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DENYS, Catherine (dir.). Circulations policières : 1750-1914. Nouvelle édition [en ligne]. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2012 (généré le 05 juin 2021). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/septentrion/48786. ISBN : 9782757421741. DOI : https://doi.org/10.4000/books.septentrion.48786.

Introduction
p. 9-20
Catherine Denys
Référence électronique du chapitre
https://doi.org/10.4000/books.septentrion.48819.

« Au XVIIIe siècle, la police de Paris fixe les regards et suscite une première cristallisation en modèle »


EXTRAITS
§ 3, 10, 11

Tout au long de ce grand siècle et demi où le phénomène des circulations policières ne s’interrompt jamais, des temps d’accélération apparaissent cependant. Le premier, essentiel pour l’Europe, est lié à l’expansion française de la Révolution et de l’Empire napoléonien. Les réformes administratives et judiciaires des pays conquis ou satellisés s’accompagnent d’un volet policier encore mal connu, dont l’étude a été trop longtemps parasitée par une approche peu scientifique des méfaits de la police secrète incarnée par Fouché. La conquête est pourtant une occasion de circulations policières intenses et bien documentées, de confrontation directe entre des systèmes policiers très différents, que comprennent parfois mal les nouveaux commissaires et gendarmes recrutés par l’administration française. La période napoléonienne fige aussi les stéréotypes et contribue à la construction d’images policières souvent pérennes malgré leur caractère artificiel. Des deux côtés de la Manche, Clive Emsley et Jean-Marc Berlière ont depuis longtemps montré comment les archétypes d’une police française et d’une police anglaise rigoureusement opposées sont nés justement pendant le Premier Empire. Des travaux prometteurs, pour la plupart réalisés par de jeunes chercheurs, devraient permettre de sortir d’une reproduction stérile de ces stéréotypes au profit d’une analyse rigoureuse des moyens et des effets de l’implantation des nouvelles polices. L’apport des chercheurs étrangers est ici encore indispensable pour contrebalancer le risque d’une vision franco-centrée des circulations policières napoléoniennes. Un autre temps d’accélération des échanges apparaît dans les dernières décennies du XIXe siècle autour de la diffusion rapide du bertillonnage qui, malgré le caractère rapidement dépassé de cette technique au profit de la dactyloscopie, suscite une curiosité policière internationale et l’intensification des relations entre les services de différentes villes et pays. Le phénomène est mieux connu, mais Diego Galeano vient rappeler ici que les voyages d’études des policiers d’Amérique latine en Europe couvraient des interrogations plus vastes que la simple initiation à une technique d’identification des criminels. Le rapprochement entre les effets policiers des conquêtes napoléoniennes et la diffusion internationale du bertillonnage ne doit rien à une distorsion abusive du concept de circulations policières, car tout en tenant évidemment compte des conditions politiques tout à fait différentes, il s’agit bien ici de « savoirs » policiers, de techniques, de méthodes, de systèmes d’organisation des services, de formation des personnels, et plus encore d’adhésion à un projet latent dans toutes les réflexions policières depuis le XVIIe siècle au moins, celui du contrôle des déplacements des populations jugées dangereuses pour la sécurité publique, celui d’une mise en réseau des organes de surveillance à une échelle territoriale qui croît avec la mobilité des personnes et le développement des moyens de communications

[…]

