via Persée

Longnon Jean. Antoine Bon. La Morée franque. Recherches historiques, topographiques et archéologiques sur la principauté d’Achaïe (1205-1430).. In: Bulletin Monumental, tome 127, n°3, année 1969. pp. 254-256.

www.persee.fr/doc/bulmo_0007-473x_1969_num_127_3_4985_t1_0254_0000_1

«  Ici gist madame Agnes fille dou despot Kiur Mikaille...»


[compte-rendu]
TEXTE INTÉGRAL

Cet ouvrage capital intéresse au premier chef l’archéologie française. Consacré à l’un des États fondés en Orient à la suite des croisades, il étudie dans sa dernière partie les monuments construits à cette époque dans le Péloponnèse. Après une bibliographie exhaustive (p. 1 à 46), un historique très exactement informé (p. 47 à 295) retrace la conquête, l’organisation du nouvel État et les vicissitudes de cet établissement français au cours de deux siècles et quart. La seconde partie (p. 297 à 531), qui est, comme la troisième, le fruit de longues recherches dans le pays entreprises dès 1925, offre une description du Péloponnèse à l’époque franque. L’auteur, confrontant les données des textes avec les lieux, s’est attaché à identifier les localités mentionnées dans les chroniques et les documents, et à restituer l’aspect du pays sous les princes français. Ces recherches topographiques ont fourni une base solide à la troisième partie (p. 533 à 684), qui avant tout intéressera ici : l’archéologie de la Morée franque y fait pour la première fois l’objet d’une étude approfondie et complète.

Les monuments construits dans le Péloponnèse au xiiie et au xive siècle par des Occidentaux, français pour la plupart, sont nombreux, surtout les châteaux, mais abandonnés et ruinés, quoique certains d’entre eux aient été utilisés jusqu’à une époque récente. Le plus important de beaucoup, le plus imposant et le plus remarquable est la forteresse de Clermont (ou Chlémontsi, aujourd’hui Kastro de Varto- lomio), située en Élide, à l’extrémité occidentale du Péloponnèse, sur une butte qui domine la plaine et la mer. Édifiée par le prince Geoffroy Ier de Villehardouin de 1220 à 1223, elle comprend une première enceinte et un réduit en forme d’hexagone irrégulier de 90 mètres d’est en ouest et de 60 du nord au sud, constitué par une suite de corps de bâtiments disposés autour d’une cour centrale de 61 mètres sur 31. Ces bâtiments comprenaient généralement deux étages : un rez-de-chaussée et un étage noble d’une largeur moyenne de plus de 7 mètres. Dans une analyse minutieuse des bâtiments, l’auteur distingue successivement, en partant à droite de la porte, une chapelle éclairée par des baies géminées sur la cour ; une grande salle, longue de plus de 30 mètres et donnant sur un perron dans la cour par trois portes-fenêtres ; une salle secondaire ; des cuisines avec leur deux cheminées, leur four, leur cellier et leur citerne ; un appartement composé d’une salle et de deux chambres ; un autre appartement moins important ; et enfin le logement des soldats. La hauteur totale des bâtiments est, à l’intérieur, d’une dizaine de mètres. L’étage noble est couvert d’une voûte ovoïde, c’est-à-dire plus haute que le plein cintre sans toutefois constituer un berceau brisé. L’appareil est simple, fait de petits blocs de calcaire, soigné dans les voûtes et les parements, mais sans décoration sculptée.

Ce château de plan polygonal, conçu d’ensemble et exécuté d’une seule venue, est l’œuvre d’un ingénieur expérimenté et s’insère dans une série de forteresses du même type, qui va du Crac des Chevaliers de la première campagne franque au Castel del Monte en Pouille, en passant par le château de Fère-en-Tardenois (après 1205) et celui de Boulogne-sur- Mer (entre 1228 et 1234). Il a dû être exécuté par une main- d’œuvre indigène, et sans recherche de luxe, mais avec soin. Il mérite que le touriste se détourne d’une douzaine de kilomètres sur la route de Patras à Olympie pour voir cet ouvrage puissant construit par un prince français sur la terre de Grèce.

Non loin de cette forteresse, à quelques kilomètres au nord, au bord de la mer, se trouvait une autre création des Francs, la cité fortifiée de Clarence (aujourd’hui Glarentsa ou Kyllini), dont Antoine Bon a reconnu les vestiges. Place de commerce importante au xiiie siècle et au xive, grâce à son port bien protégé, Clarence a été démantelée par les Grecs en 1430 pour ne pas servir aux pirates, et les ruines même en ont été bouleversées au cours de la dernière guerre. Malgré la pauvreté des vestiges, réduits surtout à des levées de terre, Antoine Bon a pu restituer les dispositions générales de cette ville forte, unique en son genre dans la Morée franque. De forme triangulaire, elle avait 450 mètres de côté sur 350 et était entièrement close par une enceinte, dont le mur, qui a disparu, devait être de briques crues sur un socle de pierre, la maçonnerie n’ayant servi que pour les portes, les tours et les redans. Le terrain s’élevait insensiblement vers l’ouest, où se trouvait la citadelle, dominant la mer sur une falaise abrupte. Les restes de deux portes, d’une puissante tour carrée et d’une église ont été relevés par l’auteur avant la dernière guerre.

