anglaise était moins apte à faire, à cause du manque d’une force de détective suffisante à cette époque. La Police Métropolitaine montra peu d’intérêt pour ces activités. En fait, le degré de coopération policière internationale pendant l’Exposition est resté limité, le contact entre les polices était rudimentaire et sans véritable partage de savoirs ou de pratiques. L’ensemble de l’affaire était caractérisé par un manque d’enthousiasme évident de la part de la police britannique pour ce genre de participation.

Pendant toute la durée du XIXe siècle, donc, cet événement a peut-être constitué l’occasion la plus importante en matière de collaboration internationale. Mais il est évident que la police britannique recherchait de l’information sur les pratiques européennes par d’autres moyens. Par exemple, avant d’établir le Département d’investigation criminelle (CID) en 1878, le Commissaire de la Police Métropolitaine, Edmund Henderson, envoya un questionnaire demandant des détails sur l’organisation policière (et plus particulièrement sur la police d’investigation) aux polices de New York, Paris et Vienne, parmi d’autres. Il y avait notamment un échange approfondi d’informations sur les structures de la police entre Henderson et le Président de la police de Vienne. Cela dit, la conception du Département d’investigation criminelle devait peut-être moins aux contacts internationaux de Henderson, qu’au fait que Howard Vincent (le premier chef du CID) avait eu l’occasion de réaliser une étude du système d’investigation parisien lorsqu’il était étudiant en droit à Paris. Des preuves de contacts entre d’autres forces de police européennes et la Police Métropolitaine existent également sur divers points, pour demander comment certaines tâches étaient effectuées en Angleterre. En général, cependant, il n’y avait que des contacts très limités entre les policiers eux-mêmes et leurs collègues des autres pays d’Europe, bien que des demandes pour information et assistance relatives aux matières de police puissent être trouvées dans les archives du ministère de l’Intérieur ou du ministère des Affaires étrangères. La Police Métropolitaine répondait aux demandes d’assistance en matière de police politique qui circulaient via les canaux diplomatiques, mais elle le faisait habituellement avec une certaine réserve.

Ce n’est qu’à l’extrême fin du XIXe siècle que la police britannique commença à envisager sérieusement l’échange d’information et d’expertise avec ses homologues européennes. Les politiciens britanniques avaient aidé à faire échouer les initiatives diplomatiques appelant à des conférences internationales et des actions concertées contre les nihilistes et les anarchistes en 1881 et 1893, mais lors de la « Conférence internationale de Rome pour la Défense sociale contre les Anarchistes » en 1890, des policiers britanniques étaient présents, dont Howard Vincent, le précédent directeur du CID. Bien que le gouvernement britannique ait refusé par avance de signer le protocole que la conférence pourrait éventuellement produire, Vincent lui-même conclut : « j’ai peu de doute que le résultat de ces rencontres confidentielles sera positif, même si c’est seulement en permettant la formation d’amitiés réciproques pouvant conduire à une plus vaste coopération ». Pourquoi donc la police britannique s’intéressait-elle si peu à la manière dont on faisait la police dans les autres pays avant cette date, à une époque où la coopération transfrontalière commençait à se développer dans d’autres parties de l’Europe ?


Des « modèles » divergents de police ?

Premièrement, il y a bien sûr des raisons pratiques pour expliquer pourquoi la coopération policière avec l’Angleterre était plutôt limitée. De toute évidence, la Manche limitait le passage des criminels, jusqu’à un certain point, et la distance signifiait qu’il était plus difficile de rencontrer un collègue étranger qu’en franchissant simplement la frontière à pied, comme on pouvait peut-être le faire ailleurs. Il faut aussi dire que la profession de policier s’est développée d’une manière différente en Angleterre et sur le continent. La plupart des officiers anglais commençaient leur carrière en patrouillant sur le terrain, sans véritable entraînement, et par conséquence, obtenaient leur promotion en sortant du rang. Ainsi, même les officiers de rang supérieur (à l’exception des plus élevés) n’avaient souvent qu’un niveau culturel très limité. De tels personnages ne pouvaient avoir construit un réseau de contacts personnels de la même manière que, par exemple, les policiers français intégrant la police après un emploi public. L’ignorance des langues étrangères peut aussi avoir été un facteur empêchant. En 1851, le vicomte Palmerston (le ministre des Affaires étrangères) suggéra que les Français puissent envoyer quelques détectives s’ils s’inquiétaient des complots politiques exportés sur le sol britannique, en arguant que « notre police n’est pas bonne pour ce genre de choses, et de plus ce ne sont pas des linguistes ». Alors que la réaction de Palmerston pouvait être aussi motivée par une répugnance à être impliqué dans la police politique (voir plus bas), le fait que la Police Métropolitaine doive embaucher un officier militaire polyglotte, le lieutenant-colonel Paschal, pour coordonner la police de l’Exposition indique bien que la maîtrise des langues européennes n’était pas ordinaire dans ses rangs.

