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DENYS, Catherine (dir.). Circulations policières : 1750-1914. Nouvelle édition [en ligne]. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2012 (généré le 05 juin 2021). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/septentrion/48786. ISBN : 9782757421741. DOI : https://doi.org/10.4000/books.septentrion.48786.

L’Intendance générale de police de la Cour et du royaume du Portugal : réflexions sur son histoire et ses références européennes
Flávio Borda d’Água
p. 139-158
Référence électronique du chapitre
https://doi.org/10.4000/books.septentrion.48864

« La France et sa lieutenance générale de police de Paris (1667-1789) forment un modèle d’organisation de l’espace public et urbain qui se diffuse un peu partout, tout d’abord, dans le royaume de France et ensuite à travers l’Europe. »


PREMIÈRES PAGES

Les quelques réflexions qui suivent n’ont pas pour ambition de faire l’état détaillé et précis de l’histoire de la police d’Ancien Régime à Lisbonne, ou au Portugal, mais d’esquisser une approche de la question. Il s’agit en effet de montrer comment naît une institution à la suite de la catastrophe de 1755 et comment elle s’inscrit dans un processus européen de modernisation. Il sera d’abord fait état des circonstances et de l’organisation de cette institution puis le projecteur sera mis sur quelques apports volontaires, ou non, du modèle français de police au sein d’autres influences extérieures.

La France et sa lieutenance générale de police de Paris (1667-1789) forment un modèle d’organisation de l’espace public et urbain qui se diffuse un peu partout, tout d’abord, dans le royaume de France et ensuite à travers l’Europe. Il suffit de penser à l’impératrice Marie Thérèse qui commande à M. de Sartine, alors lieutenant général de police de Paris, un mémoire sur l’administration de la police de Paris. Le Portugal ne reste pas en retrait dans cette importation d’idées et d’innovations européennes. Cela se passe à trois niveaux : soit par la circulation des écrits policiers, soit par des suggestions émanant d’étrangers, français et anglais pour la plupart, présents sur son territoire ou alors par l’importation directe lors de séjours à l’étranger de notables et de grands du Portugal.

Le cadre chronologique et spatial retenu est également restreint vue l’étendue de la documentation disponible. Il sera ainsi question de l’espace de Lisbonne et de la seconde moitié du XVIIIe siècle, période qui est des plus florissantes du point de vue policier. Centrer cette étude sur la capitale portugaise permet de mieux déceler les apports étrangers dans la police lusitanienne. Si l’on suit les canons des diverses études sur l’histoire de la police, Lisbonne représente à elle seule plusieurs spécificités et un laboratoire des plus intéressants : c’est la ville la plus peuplée du royaume, mais également une ville-capitale et une ville portuaire. Quoi qu’il arrive, son organisation influe sur le reste du territoire du royaume, voire de l’empire, et dicte la manière de faire la police.

La ville devient de surcroît, au XVIIIe siècle, un nouvel espace de sociabilité. Il faut alors inventer, organiser, contrôler et sécuriser l’espace public. Important port commercial dès le XVIe siècle, Lisbonne est détruite, dans toute sa zone riveraine, par le violent tremblement de terre du 1er novembre 1755. Le roi José Ier, secondé par son premier ministre, le marquis de Pombal, doit alors se ressaisir et redorer le blason de la capitale portugaise. La reconstruction et le réagencement de l’espace urbain sont rapidement pris en considération et font partie d’une série d’ordonnances édictées par la couronne portugaise entre 1755 et 1758. Faire face à une catastrophe est également du ressort de la police, il suffit pour cela de se rappeler les diverses actions menées par la police lors de la catastrophe de la rue Royale en 1770. Dans le cas de Lisbonne, l’ensemble de la documentation produite entre 1750 et 1777 révèle aisément que la dimension policière constitue le cœur des décisions de la couronne – que ce soit d’un point de vue pratique par la réorganisation de l’espace urbain lato sensu ou que ce soit dans un aspect un peu plus répressif. Il est par ailleurs possible de distinguer trois périodes pour l’étude de l’histoire de la police au Portugal dans cette seconde moitié du XVIIIe siècle.

La première est celle des dix premières années du mandat de Sebastião José de Carvalho e Melo (1750-1760). Il fait face au cataclysme du 1er novembre 1755 et se montre très rapidement comme l’homme providentiel pour mener à bien une série de réformes qui avaient du mal à se concrétiser depuis le règne de João V (1707-1750). Le second moment part de la création de l’Intendance générale de police de la cour et du royaume en 1760 pour aboutir à la nomination de l’Intendant général de police Diogo Inácio de Pina Manique (1780). L’Intendance générale de police prend véritablement son envol avec l’entrée en fonction de Pina Manique. La reine Maria Ire prévoit à cet effet d’élargir les compétences de l’intendant.

Les vingt années qui séparent la création de l’Intendance générale de police de la nomination de Pina Manique sont des années un peu obscures. C’est en effet une phase de mise en place de l’institution et d’éparpillement singulier, et parfois étrange, de la documentation au sein des diverses archives portugaises, de par l’importance du marquis de Pombal au sein de l’administration royale. Le troisième et dernier moment est celui du mandat de Pina Manique (1780-1805), période que l’on pourrait facilement prolonger jusqu’aux invasions napoléoniennes et à la présence de personnages comme le comte de Novion ou Junot.