A proximité du site de Clarence, dans un vallon verdoyant qui lui sert de retraite, existe encore aujourd’hui le couvent des Vlachernes, dont la curieuse église a été étudiée par Antoine Bon, qui en a reconstitué l’histoire. Édifiée à la fin du xiie siècle comme une basilique à trois nefs avec trois absides et un narthex, elle était presque terminée au moment de l’arrivée des croisés et se présentait comme une église purement byzantine. La construction suspendue dut être reprise par des religieux occidentaux, dans un style différent : la nef fut simplement couverte d’un toit en charpente ; les bas-côtés reçurent une voûte en demi-berceau, et dans le narthex les parties correspondant aux collatéraux furent couvertes d’une voûte d’ogives rudimentaire, sur laquelle fut construit un étage, éclairé au nord et au sud par une ouverture en arc brisé : mélange caractéristique d’éléments byzantins et occidentaux, qui font de cette église un des monuments les plus curieux de la Morée franque.

Toujours dans la même région, à trois ou quatre lieues à l’est de Clermont et de Clarence, se trouve la bourgade d’Andravida, qui, sous le nom d’Andreville, était en quelque sorte la capitale de la principauté de Morée. Les Francs y construisirent plusieurs églises, dont une, Sainte-Sophie, subsiste en partie. Cette église, qui était celle des Dominicains, dut être construite vers le milieu du xiiie siècle. Comme on peut s’en rendre compte par les substructions de la façade et les fondations des murs et des piliers, elle présentait un plan basilical à trois nefs et sa longueur était d’environ 50 mètres, auxquels s’ajoutait la saillie du chœur de 4m60. Il n’en reste que la partie orientale, comportant un chœur à deux travées voûtées d’ogives, flanqué de deux chapelles à une travée également voûtée d’ogives. Trois baies à arc brisé éclairent le chœur et les chapelles. L’intérieur est construit en moellons bien appareillés ; mais on peut y remarquer quelques négligences ou maladresses et la décoration est très simple.

A l’intérieur du chœur, on a déposé la pierre tombale de la princesse Agnès, trouvée par Antoine Bon dans Andravida. Ce couvercle d’un sarcophage est décoré d’une sculpture byzantine à relief plat, représentant une croix en passementerie cantonnée de paons affrontés deux à deux. Tout autour se lit une inscription en belle onciale : Ici gist madame Agnes fille dou despot Kiur Mikaille... ; car la femme du prince Guillaume de Villehardouin était grecque, fille du despote d’Épire, « belle et gracieuse, dit un chroniqueur grec, de la tête et de tout le corps, comme une seconde Hélène de Ménélas ».

Ce ne sont là que quelques exemples typiques, choisis dans un espace relativement restreint et visibles dans une même journée. Les recherches archéologiques menées par Antoine Bon durant de longues années se sont étendues à tout le Péloponnèse jusqu’aux cantons les plus reculés ; et il en expose les résultats d’une façon méthodique. Il étudie d’abord l’architecture religieuse. Les églises de style occidental se réduisent au nombre de quatre ; encore les ruines de l’une d’elles ont-elles été arasées au cours de la dernière guerre : l’église de Clarence, vraisemblablement Saint-François, mentionnée dans la Chronique de Morée. Les trois autres sont Sainte-Sophie d’Andravida, dont il vient d’être question, et deux églises conventuelles situées dans des régions peu fréquentées : Notre-Dame d’Isova, à Bitsi- bardi, près de la vallée de l’Alphée, et les restes de l’abbaye cistercienne de Zaraka, dans le site désolé de Stymphale. La première, qui fut incendiée en 1263 par des mercenaires turcs au service des Byzantins, est demeurée à peu près telle qu’au lendemain de l’incendie : elle avait la forme d’un rectangle de 41 mètres sur 15, prolongé par un chevet de huit sur huit ; de chaque côté des murs de la nef, on voit encore ses six fenêtres en arc brisé, ainsi que trois sur la façade. Zaraka, de même dimension environ, mais beaucoup plus ruinée, avait trois nefs, sans transept, et était voûtée d’ogives.

L’auteur signale en outre l’influence que l’architecture de l’Occident a exercée sur certaines églises byzantines de Morée : plan allongé à chevet droit, arcs brisés, colonnettes d’angle, voûtes en demi-berceau, clochers.

L’architecture militaire a laissé des monuments beaucoup plus nombreux et d’importance très variable, allant de forteresses considérables, comme le château de Clermont, jusqu’aux simples refuges de montagne. L’auteur, qui les a tous examinés, a dû choisir des exemples caractéristiques et les a classés en diverses catégories. Dans la première, qui comprend les places indiscutablement de l’époque franque, il étudie la cité de Clarence et le château de Clermont, dont il a été question plus haut, et celui de Karytaina, exemple typique d’une forteresse construite dans les premiers temps par un des barons de la principauté. Chargé de défendre les défilés de l’Alphée, c’est un château de montagne qui se dresse sur un rocher élevé barrant le cours de cette rivière. Son plan, qui suit la forme de ce rocher, présente un triangle allongé de 110 mètres, dont la base n’a que 40 mètres. Les défenses de l’entrée ont été particulièrement soignées. Un bâtiment, composé de trois pièces, dont une salle éclairée par deux fenêtres géminées et ayant une porte donnant sur la cour intérieure, occupe la partie méridionale de ce château, dont la fière silhouette se distingue de loin.