La nature des tentatives les plus précoces de coopération policière (comme l’Union de Police des États germaniques) semble n’avoir guère attiré les Britanniques. Dans son travail sur la genèse de la coopération policière internationale, Matthieu Deflem a expliqué que « le souci dominant quant à la police internationale pendant la plus grande partie du XIXe siècle était une police internationale à buts politiques ». La surveillance des opposants politiques était certainement un sujet sensible pour l’opinion publique anglaise pendant le XIXe siècle. Il y avait bien une surveillance politique en Angleterre à cette époque, mais on ne la considérait certainement pas comme une fonction générale de la police. Alors que l’Angleterre devint un centre important d’asile politique en raison de sa politique traditionnellement libérale, le gouvernement comme les officiers de police répugnaient généralement à s’impliquer trop avant dans la police des opposants politiques européens résidents dans le Royaume Uni. Alors que certains pays (particulièrement l’Italie) géraient les réseaux de surveillance à partir de leurs ambassades, et alors que ces réseaux entretenaient parfois des contacts informels avec la police britannique, les diplomates étrangers, se plaignaient souvent « du manque de coopération qu’ils obtenaient de la part de la police britannique ». Il est donc vraisemblable que l’absence ouverte (au moins dans le discours officiel) de police politique ait contribué à un manque d’intérêt de la part de la police britannique pour les initiatives européennes de collaboration dans ce domaine.

En outre, pour comprendre les aspects distinctifs de la police anglaise pendant le XIXe siècle et, plus particulièrement, la réticence envers la coopération internationale, il est utile d’examiner la manière selon laquelle un « modèle » ou un « idéal » de police britannique s’est développé au début du siècle, modèle qui s’est positionné lui-même par antithèse face aux pratiques policières continentales ou du moins à leur perception. Dans l’introduction de cet article, on faisait référence aux commentaires positifs sur la police française qui avaient été publiés en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle. Bien que non universel (les débats parlementaires autour du London and Westminster Police Bill de 1785 prouvent l’existence d’un sentiment anti-français), un thème prééminent de la plupart des écrits sur le sujet était le bon ordre que la police du continent était capable de maintenir. Toutefois, même parmi les écrits favorables à la police continentale, cette notion de bon ordre présentait une contrepartie. Pendant cette période, un principe essentiel courant à travers de nombreux écrits sur la relation entre l’Angleterre et la France était que l’Angleterre tenait pour la liberté et la France pour l’ordre. Comme Robert et Isabelle Tombs le remarquaient, vers la fin du XVIIIe siècle :

Un thème central, ou plutôt, des variations sur un thème, ont émergé de ce siècle de dialogue : le thème de l’Angleterre qui tenait pour la liberté et la France pour l’ordre […] C’était une idée tellement convaincante qu’elle a donné forme à l’expérience et ainsi, dans un sens, est devenue vraie. Elle permettait d’accommoder un éventail d’interprétations positives comme négatives : il est frappant de constater comment les admirateurs et les critiques étaient d’accord sur l’essence de ce qu’ils jugeaient si différemment.

Ainsi, même parmi les commentateurs admiratifs de la police française à la fin du XVIIIe siècle, on peut discerner l’idée selon laquelle l’efficacité du système policier français était obtenue au prix d’une certaine perte de liberté. Un commentaire typique de 1780 apparaissait dans le General Evening Post qui remarquait que bien que la police française soit de « constitution excellente » et « sage au dernier degré dans son institution », elle était devenue « pervertie dans son usage », parce qu’au lieu de l’appliquer au bien commun, les « ministres français l’ont utilisée dans leur propre intérêt politique particulier : ils l’ont pervertie en Espionnage ».