L’omniprésence de Pombal dans les affaires de l’État, entre 1755 et 1777, permet certes de créer l’institution mais c’est lui qui la gère depuis le ministère du Royaume, en lieu et place de l’Intendant général de police. Le mandat de Pina Manique permet à l’Intendant général d’occuper son véritable poste de premier policier du royaume et rapproche davantage l’Intendance générale de police du modèle français diffusé en Europe par divers mémoires policiers et par le célèbre traité de Delamare. Pina Manique est par ailleurs considéré comme un des hommes politiques le plus ubiquiste de la société portugaise des XVIIIe et XIXe siècles. Élève de Pombal, il est en outre considéré comme le personnage de la transition entre la société portugaise d’Ancien Régime et la société libérale qui s’installe progressivement après la Révolution française et la campagne européenne de Napoléon. Son mandat ne marque pas la fin de l’Intendance générale de police comme cela aurait pu être le cas vues les influences libérales qui pénètrent dans le pays ; mais elle sera tout de même dissoute quelques années plus tard, cédant ainsi la place aux institutions policières dix-neuvièmistes issues de la révolution libérale portugaise des années 1830. Il convient ainsi de rappeler que cette périodisation est la plus adéquate pour une analyse de fond sur la modernisation de la sécurité urbaine dans un État qui ne sort de l’Ancien Régime qu’avec « l’aide » d’une catastrophe naturelle.


Les circonstances de la modernisation policière

Le processus de modernisation au Portugal commence dès la restauration de l’indépendance en 1640. Il implique, comme il est évident, une série de réformes et de nouveautés, que les divers souverains essaient de mener à bout tant bien que mal jusqu’en 1755. La destruction de Lisbonne en 1755 engendre une paralysie de l’administration royale et municipale qui affecte tout le territoire portugais. Cette catastrophe permet ainsi de relancer, ou du moins d’accélérer, ce processus de modernisation. Concentrées sur la zone riveraine de la capitale, les institutions – des tribunaux royaux pour la plupart – ne seront remises sur pied que quelques années, voire des décennies, plus tard. Elles sont donc réduites à néant ou ne fonctionnent plus, c’est le cas du Conselho de Fazenda, du Conselho Ultramarino, du Desembargo do Paço, du Tribunal da Relação, de la Mesa da Consciência e das Ordens, de la Junta dos Três Estados, du Conselho da Guerra e du Senado da Câmara. La catastrophe du 1er novembre et la table rase qu’elle engendre favorisent la centralisation du pouvoir. La cellule de crise de tout le pays est ainsi installée à Lisbonne et Pombal fait rapidement déployer des soldats dans la capitale et en poster d’autres aux divers points des frontières du pays. Ils sont par ailleurs obligés de surveiller tous les actes officiels, par manque de personnel dans l’administration.

Le tremblement de terre a trois conséquences principales : la destruction physique des installations, la chute du système d’information et une forte crise financière. Pombal prévoit alors de centraliser toutes les institutions en un seul endroit mais, faute de temps, il est obligé de répartir leur installation en divers points de la ville. Cet éloignement géographique, d’une institution à une autre, accroît les déplacements du personnel et des usagers, sans oublier parfois une perte de documents dans ces va-et-vient. L’émiettement de l’ordre favorise d’emblée une augmentation de la petite criminalité. La majorité des crimes sont en fait des vols (argent, pièces précieuses, mobilier, œuvres d’art, habits, documents…), avec l’apparition d’une nouvelle classe de voleurs, les domestiques et les gens du peuple, pourtant peu familiers de ces actes, mais qui face au besoin et à la convoitise se laissent tenter.

Face à ce démembrement et à cette situation de crise, et surtout afin de mieux contrôler la population et de conduire à bien ses réformes et la reconstruction de la capitale portugaise, le futur marquis de Pombal propose au roi, quelques années plus tard, la création de deux nouvelles institutions : le Trésor royal (Érario régio) et l’Intendance générale de police de la Cour et du royaume. Cette dernière est vue par un certain nombre d’historiens comme une des plus grandes réformes pombalines de la justice. Sa constitution fait émerger l’idée de rédiger

un code pénal et de rompre, en matière de législation, avec l’esprit médiéval des ordonnances anciennes ; il [Pombal] s’efforce d’imprimer à la législation portugaise un caractère national et, de fait, sous son gouvernement, le droit romain et le droit canonique sont de moins en moins invoqués.

La création de l’institution policière dote ainsi le Portugal – en théorie tout au moins – d’une police effective et moderne pour combattre la criminalité et le banditisme, mais également d’une police d’État avec les pleins pouvoirs pour arrêter toute personne qui s’oppose, ou qui est suspecte, au gouvernement. Pombal sait s’entourer et nomme des gens de confiance aux postes clés de l’État. Sa philosophie est de placer là où il a besoin des personnes compétentes plutôt que de garantir des places par voie héréditaire. Il s’attaque ouvertement à la noblesse et aux grands du royaume. Son gouvernement central est ainsi composé d’hommes politiques, d’économistes, de bacheliers en droit ayant pour objectif le développement de l’économie portugaise, la civilisation du peuple et la promotion de la sécurité publique. Le concept de police au Portugal – illustré par la création de ces deux institutions – se base d’abord sur l’idéologie germanique qui voit la police comme l’autorité que les princes exercent pour établir et stimuler les moyens et les soutiens qui facilitent et promeuvent l’exécution des lois ; puis sur les savoirs plus pratiques de la police française.


Une croisée d’influences

https://books.openedition.org/septentrion/48864#tocto1n2


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