L’auteur passe plus rapidement sur les autres catégories. Ce sont d’abord des forteresses de montagne vastes et solides, mais de conception simple, dominées par un réduit, et aujourd’hui très ruinées : Kalavryta (220 mètres sur 135), Akova (250 mètres sur 150), toutes deux sièges d’une baronnie, et Hagios Vasilios (225 mètres sur 130), forteresse de la châtellenie de Corinthe.

Ce sont ensuite d’autres châteaux construits à une époque légèrement postérieure et présentant des formes plus évoluées : Androusa en Messénie, Mistra et Géraki en Laconie. L’auteur en décrit les particularités, s’étendant davantage sur Mistra, à cause de son développement ultérieur. Ce château de montagne fut construit vers 1249 par Guillaume de Villehardouin près de Sparte, au sommet d’un contrefort du Taygète isolé par un à-pic et deux ravins. En 1262, le prince dut le céder à l’empereur Michel Paléologue, et sur la pente qui s’étend à ses pieds se développa une importante ville byzantine, dont on voit encore aujourd’hui les églises richement décorées et les ruines du palais des despotes. Le château qui la domine comprend une enceinte extérieure de 170 mètres de long sur 50 et un réduit occupant la partie la plus élevée.

Il est encore d’autres forteresses que l’on peut considérer comme construites par les Francs au xiiie siècle ou au xive ; mais elles sont de dimensions réduites, de caractère rudimentaire et le plus souvent fort ruinées. Antoine Bon les classe en quelques grands groupes. Le type normal est celui d’un château perché sur un sommet rocheux, dont les versants à pic dispensaient d’édifier une partie du mur d’enceinte ; au point le plus haut se dressait une tour, le plus souvent carrée, soit isolée, plus fréquemment située sur un côté de l’enceinte. L’auteur en donne quelques exemples caractéristiques et y signale des détails particuliers.

A côté de ces constructions exclusivement franques, il en est d’autres, parfois importantes, où les Francs ont utilisé des forteresses antérieures, soit byzantines, soit même antiques. Au sud de l’Élide, à Pontiko qu’ils appelaient Beauvoir, à Arkadia sur le site de l’antique Kyparissia, à Kalamata dans le delta messénien, dans d’autres endroits encore, ils remployèrent, remanièrent et complétèrent des fortifications qui existaient déjà. D’après ces exemples, écrit l’auteur, « on voit que les conceptions militaires médiévales, encore proches de celles de l’antiquité, ont permis aux conquérants du xiiie siècle d’occuper et de remettre en état des fortifications très anciennes ».

Pour terminer, l’auteur examine les grands ensembles qui, depuis l’antiquité jusqu’au xixe siècle, ont permis de surveiller les différentes régions du Péloponnèse : Patras, Argos, Nauplie, l’Acrocorinthe. Là encore, les Francs ont utilisé ce qui existait et y ont laissé des traces de leur passage. Le château de Patras a été tellement remanié au cours des siècles qu’on n’en peut presque rien distinguer dans ces transformations successives : peut-être une porte à arc brisé percée dans la courtine. Mais dans la Larissa qui domine Argos, Antoine Bon distingue des tours carrées (assises sur des fondations antiques) et de grosses tours rondes qui lui paraissent de l’époque franque. A l’Acronauplie, il accepte la division traditionnelle qui désigne sous le nom de « château des Francs » la partie centrale de la citadelle. Et à l’Acrocorinthe, il attribue aux Villehardouin l’ouvrage fortifié situé sur le sommet méridional et qui constituait sur le vaste rocher un véritable château, dont la tour carrée était le donjon ; il est vraisemblable que cet ouvrage fut construit par Geoffroy Ier de Villehardouin au lendemain de la prise de l’antique forteresse (1209).

L’enquête d’Antoine Bon à travers le Péloponnèse a été menée avec un soin minutieux. L’exposé qu’il fait du résultat est méthodique, clair, précis, à la fois prudent et judicieux dans ses conclusions. Les plans, les profils et les photographies de l’album viennent encore l’éclairer. Nous possédons enfin l’ouvrage complet et solide — un véritable monument —  que l’on attendait depuis cent vingt-six ans que Buchon avait signalé l’intérêt de ces ruines. Grâce à ce bel ouvrage, on imaginerait volontiers une croisière, ou, pourquoi pas ? un congrès archéologique, permettant à un public éclairé de visiter, en même temps que les principaux monuments antiques ou byzantins, quelques-uns de ces châteaux et de ces églises qui témoignent d’un chapitre peu connu mais passionnant de notre histoire.

Jean Longnon.

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