La Révolution française perturba les sensibilités anglaises. Un grand nombre de journaux rapportèrent l’effondrement de la sécurité publique pendant l’année 1789 et le début des années 1790. Le Johnson’s British Gazette and Sunday Monitor, par exemple, exposait en juillet 1789 que « pendant que l’attention du public est portée sur ce qui se passe aux États Généraux, la police s’est effondrée, ou plutôt a été bouleversée et regardée avec méfiance ; les pickpockets, les cambrioleurs et les meurtriers ont été laissés à eux-mêmes, sans surveillance ni répression de la part de la police ». Toutefois, les guerres napoléoniennes et l’installation de Fouché ont eu un impact encore plus fort, et au début du XIXe siècle, l’idée que la police continentale était caractérisée par l’espionnage politique d’État et par la limitation des libertés individuelles par une police armée, étaient en train de prendre forme dans les débats anglais sur la police.

Les connotations négatives sur la police française commencèrent alors à dépasser les connotations positives. Là où les commentateurs de la fin du XVIIIe siècle comparaient positivement la sécurité des routes en France par rapport à la situation en Angleterre, le duc de Dudley pouvait écrire en 1811, à la suite de plusieurs meurtres célèbres : « Je préférerais avoir une douzaine de personnes égorgées sur Ratcliffe Highway tous les trois ou quatre ans que d’être assujetti aux visites domiciliaires, aux espions et à tout le reste de l’appareil de Fouché ». Comme il le notait plus loin : « ils ont une police admirable à Paris, mais ils paient assez chèrement pour cela ». Cette citation englobe bien l’idée selon laquelle si la police assurait de fait un bon niveau de sécurité publique, c’était cependant à un coût trop élevé pour la liberté individuelle. L’opinion publique anglaise conserva cette perception pendant l’essentiel du XIXe siècle.

Tout au long du siècle, les journaux publièrent de très nombreux exemples des tracas administratifs infligés par la police française. Les histoires de voyageurs retenus sans nécessité par des policiers pompeux exigeants des détails administratifs abscons étaient un point de passage obligé. La propension des polices européennes à arrêter l’innocent était aussi un lieu commun. Comme l’un des articles le notait : « la police du continent, nonobstant tous ses pouvoirs, laisse les criminels échapper aussi souvent, sinon plus souvent que ce n’est le cas en Angleterre. La seule différence est qu’ils sont beaucoup plus prompts à arrêter des personnes innocentes, et beaucoup plus lents à les libérer quand leur innocence est prouvée ».

De manière plus significative, il était devenu banal dans le débat public et dans la presse tout au long du siècle de faire référence au « système infernal de police d’espionnage français ». Au milieu du siècle, les journaux revenaient toujours à « Fouché, le fameux officier de police de Napoléon », notant qu’il « avait l’habitude de se vanter d’avoir un espion dans chaque famille, et d’avoir organisé ce système monstrueux à la perfection ». Cette question de l’espionnage était étroitement liée à l’idée de la « police politique », qui était continuellement présentée comme un anathème à l’opinion publique britannique.

Ce qui est particulièrement intéressant est la manière dont ces stéréotypes de police « continentale » ou « française » se sont développés en parallèle avec la notion d’originalité de la police anglaise. En d’autres mots, l’idéal de la police anglaise était souvent défini à travers une comparaison négative avec la police française ou européenne. Dans les débats sur ce que la police anglaise devait être, les comparaisons avec le continent étaient souvent utilisées pour servir de repoussoir. La Police Métropolitaine, par exemple, avait été instaurée comme une force principalement préventive. Alors que des officiers en civil étaient utilisés, aucune « branche de détectives » officielle n’existait au départ. Quand on en installa une au début des années 1840, à la suite d’une série d’échecs retentissants commis par des policiers en uniformes, ce fut le sujet d’un important débat public. Un éditorial du Times indiquait qu’« il y avait et il y aura toujours quelque chose de répugnant pour un esprit anglais dans l’idée brute de l’espionnage. Cela sent trop fortement la France et l’Autriche ». Le même genre de comparaison peut être vu de manière répétée avec la référence à la police politique, la surveillance des meetings politiques par des officiers en civil était toujours un sujet brûlant. Dans les années 1880, par exemple, une lettre publiée par la Pall Mall Gazette se plaignait qu’existait « un système étroit de surveillance policière continentale […] calculé pour ruiner chaque socialiste individuellement ».