Les modèles policiers naissent du regard extérieur qui gomme les similitudes au profit d’une caractérisation simplificatrice. Au XVIIIe siècle, la police de Paris fixe les regards et suscite une première cristallisation en modèle. Le phénomène tient beaucoup à l’attraction, voire la domination, qu’exerce alors la capitale française sur l’Europe dans le domaine culturel au sens large. Malgré l’anglomanie naissante et l’admiration des philosophes français pour le système politique anglais, malgré le développement d’un Aufklärung distinct des Lumières françaises, Paris reste le centre des arts, des lettres, des modes et un passage obligé de tout voyageur sur le continent. Cette situation érige la police de Paris en cas extraordinaire, qui ne peut – aux yeux des contemporains – que refléter l’exceptionnalité de la capitale française. Ainsi les descriptions des étrangers vont-elles mettre l’accent sur ce qui leur paraît spécifique et négliger les aspects ordinaires pourtant aussi importants de l’organisation policière parisienne. De là naissent les deux stéréotypes les plus prégnants du modèle parisien, bientôt considéré, à rebours d’une réalité beaucoup plus complexe, comme modèle français, voire continental, à savoir l’hyper-centralisation et la pratique de l’espionnage. Le lieutenant général de police et la mouche résument bientôt la police « à la française », modèle dont on vante l’efficacité autant qu’on la redoute. Peu importe que la police soit restée municipale dans les villes françaises pendant tout l’Ancien Régime, la Révolution et l’époque contemporaine jusqu’en 1941 ; désormais le modèle de police française est constitué comme un système centralisé, autoritaire et politisé. Le policier français est perçu comme un serviteur zélé du pouvoir, méfiant, tatillon et rusé. Au XVIIIe siècle cependant, les aspects positifs du modèle semblent l’emporter, comme le rappelle Paul Lawrence pour l’Angleterre où la police française est alors, globalement, admirée. Il en est de même à Lisbonne après que le tremblement de terre ait porté au pouvoir des réformateurs favorables à l’organisation française, même si Flavio Borda d’Agua y montre aussi comment l’influence de la Policey allemande intervient conjointement avec celle de la France. En fait, comme Brigitte Marin l’avait montré pour Naples et Madrid au XVIIIe siècle, chaque réformateur puise dans un répertoire européen de références, selon ses besoins. Le modèle de la lieutenance générale de police de Paris est ainsi instrumentalisé pour soutenir, au nom de la modernité et de l’efficacité, un renforcement de la mainmise monarchique sur la police des capitales. Inversement, comme Bruxelles en donne l’exemple obstiné pendant toute la période autrichienne, le même modèle sert de repoussoir à tout empiètement sur des polices municipales lorsqu’elles sont bien tenues en main par des oligarchies locales puissantes.

[…]

Ce modèle français né d’un regard étranger sélectif sur la police parisienne d’Ancien Régime se trouve fortement renforcé par le traumatisme des conquêtes napoléoniennes. Alors que le cycle des révolutions en Europe a produit partout, par nécessité, une hypertrophie du segment politique de la police, c’est sur la police napoléonienne que s’est cristallisée la réactivation du stéréotype d’un caractère centralisé et secret du modèle français. La figure de Fouché dominant un réseau européen de renseignement omniscient a pris le relais du stéréotype de la police parisienne monarchique et a démultiplié la croyance dans l’efficacité du modèle français. Le regard des administrateurs français sur la police des pays conquis et intégrés à l’Empire participe activement à ce transfert qui accompagne une uniformisation administrative sans doute plus apparente que réelle. Car les discours de ces passeurs d’un genre nouveau dépassent et déforment la circulation policière bien au-delà des réformes de structure qui diffusent les cadres policiers français. En effet, l’importation de l’organisation policière française s’est accompagnée d’une adaptation aux usages et personnels locaux, sans lesquels aucune police n’aurait été possible. À Rome comme à Genève, la police de cette période est un mélange de traditions locales et d’importation française. Même après l’effondrement de l’Empire, Chiara Lucrezio Monticelli montre que la fusion des traditions d’encadrement ecclésiastique et des réformes françaises continue, tandis que les diatribes du préfet Capelle évoquées par Vincent Fontana signalent surtout l’impuissance du représentant de l’État à franciser une police genevoise bien implantée. Admiré ou redouté, volontairement accepté ou farouchement refusé, le modèle français de police ne s’exporte qu’au travers de processus d’adaptation très diversifiés.


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