Suite à une série de cambriolages où des policiers avaient été abattus, le débat qui éclôt au milieu des années 1880 sur la possibilité d’armer les policiers de la Police Métropolitaine fait ressurgir les mêmes mécanismes comparatifs. En effet, une grande partie du débat se concentra sur l’idée que « rien ne pouvait être plus détestable pour les idéaux anglais de liberté que l’établissement d’une gendarmerie sur le modèle de ce qui est considéré comme nécessaire pour la sécurité des vies et des biens dans la plupart des pays du continent ». Comme le Telegraph le notait, cela avait été « jusqu’à présent une de nos fiertés nationales que nous, en Grande Bretagne, étions libres de la garde quasi militaire de la sécurité publique du continent ». La popularité alléguée du policier britannique était mise en opposition favorable avec « la haine avec laquelle le même fonctionnaire est généralement considéré ailleurs ».

Le discours sur la police anglaise du XIXe siècle était donc construit de manière à établir et conforter des stéréotypes de police « européenne », « continentale » ou « française » comme l’« autre » contre lequel l’idéal britannique était défini. Cela ne veut pas dire que ces stéréotypes étaient justes en aucune façon – le mythe de Fouché par exemple n’était justement qu’un mythe, mais plutôt que ces stéréotypes puissants avaient le pouvoir de façonner les perceptions de la police britannique et de son rôle en Europe. Il semble probable que le policier en service s’imprégnait de la notion d’un style « anglais » distinct, par le biais d’une forte sous-culture professionnelle. Un débat dans le Police Service Advertiser dans les années 1860, par exemple, confirmait la croyance, parmi les policiers dans un « système continental, dans lequel les policiers devenaient soit des agents politiques soit des politiciens partisans ». Il paraît par conséquence probable que les perceptions, prévalentes au sujet d’un style « anglais », doivent former une partie de toute explication pour le manque de collaboration internationale de la part de la police anglaise pendant le XIXe siècle.

En définitive, il y a bien des preuves de l’existence de contacts rudimentaires et de partage ponctuel d’information entre la Police Métropolitaine et les policiers du continent européen au XIXe siècle. Le Commissaire de la Police Métropolitaine pouvait contacter les chefs de police des autres grandes villes (et vice versa), pour des demandes d’information sur des points précis. Il y a eu ainsi une collaboration opérationnelle limitée autour de l’Exposition de 1851, mais sur d’autres points les preuves d’une circulation internationale sont limitées. Ce qui apparaît, c’est que la coordination de l’action de la police anglaise avec les demandes des forces continentales passait souvent par le ministère des Affaires étrangères et le ministère de l’Intérieur. En ce qui concerne la surveillance policière des opposants politiques, par exemple, le ministre des Affaires étrangères recevait une demande d’assistance par les canaux diplomatiques, celle-ci était transmise au ministre de l’Intérieur, qui à son tour la transmettait à Police Métropolitaine, laquelle, habituellement, obéissait à contrecœur. Il y a très peu de preuves d’un contact direct sur des matières opérationnelles entre le Commissaire de la Police Métropolitaine et les directeurs des autres polices européennes.

Par-dessus tout, la police anglaise ne manifestait que très peu d’intérêt ou d’enthousiasme pour collaborer ou coopérer. Il faut attendre d’être bien avancé dans le XXe siècle pour que la police britannique s’intègre vraiment dans les réseaux internationaux de police, bien qu’une prise de conscience du caractère international du crime grandissait depuis la fin du XIXe siècle. Ce faible intérêt peut paraître surprenant, étant donné d’un côté la perception positive de la police et le déploiement de policiers sur le continent à la fin du XVIIIe siècle, et de l’autre côté, la bureaucratisation croissante des forces de police en Europe pendant le XIXe siècle.

Un grand éventail de raisons pratiques explique ce fait, en particulier l’enthousiasme des polices européennes pour la collaboration dans le domaine politique, ce qui était un sujet très sensible pour l’opinion publique anglaise de l’époque. Mais quoi qu’il en soit, le facteur clé qui a empêché une collaboration plus importante fut le développement d’un stéréotype précis de police « à la continentale », face auquel un idéal type de police « à l’anglaise » était opposé dans le discours public. Ce stéréotype ne résiste pas à l’examen. Il y avait bien sûr une surveillance policière politique en Angleterre, y compris sous la forme de policiers en civil et d’informateurs payés ; les policiers anglais pouvaient être (et étaient de fait) armés à certains moments. Cependant, les stéréotypes discutés ci-dessus alimentaient la croyance anglaise dans le caractère unique de son propre système policier et cela facilitait pour les policiers la mise à l’écart de l’idée selon laquelle la collaboration et le partage d’information pourraient être bénéfiques.


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